DOUTE DE PYTHAGORE
<c Maintenant tu sais ce qu'il faut savoir. Sois digne de ce que tu sais. Sois bon. Sois chaque jour meilleur que la veille. Ne fais jamais le mal que tu sais être le mal. Ne fais jamais ce dont tu ignores si c'est bien ou si c'est mal. Fais toujours ce que tu sais être bien. Ainsi tu avanceras dans la science et dans la piété. Et Mardouk, le Fils miséricordieux, te révélera un jour ce qu'il faut que tu apprennes pour devenir tout à fait excellent. 11 te dira comment tu peux briser l'aiguillon de la mort et découvrir dans les ténèbres la source de vie. Si tu deviens tel que je dis, si tu obtiens la miséricorde de Mardouk, chaque fois que ton corps mourra, tu boiras l'eau des dieux et tu reviendras à la vie pour les œuvres de vie. Cependant travaille, prie et fais le bien dans un tremblement, car il y a beaucoup d'appelés, mais il y a peu d'élus ».
Pythagore emportait avec lui les paroles d'Hadabab. Il les comparait aux poèmes de Phérécyde et d'Orphée, aux révélations des Hiérophantes, aux rêveries d'Epiménide et aux dogmes égyptiens. Et il ne savait quelles paroles contenaient plus de sagesse, quelles paroles contenaient plus de folie.
Car un doute lui était venu touchant Y Antre aux sept replis et touchant les rythmes orphiques :
— Là, se disait-il, et aux mystères de Zagreus je crois sentir plus de beauté et trouver une vérité
plus pure. Mais peut-être, malgré mon effort pour me faire un esprit d'homme, je garde un esprit d'Hellène; peut-être mon intelligence reste hostile aux barbares et à demi fermée à ce qui vient d'eux. Peutêtre je les comprends moins complètement, et même pour ce que je comprends d'eux, je reste encore injuste.
Il reprenait tous les soirs l'examen de ses acquisitions anciennes ou récentes; il s'efforçait de distinguer entre les paroles pleines et les paroles vides. Chaque fois, il se disait :
— Je n'ai pas encore entendu assez de paroles. Je ne puis encore choisir avec sagesse .
Et il se recommandait :
— O Pythagore, ne parle pas encore, même à ton âme. Ecoute toujours les paroles. Tu n'es pas encore, tu n'as pas encore la force d'être toi-même. Pythagore, Fils du Silence, l'heure de ta naissance n'est pas encore venue .
D'autres fois, rapprochant les diverses doctrines, il secouait la tête et il songeait :
— Il y a du vin dans tous ces cratères, mais il y a de l'eau dans tous ces cratères. Saurai-je un jour séparer l'eau et le vin. Car je crains de rencontrer toujours, pour ma soif de vin, des cratères nouveaux mais jamais l'amphore où le vin est enfermé pur et généreux.