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LE MAUVAIS CRATÈRE

fécondée par la semence de Zarathoustra, et elle enfantera un fils qu'elle nommera Ukhshiat-ereta. Et ce fils sera un grand prophète pour le salut de plusieurs. Or les premiers temps seront accomplis quand mille années seront écoulées à partir de la mort de Zarathoustra.

<c Quand les seconds temps seront accomplis, une vierge ira se baigner dans les eaux du Kyânsâ, et elle sera fécondée par la semence de Zarathoustra, et elle enfantera un fils qu'elle nommera Ukhshiatnemo . Et il sera un grand prophète pour le salut de plusieurs. Or les seconds temps seront accomplis quand Zarathoustra sera mort depuis deux mille années.

« Et quand trois mille années se seront écoulées à partir de la mort de Zarathoustra, les troisièmes temps seront accomplis. Une vierge viendra se baigner dans le lac, et elle sera fécondée par la semence de Zarathoustra et elle enfantera un fils qu'elle nommera Saoshyant. Et c'est Saoshyant qui accomplira la Résurrection » .

Ainsi — et non autrement — parlait Zarathoustra.

Pythagore l'écoutait, étonné, et il disait avec des paroles de silence :

— O charlatan pire qu'Epiménide. Tu es un cratère où il n'y a pas de vin, mais seulement de l'eau sale et que trouble la tempête de ton orgueil. Et tu

n'as versé que de l'eau de mensonge et de folie au vase de mon silence.

Zarathoustra se tut quelque temps . Il regardait Pythagore avec des regards qui pénétrent. Et, brusquement, il demanda :

— Possèdes-tu de grandes richesses?

Le grec prudent répondit :

— Je suis un pauvre qui va partout demandant l'aumône. Cependant ne te détourne pas de moi, car l'aumône que je demande n'appauvrit pas celui qui l'accorde. Je demande la richesse qu'on communique sans la diminuer; je demande la seule richesse, la sagesse.

— Zarathoustra peut te donner la sagesse, et nul autre ne peut te donner la sagesse. Mais n'oublie pas que celui qui réjouit Spitama Zarathoustra par des présents, celui-là réjouit Ormuzd, le maître de la création du bien .

Ainsi — et non autrement — parlait Zarathoustra. Et il continuait :

— Donne-moi dix cavales pleines et un chameau, et j'offrirai pour toile sacrifice, et Ormuzd t'aimera.

Puis il se plaignait parce que, depuis la mort d'Hystaspe, il n'avait plus de protecteur.

— Qui trouver qui me protège, mes troupeaux et moi-même, en dehors d'Ormuzd et de ses anges? Pourtant le de voir du prince et le devoir de l'homme

riche, n'est-ce point d'acquérir sur le méchant par la guerre ou par l'usure et de donner au prêtre les biens acquis sur le méchant? En agissant ainsi, on diminue la force de la création du mal, on accroît la force de la création du bien, on attriste le cœur d'Ahrimane, maître de la création du mal, et on réjouit le cœur d'Ormuzd, maître de la création du bien.

Ainsi — et non autrement, — parlait Zarathoustra. Puis il se taisait longuement, afin que Pythagore fût forcé de lui répondre .

— O Spitama Zarathoustra, répondit enfin Pythagore, il convient de parier à chacun selon sa condition. Ne m'enseigne donc pas les devoirs du prince ou de l'homme riche. Mais enseigne-moi les devoirs de l'homme pauvre d'argent qui désire rester pauvre d'argent, et enseigne-moi les devoirs de l'homme pauvre de science qui désire devenir riche de science.

— Que celui qui ne peut rien donner au prêtre engage le riche à donner au prêtre. Que celui qui n'a pas la force de protéger le prêtre engage le puissant à protéger le prêtre. Maintenant tu connais ton devoir, homme habile par le silence et par la parole. Tu n'es pas le nuage qui sur la soif de la terre verse la pluie; tu n'es pas le fleuve qui donne des eaux abondantes. Sois la main qui creuse le canal et qui dirige l'eau du fleuve vers la bonne

terre. Ensuite tu pourras récolter la moisson de doctrine.

Ainsi — et non autrement — parlait Zarathoustra. Puis il quittait Pythagore sans prononcer un mot de plus.

