ZARATHOUSTRA
Ainsi Pythagore connut le nom de Zarathoustra, et les injures cTHadabab lui apprirent que Zarathoustra était le maître d'une religion nouvelle. Alors il se dit :
— Quand j'aurai épuisé l'amphore qui rend ma bouche heureuse, je chercherai cet homme et j'examinerai le mélange de son cratère.
Il n'eut pas besoin de chercher. Un vieillard de grande taille et d'allure autoritaire l'arrêta à la porte du palais des livres. Et il y avait dans les yeux du vieillard, contrastant avec son allure dominatrice, une fraîcheur de bonté. Dans le roc aride auquel faisait penser son visage, les yeux étaient frais et bons comme, lorsque tu as soif, la clarté limpide des sources. Les lèvres tout à l'heure étaient âpres, modelées au pouce rude et méchant de l'affirmation; mais, dès que le vieillard aperçut Pythagore, elles furent un sourire aimable comme l'hésitation d'un enfant.
Le vieillard mit sur l'épaule de Pythagore une main douce et forte, telle la main d'un père qui retrouve son fils. Et il demanda :
— N'es-tu point le Grec qu'on rencontre souvent avec Hadabab?
Pythagore répondit par un signe. Et le vieillard reprit, d'une bouche flatteuse :
— Je t'ai adressé une question inutile. Car, il n'y
a pas dans le monde deux jeunes hommes aussi beaux que toi. Et il n'y a pas d'autres yeux pour voir aussi loin que les tiens. Et le silence de tes lèvres est plus éloquent que les paroles des autres . Et il se déploie plus de force dans ton immobilité que dans les efforts des autres.
Pythagore sourit, disant :
— O mon père, tu es indulgent et caressant comme un père.
— Ne crois pas, protesta Zarathoustra, que je parle de même à tous les hommes. Car il y a les méchants, auxquels on ne parle que pour les injurier, mais il vaut mieux les tuer. Et il y en a plusieurs qui seront bons quand ils sauront; mais leur sommeil est si lourd que, pour les éveiller au savoir, il faut les secouer d'une main qui s'irrite.
Or, pendant ces paroles, les lèvres de Zarathoustra étaient des lèvres de haine ou de mépris brutal ; et ses yeux éclataient, braise longtemps cachée sous une mince écorce blanche, et qui tout à coup s'élève, crie, devient flamme.
— Pour toi, reprit le vieillard, tu es le dormeur du matin qui s'agite et veut se réveiller. Si Ormuzd permettait qu'un homme d'aujourd'hui ouvre les yeux sans le secours de Zarathoustra, tu te serais éveillé de toi-même. C'est pourquoi je t'appelle non d'une brusque secousse, mais d'une main qui caresse.
« Ecoute donc, ô le plus savant et le meilleur parmi les hommes auxquels je n'ai point indiqué le chemin de la vérité. Ecoute, afin que tu deviennes, après moi, le plus savant de tous les hommes et le meilleur.
« Mais il faut d'abord que tu apprennes quel est celui qui te parle, et que tu n'entends pas une voix ordinaire, et qu'on ne m'écoute pas avec des oreilles ordinaires.
« Je te dirai donc d'abord quel est Zarathoustra.
« Zarathoustra ne fut pas un enfant semblable aux enfants que tu connais, mais Dieu se manifesta en lui dès sa naissance. Les enfants que tu connais pleurent et crient en voyant la lumière . Lui se mit à rire en voyant la lumière, et il prenait les rayons du soleil dans ses mains d'enfant, puis il ouvrait ses mains d'enfant et elles laissaient tomber des règles d'or.
« C'estpourquoil'enfant fut nommé Zarathoustra, c'est-à-dire splendeur d'or.
« Onrapporta ces prodiges auprincedes magiciens. Il sut donc que l'enfant des destinées avait paru, celui qui grandi triompherait de tous les magiciens et anéantirait leur puissance. Il se le fît amener et, saisissant une arme terrible, il voulait le couper en deux. Mais l'enfant rit à la lumière que faisait le mouvement de l'arme et le prince des magiciens
sentit sa main se dessécher. Alors il me fit jeter dans le feu; il n'y eut plus de feu dans le foyer où Ton m'avait jeté, maisjeriais parmi un bain de roses. On me jeta sous les pieds des taureaux sauvages. Un taureau d'une taille et d'une force extraordinaires prit ma défense et mit en fuite les taureaux sauvages. On me jeta parmi les loups; les loups allèrent chercher deux brebis qui me tendirent leurs mamelles... Mais je n'en finirais point, s'il fallait te dire toutes les merveilles par lesquelles enfant j'annonçais ma gloire future.
