FAUX INITIÉS
chair crue et des moyens plus efficaces de faire pénétrer la lumière dans la lampe et Dionysos dans le cœur.
Le poète Ibycos avait approuvé :
— La force du taureau est dans la vigne plus que dans le taureau même. Ceux qui ne sont pas ignorants des mystères me comprendront .
Mais Phérécyde, mécontent de l'interprétation :
— Le glouton peut, aussi bien que l'ivrogne, se croire initié. Ils se trompent l'un et l'autre, et aussi celui qui, dans le phallus, adore le phallus.
Alors Ibycos irrité :
— Ne parle pas devant moi avec tant d'arrogance. Le même jour que toi, j'ai entendu les paroles de l'hiérophante et vu les gestes du dadouque.
— Devant des oreilles nombreuses la même parole devient plusieurs paroles et, si des yeux multiples le regardent, le geste fait une seule fois ne reste pourtant pas un spectacle unique . Place Ibycos, et place aussi Thaïes, et place encore un âne sur le même point de la rive devant la mer harmonieuse, crois-tu que l'âne, Ibycos et Thaïes puiseront au trésor commun des richesses égales? L'âne emportera, dans des yeux qui flottent, une vision trop vague pour que tu lui trouves un nom. Ibycos emportera en son esprit charmé un rythme de danse. Mais Thaïes, sais-tu quelle merveille la mer lui aura
donnée? Elle lui aura donné l'univers expliqué! Désormais il saura le monde appuyé sur l'humide dans toute la largeur de l'espace, dans toute la profondeur du temps.
Parmi des propos ingénieux, était arrivée l'heure joyeuse où, la faim disparue, on mange pour s'exciter à boire. Plus de viandes, plus même de fruits. Mais les cigales et les cercopes emplissent la bouche d'une poussière sèche qui appelle le vin comme Gaïa, sous les ardeurs du Chien, réclame la pluie et le baiser de Zeus. Les dents paresseuses écrasent lentement la poudre altérante des pois chiches rôtis ou, brûlure pour le palais qui délicieusement se rafraîchira, une olive à la saumure, une rave au vinaigre et à la moutarde. C'est le comos : les grandes coupes envahissent la table, couronnées de roses comme les convives;la causerie, — tel un enfant chancelant s'enfuit et se blottit pour faire place aux rythmiques glissements de sa grande sœur, — chuchotte, puis se tait devant le chant; la parole n'est plus un marcheur sur une route mais, sur les sons de la flûte ou de la cithare, elle bondit et rit comme, sur les dalles jonchées de fleurs, une danseuse.
Obéissant aux prières de tous, Anacreon, le premier, se lève. On lui apporte une lyre. Il la refuse du geste.
POEME d'aNACRÉON 31
— Donnez-moi plutôt, dit-il, le rameau de myrte, et qu'une flûte habile chante avec moi.
Caryste, le plus fameux des joueurs de flûte, est appelé.
— 0 chanteur, demande-t-il, sur quel mode t'accompagnerai-je? Indique par un léger prélude la direction de ton chant et le sentiment à exprimer.
Mais le poète, secouant la tête :
— Il me plaît aujourd'hui de suivre et non de guider. Joue ce qu'il te plaira. Mes paroles improvisées s'enrouleront sur tes rythmes, souples et étroites comme, autour du chêne, le lierre.
Caryste étonné fait entendre des sons incertains et qui flottent.
Anacréon balance ces paroles :
— O flûte, pour moi tu es Bathylle lui-même : où tu iras, ô gracile, derrière toi j'irai. Tu tâtonnes hésitante. Et moi j'attends anxieux, ignorant de ma route aussi longtemps que je suis ignorant de ta route.
Les modulations continuent à se jouer sans intention précise. Et le poème léger s'agite comme sur les vents changeants la feuille du tremble :
— Me voici, au carrefour, l'aveugle dont le guide se consulte. Décide-toi, ô mon guide, situ veux que je me décide. Me voici, devant les déesses, le berger
Paris avant qu'Aphrodite lui promît la beauté d'Héléna.
La flûte devient brusque, et sautante, et tortueuse, fuite d'enfant qui derrière elle laisse des rires. Et Anacréon :
— Tu fuis, ôBathylle. Pour suivre le cruel, rapide comme la jeunesse, oubliez, ô mes pas, la lourdeur du banquet, dispersez la langueur dionysiaque. Me voici vite comme le cerf qui meurt de soif, et il sait où est la source. Me voici vite comme le cavalier derrière la femme de son ennemi ; et elle est belle, et il va la saisir par les cheveux qui flottent et tardent. Est-elle plus vite que mon chant, la flèche partie de Parc d'Eros ?