Pendant plusieurs jours, il se trouva sur le chemin du grec, et il feignait de ne point le voir, et il attendait que Pythagore vint à lui.

Mais Pythagore ne venait pas à lui. Il feignit donc d'apercevoir le grec tout à coup et, l'abordant avec un beau sourire :

— 0 mon fils, je suis le vase débordant de doctrine et je veux qu'on puise largement dans le vase. A ceux qui ne peuvent les payer, je donne gratuitement mes biens. Ecoute donc et retiens.

Le Fils du Silence écouta. Car il désirait savoir si, au fond du cratère qui jusqu'ici n'avait donné que de l'eau trouble, il ne trouverait pas un peu de vin pour sa soif.

Ainsi parla Zarathoustra :

— Au commencement, ils étaient trois. Et le premier des trois est Ormuzd le Seigneur de toute sagesse, qui a encore dix-neuf autres noms sacrés et vingt-deux autres noms. Et, si je te disais tous ses noms, je te dirais toute la vérité. Cependant il y a un de ces noms qui a été vrai, qui sera vrai, qui n'est pas vrai. Et ce nom, c'est Tout-Puissant. Car

aujourd'hui Ormuzd n'est pas tout-puissant, mais Ahrimâne détient une part de la puissance.

« Et il y avait Ahrimâne; et il y avait Zûrvâne. Mais Zûrvâne s'appelle aussi le Temps-sans-bornes. Et ce nom a été vrai, et ce nom sera vrai, et ce nom n'est pas vrai. Car le temps était sans bornes avant la double création et il sera sans bornes après la victoire d'Ormuzd. Aujourd'hui il a des bornes afin que le combat d'Ormuzd et d' Ahrimâne puisse finir et afin que la puissance d' Ahrimâne puisse finir. Et le temps est l'arme d'Ormuzd, qui s'en sert pour détruire ce qui doit périr.

« Avant la création que tes yeux voient, il y avait eu une première création que tes yeux ne verront pas, mais que ton esprit verra quand j'aurai parlé. Car la parole de Zarathoustra est une main qui déchire un voile.

« Ormuzd avait créé d'abord les Saints Immortels. Et ils sont au nombre de sept, et ils se tiennent aux côtés d'Ormuzd, trois à sa droite, trois à sa gauche et le dernier plus bas et en face.

« Le premier Saint Immortel, le Fils bien-aimé, s'appelle Bonne-Pensée. Et il est le premier né; et il est la sagesse infaillible et infiniment bonne. Il est vêtu de blanc et paré de jasmin. Il accueille et introduit les âmes des justes. C'est lui qu'Ormuzd envoya auprès de moi pour m'amener vivant devant

son trône quand Ormuzd voulut me révéler la sainte Loi. Et c'est lui qui veille sur les bêtes de la création du bien pour assurer leur santé et leur multiplication. Et il a pour auxiliaires la lune et le taureau. Et le coq est son oiseau sacré.

(( Le second Saint Immortel s'appelle Excellente- Droiture. Il est la Règle qu'Ormuzd fait observer à la création, et il est la Règle que les hommes doivent observer. Il est l'Equilibre et il est la Justice. Il est puissant même dans les enfers, et il empêche les démons, qui sont méchants et injustes, de torturer les damnés plus qu'ils ne Font mérité . Car il tient une balance, et il y a le crime dans un plateau de la balance, et il y a la peine dans l'autre plateau, et Excellente-Droiture ne permet pas qu'un plateau monte et que l'autre descende. Quand Ormuzd eut créé les Saints Immortels, il éleva la voix, demandant : « Qui vous a créés? » Et les sept se tenaient devant lui en silence, et ils ne savaient que répondre. Mais Excellente-Droiture répondit : « C'est toi qui nous as créés ».

« Le troisième Saintlmmortel s'appelle Ron-Règne, et il est l'envoyé de la puissance d'Ormuzd auprès des princes. Car la puissance des princes doit aider la puissance d'Ormuzd pour la destruction du mal et pour le triomphe du bien. Au seul Ormuzd appartiennent en propre la gloire, la majesté et l'indé-

pendance. Il est le seul qui se glorifie de faire la loi aux rois et de leur donner, quand il le faut, de grandes et de terribles leçons. Car le puissant doit protéger le faible et, si le puissant accable le faible, Ormuzd envoie Bon-Règne protéger le petit contre le grand Bon-Règne est la force, il est l'arme, il est le métal. Quand tu réjouis le métal en frappant le méchant, tu réjouis Bon-Règne ; mais, si tu affliges le métal en frappant le bon, tu affliges Bon-Règne.