« Lorsque j'eus vingt ans, je me retirai au désert pour y trouver Ormuzd, le maître de la création du bien. Or je rencontrai d'abord Ahrimane, le maître de la création du mal. Et il me tenta, disant : <( Ne fais pas périr ma création, ô saint Zarathoustra. Mais abjure la bonne loi d'Ormuzd, et tu obtiendras la faveur que j'accorde aux plus grands des rois, et tu deviendras le maître des pays ». Mais moi, Spitama Zarathoustra, je répondis : « Je n'abjurerai pas la bonne loi d'Ormuzd, pour corps ni vie, dût-on m'arracher le souffle ». Le maître de la création du mal reprit : « Par quelle arme les êtres de la bonne création vaincront-ils ma création à moi Ahrimane? » Mais moi, Spitama Zarathoustra, je lui répondis : « Le mortier où se broie le haoma, et les coupes où se boit le haoma, et le haoma, et les paroles révélées
par Ormuzd, voilà mes armes excellentes ; par le mortier, par les coupes, par le haoma et par la parole je te frapperai ».
« Alors le maître de la création du mal s'enfuit, vaincu par ma parole et par la force de mon cœur; et, un ange m'ayant transporté au pied du trône d'Ormuzd, Ormuzd me révéla les paroles. Ensuite, par six fois, le maître de la création du bien m'envoya des visions pour m'instruire. Car, chaque fois que je m'arrêtais à un carrefour de ma pensée et que je ne savais plus où diriger les pas de ma parole, Ormuzd m'envoyait une vision et je savais ensuite où diriger les pas de ma parole.
(( Lorsque j'eus trente ans, Ormuzd m'ordonna de révéler aux hommes les paroles qu'il m'avait révélées. Et je lui obéis. Mais, afin d'éprouver la force de mon cœur et la patience de mon cœur, il permit que personne ne m'écoutât. Et seul, pendant dix ans, Maidhyoi Maonha, qui était mon parent, m'écouta. Et, après dix ans où j'avais annoncé le bien sans que personne voulût me croire, Ormuzd m'envoya auprès du roi Hystaspe, et il me dit : « Va auprès du roi Hystaspe et, à coups de prodiges pour les yeux et à coups de paroles qui seront des prodiges pour les oreilles, tu ébranleras son ignorance, tu renverseras son ignorance».
« J'entrai donc par le plafond dans le palais du roi;
et, dansmamain, je tenais un cube de feu avec lequel je jouais sans me faire de mal.
« Mais Hystaspe me dit : « Donne-moi un autre signe, et je croirai en toi ». Alors je fis croître un cèdre devant sa porte; et ce cèdre était si gros que nulle corde ne pouvait l'entourer; et ce cèdre était si haut que nulle corde ne pouvait atteindre sa cime; et je mis au sommet de ce cèdre une chambre où nul homme ne pouvait monter. Et Hystaspe crut en moi.
« Je ne te dirai pas les autres prodiges que je fis auprès d'Hystaspe, car tu les connais déjà ou tu les connaîtras bientôt et ils sont sur les lèvres du peuple un récit familier.
<( Toutefois entends encore ceci touchant Zarathoustra afin que tu honores en Zarathoustra le père de l'avenir.
«Zarathoustra a eu deux femmes qui sont mortes. Et sa troisième femme, qui est vivante, s'appelle Hvogvi. Et je me suis approché d'elle trois fois et chaque fois ma semence est tombée à terre. Mais elle fut recueillie par l'ange Néryoseng, et il la déposa dans le lac Kyânsâ, au pays de Seistan, où elle est gardée par des génies au nombre de quatre-vingtdix-neuf mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf. Quand les premiers temps seront accomplis, une vierge ira se baigner dans les eaux du lac, et elle sera