Mais la flûte s'alentit en une lassitude . Alors le poète :
— Ah! Bathylle déjà presque mon Bathylle, ta course faiblit. Je te suis, moins rapide que tout à l'heure et pourtant plus proche. J'avance vers toi par des rythmes qui semblent lents et qui sont doux. Les ailes de mon espérance palpitent souples et sans bruit.
La flûte devient traînante comme sur le gazon le coureur hors d'haleine qui voudrait s étendre enfin.
— Je te tiens, ô Bathylle déjà mon Bathylle. Tombe, tombe sous le poids de mon bonheur.
La flûte semble moduler un arrêt balancé :
poème d'anacréon 33
— O Bathylle, tremblant sous mon baiser qui tremble....
La musique monte, étrange, aiguë, et frêle, et mourante; telle une flamme sans aliment voitige, va s'éteindre.
— Meurs, ô Bathylle, sous la joie des baisers. Meurs de la mort dont on se réveille, hélas! Mourrons ensemble d'une volupté lente comme le rire de Feau sous la pierre tombée; il s'élargit, s'étend, s'étale, devient enfin invisible parce qu'il occupe immensément lavastitude et la profondeur de Fonde.
Se taisent la flûte et le poète. Le charme est si pénétrant qu'une minute longue les auditeurs restent immobiles et muets, tendus encore vers les sons abolis. Puis les applaudissements éclatent. Et Bathylle, se levant, vient à Anacréon, se jette aux bras du chanteur, lui donne sur la bouche, parmi des approbations enthousiastes, le premier baiser d'amour.
C'est, quelques instants, un bruit tumultueux de conversations, de baisers et de rires. Mais largement s'ouvrent les portes. Un silence, brusque comme un choc, qui ensuite se prolonge et semble doucement s'épanouir telle une espérance.
Tous attendent le chœur dont Ibycos, après l'avoir exercé en un secret jaloux, va diriger solennellement les danses et les chants.
Et voici. L'attention, grouillante de surprise, s'émeut. On espérait un chœur, et deux chœurs font leur entrée : l'un composé d'éphèbes; l'autre, de jeunfs courtisanes.
Ibycos appelle Tyrrhénos :
— 0 le plus beau des jeunes gens, dit-il, viens ici, pour que tu sois la thymélé immobile autour de laquelle tournent les rythmes.
Le double chœur enveloppe l'enfant rougissant de gloire. La cithare et la flûte préludent, tâtonnantes comme, dans les ténèbres, des amants qui se cherchent. Mais de mieux en mieux s'accordent les sons, harmonie heureuse et qui se rapproche, puis baiser qui en un seul fond deux êtres.
Cependant les chœurs s'ébranlent vers la droite, font autour de l'autel vivant une guirlande ardente et qui tourne. Et toutes les bouches, ouvertes avec grâce, chantent doucement :
«Au printemps, arrosés par l'eau des rivières, les pommiers kydoniens parent de fraîche verdure le jardin des Nymphes. Au printemps, sous l'ombre des pampres, la jeune grappe fleurit en paix toute la vigne ».
Et, tournant vers la gauche, en un rhytme qui frissonne et s'épeure :
«Moi, dès ma première saison, Eros me poursuit; tempête de Thrace toute enflammée d'éclairs, il
chœur d'ibygos 35
s'élance du sein de Kypris.Les brûlantes fureurs de cet . orage d'été ploient et oppressent mon printemps. »
Le double chœur s'arrête pour supplier :
« Orage d'été, pourquoi te précipiter sur moi? Respecte mon printemps fragile, orage d'été. »
Et c'est la seconde strophe. Mais le chœur des femmes tourne silencieux. Seuls, les éphèbes chantent une fierté :
ce Je ne suis pas le pommier kydonien qui appelle la fraîcheur et l'onde. Malgré ma jeunesse, je brille dans l'aridité du gymnase et mes membres, ruisselantsd'huile etde soleil, marient la force à la beauté. »
Dans le silence des jeunes gens, les courtisanes rythment Fantistrophe d'orgueil :
« Je ne suis pas la grappe frêle qui se blottit dans l'ombre fraîche. Malgré ma jeunesse, je ne crains pas les yeux brûlants sur la pureté de mes formes et sur ma grâce qui danse. L'athlète laisse l'huile couler sur ses membres ; je laisse couler sur toute moi le feu des regards et la douce violence des baisers. »
Et l'épode immobile réunit les deux chœurs en une vaste et puissante aspiration :
« Orage d'été, mon printemps t'appelle. Mon printemps est fort, orage d'été; il aime ton ardeur».