« Le quatrième Saint Immortel est une Sainte- Immortelle; et elle a un visage de femme, et elle s'appelle Piété. La terre est son domaine, et elle défend la terre contre les souillures, et elle est aidée dans son œuvre parles Eaux et parla Religion.

« Mais Piété a une sœur qui est le cinquième Saint Immortel, et cette sœur s'appelle Santé. Elle donne la vigueur et la croissance ; elle veille sur les eaux, qui font croître toutes choses; et, parce que la croissance des plantes est enfermée au cycle de l'année, Santé veille à ce que les jours et les mois viennent chacun à son rang.

« Et le sixième Saint, qui s'appelle Immortalité, fait pousser les plantes, les saintes plantes qui guérissent tous les maux du corps; et il fait pousser le haoma, roi des plantes, qui empêche les dieux de mourir et qui empêchera les hommes de mourir.

« Et ces Saints Immortels sont les Archanges. Et

ils sont sept en comptant Ormuzd. Mais, quand on ne compte pas Ormuzd, on compte avec eux, afin qu'ils restent sept, Obéissance, le premier des Anges .

« Et les anges, exécuteurs fidèles des ordres et des messages d'Ormuzd, sont en nombre infini.

<( Mais le premier des anges, après Obéissance, est le Feu, le Fils de Dieu, le premier allié de l'homme dans la lutte contre les démons et contre les magiciens, l'ami qui, bien nourri, rend au centuple ce qu'on lui donne. Or la parole du Feu est semblable à la parole du Prêtre. Et le regard du Feu est semblable au regard du Prêtre. De tous ceux qui passent le Feu regarde les mains. Et il dit : « Qu'est-ce que l'ami apporte à l'ami? Qu'est-ce que celui qui va et vient apporte à celui qui ne saurait marcher? » Si tu lui apportes du bois pieusement offert, un faisceau de brindilles pieusement lié, alors le Feu d'Ormuzd, salisfait, rendu propice, bien rassasié, te bénit. Que celui qui a des oreilles pour entendre, entende.

ce Et, immédiatement après le Feu, parmi les anges d'Ormuzd, tu honoreras l'Eau. Tu ne la souilleras point, car c'est un grand péché. Tu ne la feras pas se battre avec le feu car si, par ta faute, deux bons se battent ensemble, tu as commis le plus grand de tous les péchés. C'est pourquoi; chaque fois que

tu mettras un vase sur le feu, tu ne le rempliras pas au delà des deux tiers et tu veilleras à ce que l'eau ne déborde point.

« Avant la création que tu vois par les yeux de ton corps, mais toutefois après la création des archanges et des anges, Ormuzd créa les férouers. Et toi, homme, sache ceci : dans la création actuelle, tu semblés un, mais tu es cinq, Car tu es corps, tu es vie, tu es forme, tu es âme, tu es férouer. Quand tu meurs, le corps retourne à la terre d'où il vient, la vie retourne au vent d'où elle vient, la forme se dissout dans le soleil d'où elle vient, l'âme s'attache au férouer, qui est immortel, et elle devient immortelle comme lui. Mais ton férouer est plus ancien que ta forme, que ta vie, que ton corps, que ton âme. Quand Ormuzd l'eut créé, il lui dit : « Veux-tu demeurer toujours dans le monde spirituel et heureux avec les autres anges; ou, lorsque je créerai le monde de la matière, veux-tu, comme on prend une arme pour frapper et pour être frappé, prendre un corps et combattre la puissance d'Ahrimâne? » Or ton férouer était vaillant, et il répondit: «Quand l'heure sera venue, ô Ormuzd, donne-moi un corps comme on donne une arme à un guerrier et envoiemoi combattre. Je choisis de combattre, ô Ormuzd. Toutefois, ô Ormuzd, que ta volonté soit faite et non la mienne. ».

ce Quand ton férouer et les autres férouers répondirent ainsi, Ahrimâne entendit du fond derabîme, et il grinça de rage, et il vint attaquer Ormuzd et ses anges. Ormuzd, toujours miséricordieux, lui offrit la paix. Mais la miséricorde des bons encourage les méchants. Car le méchant ignore la source de la miséricorde et qu'elle coule d'un cœur élevé, mais il croit qu'elle coule d'un cœur bas et lâche et qui sent sa faiblesse. C'est pourquoi Ahrimâne répondit qu'il ne cesserait d'attaquer. Alors Ormuzd lui demanda s'il voulait combattre pendant neuf mille ans. Et Ahrimâne accepta. Et le temps, qui n'avait point de bornes et qui après le combat n'aura plus de bornes, fut borné à neuf mille ans. Et il y eut de la division dans les choses, et il y eut les nombres, afin qu'on pût nombrer les choses et nombrer les temps de la division.

« Alors Ormuzd, pour arrêter les attaques d' Ahrimâne, bâtit la terre, boulevard du ciel; et la terre, boulevard du ciel, est le champ de bataille. Les férouers qui avaient demandé à combattre descendirent donc sur la terre. Ils étaient des hommes sains et vigoureux ; mais Ahrimâne les accable de maladies. Ils sont venus pieux et vaillants; mais Ahrimâne lâche sur eux la nuée des péchés et des vices. Ormuzd leur a donné, pour les nourrir et pour les assister dans leurs travaux , les bonnes plantes et

les bonnes bêtes; mais Ahrimâne sème les poisons et propage les bêtes mauvaises.

« Et toutes les choses quej'ai dites ont duré beaucoup de temps. Car Ormuzd avait créé depuis trois mille ans les archanges, les anges et les férouers, quand Ahrimâne vint l'attaquer. Et Ormuzd, pour créer la terre et tout ce qu'elle porte, employa six journées; mais chacune de ces journées est de cinq cents ans, et l'homme est venu seulement à la fin de ces trois mille ans. Durant ces six jours de cinq cents ans chacun, Ormuzd récitait la prière aux vingtune paroles ; et Ahrimâne était rendu impuissant par la prière aux vingt-une paroles. Mais, quand Ormuzd eut envoyé l'homme pour combattre à la place de la prière aux vingt-une paroles, Ahrimâne se réveilla de sa torpeur, et il fit la création du mal. Et il y avait trois mille ans qu' Ahrimâne était le maître de la création du mal, lorsqu'Ormuzd appela le plus grand des ferouers et lui dit : « Tu iras sur la terre, et tu commenceras ma victoire, et tu t'appelleras Zarathoustra ».

« Or la victoire qui commence durera trois mille ans. Elle sera dirigée, quand mon souvenir s'effacera au cœur des hommes, par les trois fils que j'aurai de trois vierges, selon ce que je t'ai dit. Et le dernier de mes trois fils rendra la victoire définitive . Alors Ahrimâne rentrera dans ses ténèbres, et la

bienheureuse Lumière ne connaîtra plus d'éclipsé .

« Je te dirai une autre fois la création des bonnes bêtes et des bonnes plantes, la création des mauvaises plantes et des mauvaises bêtes. Ecoute cependant dès aujourd'hui la création de l'homme.

« Ormuzd prit de la sueur. Le temps de dire une prière, et il en fit le corps d'un jeune homme de quinze ans, brillant et de haute taille. Il le nomma Gayomert. Mais Ahrimâne souleva contre lui les démons de la souffrance, de la faim et de la maladie. De sorte que Gayomert dépérit, s'amaigrit et mourut. En mourant, il laissa tomber sa semence. Les anges la recueillirent, et ils la purifièrent dans la lumière du soleil, et ils la semèrent dans la terre. Après quarante ans le premier couple humain sortit de terre; et il avait la forme de deux arbrisseaux à quinze feuilles, et les deux nouveaux-nés étaient âgés de quinze ans. Or ils s'unirent, et ils eurent deux enfants, un fils et une fille; et ils les dévorèrent. Mais ils eurent dans la suite sept autres fils et sept autres filles qu'ils ne dévorèrent point et desquels est sortie toute la race des hommes.