Mais les jeunes filles fuient vers là droite, vol
harmonieux de colombes. Et les éphèbes les poursuivent, éperviers hardis. La terreur ferme-t-elle les bouches féminines? Seuls, les éphèbes accompagnent d'un chant leur danse avide :
« Je suis Forage d'été que tu appelais. Pourquoi fuis-tu devant moi? Un mensonge vantait ton ardeur amoureuse. Le brûlant Eros te fait peur, mais ton printemps fragile aime l'ombre, la paix et le silence ».
Puis, l'antistrophe met en fuite les éphèbes silencieux poursuivis par les jeunes femmes dont le chant est, à son tour, reproche et ironie :
« Je suis l'orage d'été que tu appelais. Pourquoi fuis-tu mon ardeur passionnée? Lâche athlète, les combats d'Eros te font peur, mais ta faiblesse énervée recherche la paix et l'ombre solitaire ».
L'épode et l'immobilité réunissent les deux chœurs dans une hésitation qui s'étonne et qui interroge :
« L'orage menaçant qui me poursuit n'est point la ,bonne tempête que j'appelais. Je suis fort déjà, mais j'ignore la vie. Qu'est-ce donc que j'appelle? Qu'est-ce donc que je fuis? »
La réponse va venir.
Fuites et poursuites recommencent»
Mais maintenant les poursuivants sont muets, et c'est la fuite qui chante.
CHŒUR d'ibycos 37
Les invités écoutent, curieux et émus, les rythmes des jeunes femmes :
« Je fuis l'ignominie des amours vulgaires ; je fuis l'homme dont le baiser féconde et enlaidit. Je fuis l'homme dont la force rugueuse et imployée ne s'harmonise pas à ma grâce souple ».
Puis elles poursuivent, silencieuses à leur tour, tandis que les jeunes gens, rapides à les éviter, chantent l'antistrophe de refus :
« Je fuis l'ignominie des amours vulgaires; je fuis la femme que le baiser féconde et enlaidit. Je fuis la femme dont la souplesse glisse et trahit, inharmonieuse à ma force sincère ».
Et l'épode les unit dans cette invocation :
« O baiser, noble temple d'Eros, pour une vie ou pour une heure, sois toujours, digne du dieu, le monument qui rapproche d'égales colonnes ».
La dernière strophe précise le désir des éphèbes :
« Hommes, rapprochons-nous, fortes colonnes d'un beau temple dorique. Hommes, rapprochonsnous pour faire au char d'Eros un attelage puissant et égal. Maudis le poète barbare qui mêle les dialectes; maudis aussi l'architecte ou l'amant qui mêlent des formes composites ».
Les femmes s'expriment en l'ultime antistrophe :
« Sous nos cheveux qui, d'or ou d'ébène, tordent des volutes, soyons au temple d'Aphrodite les
belles colonnes ioniques. Colombes attachées au char de Kypris, ne laissons point se mêler à nous le noir corbeau » .
Tous enfin chantent l'épode :
— Que Faigle aime l'aiglon, que la colombe aime la colombe. Orage d'été, tu sais le désir de mon printemps. Viens tel que mon printemps t'appelle, orage d'été ».
Les convives se sentaient, en effet, émus et nerveux comme sous les lourdeurs d'un orage. Les mains qui applaudissent et les cris qui exaltent firent retentir une clameur de tempête. Les lèvres tumultueuses des hommes cherchèrent les lèvres des éphèbes. Cependant frémissaient les bouches puériles. Tels, sous le vent; tels, dans les jaunes ténèbres qui précèdent la chute torrentielle des eaux et leur épais tissu déchiré d'éclairs, frémissent la vigne ou le pommier kydonien.
Les chœurs étaient sortis, les musiciens étaient sortis. Ibycos, dans un isolement triomphal, contemplait le déchaînement d'amour, dieu satisfait qui approuve son œuvre.
Polycrate était de ces natures banales que le vent des paroles agite et emporte comme les feuilles. Quel amour fut jamais plus ardent que l'amour de Polycrate en cette heure fiévreuse? Il s'enorgueillissait de la puissance passionnée qu'il sentait bru-