« Ormuzd avait dit au Mortel et à la Mortelle : « Vous êtes hommes, vous êtes les maîtres du monde; je vous ai créés les premiers des êtres visibles par la perfection de la pensée. Pensez les bonnes pensées ; dites les bonnes paroles ; faites les

bonnes actions. Mais, sur toutes choses, n'adorez point les démons. » Leur première pensée et leur première parole furent : « Celui-ci est Dieu ». Dans leur seconde pensée et dans leur seconde parole, ils se réjouirent au sujet Fun de l'autre, disant : «Voici un être humain. » Leur première action fut de marcher. Dans leur seconde action, ils se réjouirent au sujet delà nourriture et ils mangèrent. Puis ils dirent : « C'est Ormuzd qui a créé Feau, la terre, Farbre, le bœuf, les étoiles, la lune, le soleil et toutes les autres créations du bien, fruit et racine. » Mais c'était la fin du jour. Quand les ténèbres furent venues, les ténèbres furent à la fois sur leurs yeux et sur leur esprit. Et Ahrimâne leur inspira des paroles mauvaises. Et ils dirent : « C'est Ahrimâne qui a créé Feau, la terre, Farbre, le bœuf, les étoiles, la lune, le soleil et les autres créations du bien, fruit et racine. » Ils dirent, et ce mensonge fut la première joie d' Ahrimâne; et le Mortel et la Mortelle devinrent des démons; et leur âme restera en enfer jusqu'à la Résurrection finale. « Garde-toi bien, ô mon fils, de penser ce que le Mortel et la Mortelle pensèrent dans les ténèbres. Car la parole est fille de la pensée et l'acte est fils de la pensée. Et la mauvaise parole ou l'acte mauvais ferait de toi un démon, te précipitant dans l'enfer jusqu'à la Résurrection finale.

« Fais donc les actes qui sont bons et prononce les paroles qui sont bonnes ; et que la seule mère de tes actes et de tes paroles soit la bonne pensée. Or la mère de tes paroles et de tes actes sera la bonne pensée, si tu dis : « C'est Ormuzd qui a créé l'eau, la terre, le bœuf, les étoiles, la lune, le soleil et les autres créations du bien, fruit et racine. » Et ces paroles saintes seront toujours en toi comme une lampe allumée, si tu as soin quatre fois le jour, comme on verse de l'huile dans la lampe qui ne doit point s'éteindre, de répéter pieusement : et C'est Zarathoustra qui a créé ma science, mon cœur, ma pensée, ma parole et mes actes. » Mais il faut que ton cœur déborde de gratitude pour tes deux bienfaiteurs, à savoir Ormuzd, maître de la création du bien et Zarathoustra, maître de ta pensée; et il faut que tu offres des sacrifices à Ormuzd et il faut que tu offres des présents à Zarathoustra. »

Ainsi — et non autrement — parlait Zarathoustra.

Pythagore, l'ayant entendu, songea :

— J'ai bien fait de persévérer et de tendre vers cet homme, à plusieurs reprises, le vase de mon silence. Car, après de l'eau trouble, cet homme a versé en moi un mélange où il y a de l'eau de folie et où il y a du vin de sagesse.

Mais, depuis les enseignements d'Oinouphis, prophète d'Egypte, Pythagore ne voyait plus seulement

VERS HALALAT 209

son silence comme un cratère où plusieurs versent le vin et l'eau de la parole. Son silence prenait aussi d'autres formes aux yeux de son esprit. C'est pourquoi il se disait encore :

— Devant ce sculpteur qui d'abord me parut maladroit, j'ai bien fait de dresser de nouveau le bloc de mon silence. Le ciseau de sa parole a souvent glissé sans entamer le bloc, mais quelquefois le ciseau de sa parole a sculpté heureusement quelques parties du bloc.

Et il se réjouissait :

— Plus les paroles dont je suis le fils sont nombreuses, plus je suis le Fils heureux du Silence.

Il marchait au hasard et, mêlant avec les paroles successivement entendues les paroles de Zarathoustra, il les agitait toutes ensemble. Et son silence lui paraissait semblable au van mystique. Beaucoup de paroles s'envolaient loin de lui, vides et légères; mais celles qui étaient pleines et lourdes de nourriture restaient encloses au van de son silence.

Comme il allait ainsi, joyeux et pensif, il rencontra le prêtre Hadabab, qui lui dit :

— Viens avec moi.

Pythagore, l'ayant suivi, le prêtre le fit marcher longtemps. Et le Fils du Silence demanda :

— Pourquoi me conduis-tu si loin?

— Je te conduis, répondit Hadabab dans un lieu

où tu entendras la folie et où tu verras l'abjection de ceux qui n'écoutent point pieusement les prêtres de Ghaldée.

Ils arrivèrent enfin au quartier nommé Halalat; et c'était le quartier habité par ceux de la maison d'Israël.

Le philosophe demanda :

— Explique-moi la pensée de ces hommes, si tu la connais.

— Ces hommes, répondit Hadabab avec mépris, n'ont point de pensée. Ils répètent, sans la comprendre, la parole des autres peuples. Quelques-uns parmi eux reprochent à leurs frères de répéter les autres peuples . Mais l'esprit de ceux qui prononcent de tels reproches est une tanière ténébreuse où s'agite une seule bête, et cette bête est la haine de tous les autres hommes.

« Quand nous les avons vaincus, ils avaient pour dieux, comme les plus grossiers des barbares, des pierres polies et, dans les vallées, sous les quartiers de roches, ilâ égorgeaient leurs premiers nés. Cependant quelques-uns d'entre eux luttaient vainement contre la stupide cruauté de la foule et* parmi des injures aux Egyptiens, enseignaient une religion plus douce, empruntée de l'Egypte. Aujourd'hui ils agitent bruyamment des doctrines mêlées ; ils volent des mensonges à l'Egypte, des mensonges

ÉZÉKHIEL 211

à Zarathoustra et, dans la magnificence de la vérité chaldéenne, ils déchirent quelques lambeaux. Or chacun de leurs prophètes affirme quEa, — mais il le nomme Iahvé, — lui a parlé lui-même. Et il accuse les autres prophètes de répéter les paroles d'Egypte et les paroles de Chaldée Et ceux qui nous écoutent ou ceux qui écoutent Misraïm, le prophète injurieux les compare à des femmes qui se prostituent à l'étranger. »

Les deux hommes s'arrêtèrent auprès d'un groupe nombreux et ils regardèrent avec ceux de la foule. Un vieillard décharné, hérissé quant aux cheveux et quant à la barbe, fou quant aux yeux, mangeait, sur des gâteaux d'orge, des excréments humains. Cependant les lèvres, dégouttantes d'ordures, criaient :

— Israël, tu mangeras ton pain parmi les nations, et ton pain sera souillé par les ordures des nations .

Il s'appuyait sur deux courtisanes avinées et, après un silence sale, il criait de nouveau :

— Parole d'Iahvé. Iahvé m'a dit : ce Fils de l'Homme, tu mangeras ton pain couvert d'ordures afin qu'Israël connaisse le sort qui l'attend. Et tu épouseras deux courtisanes; car moi, Iahvé, j'ai épousé Samarie et j'ai épousé Jérusalem. Mais Jérusalem et Samarie se sont prostituées à Misraïm et se sont prostituées aux Ghaldéens qui portent le

baudrier autour des reins et qui portent sur la tête des tissus de couleur.

Et la vieille bouche édentée d'où coulait le mélange d'excréments et d'injures baisait les courtisanes ivres.

Or le peuple était puissamment soulevé par ces paroles et par ces gestes de forcené.

— Fuyons un spectacle écœurant! dit Pythagore. Il ajouta, se parlant à lui-même :

— Comme on dresse des palais pour une reine, il faut bâtir à sa pensée la noblesse des symboles. Mais celle qui se laisse enfermer sans résistance dans Tignominie et dans la laideur, celle-là n'est pas une vraie pensée.

Et tourné vers Hadabab :

— 0 prêtre chaldéen, la pensée est vraie de plusieurs manières. Et d'abord elle est vraie par cela seul qu'elle vit dans un esprit, de même qu'une femme est vraie par cela seul qu'elle vit dans un pays. Cependant, si tu rencontres une femme bossue, bancale, borgne et le visage rongé d'un cancer, tu te détournes en disant : « Ceci n'est pas une femme. » Pour moi, je me tiens devant toutes les pensées comme le jeune homme qui n'aime pas encore se tient devant toutes les femmes. J'accepte le baiser de toute pensée, pourvu qu'elle ne soit point laide. Quand je me connaîtrai mieux, j'épou-

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