DIEU GÉOMÈTRE
sucrée de ses dattes. Alors ils s'attardaient, traçant des figures sur le sable.
Une fois, après une longue application, après de nombreuses lignes effacées d'un revers de main presque dépité ou presque découragé, tracées de nouveau par un doigt qui hésite, Pythagore s'écria :
— Une hécatombe! une hécatombe! S'il était permis de tuer et si je possédais cent bœufs, j'offrirais une hécatombe !
— A quel dieu sacrifierais-tu? interrogea Gillos narquois .
— Au Seigneur de la Science, quel que soit son nom... Mais ce nom ignoré de Zarathoustra, d'Hadabab, d'Oinouphis, d'Epiménide, de l'hiérophante, d'Orphée, d'Hésiode et d'Homère, il me semble que mon amour vient enfin de me le révéler. Mon hécatombe, je vais la sacrifier à Dieu Géomètre.
Sur le sable, auprès d'une figure qu'il contemplait passionnément, il traça d'autres lignes.
Et elles représentèrent un bœuf. Dans le dessin nouveau, Pythagore écrivit les signes qui expriment le nombre cent. Puis il effaça le nombre et le bœuf, déclarant :
— Le sacrifice est consommé. Dieu Géomètre n'en demande pas davantage.
— Dieu Géomètre, s'étonna Gillos. Encore un dieu nouveau.. .
— Non pas. Mais le plus ancien, quoique le plus inconnu. Celui que tous cherchent avec des mots et qu'il faut peut-être chercher avec des nombres et avec des lignes. . . Tais-toi, Gillos. Il me semble que je vais lui trouver un nom plus beau encore et qui lui convient mieux. O Dieu, ne préfères-tu pas que je t'appelle Un, que je t'appelle Monade? Un, ô Monade ancienne et toujours neuve, seule Eternité, seule Immensité ; toi qui supprimes la dispersion et la mort ; toi qui, dans un pan de ta robe, ramasses le temps et l'espace. . .
Le front plongé parmi le sable, Pythagore avait la plus émue et la plus respectueuse des attitudes observées chez les Orientaux. Quand il se releva, il dit:
— Un, tu es, et cependant, pour que tu sois, il faut que tu deviennes. Tu étais dans les ténèbres; tu as créé la lumière et la lumière a paru te tuer. Pourtant elle grandira assez pourte créer plus beau. Tuas enfanté l'esprit qui divise les choses. Mais l'esprit parricide rapprochera les membres dispersés de son père et il leur redonnera une vie plus harmonieuse.
— Arrête-toi, s'écria Gillos. Arrête-toi sur la pente de la folie .
— Tais-toi, mon frère, laisse-moi descendre dans le mystère ineffable... Oui, l'Un d'abord. Mais il s'ignore et il se veut connaître. Il détache de lui les
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choses, comme on éloigne des miroirs, afin de s'y regarder. Mais voici, son premier geste crée l'Apparence et semble tuer le Réel. Dès son premier effort pour faire ce dans quoi il se regardera, il y a Deux. Et Un, croyant qu'il n'y a plus Un, a peur de lui-même et de son fils. Deux, tu es l'Apparence, tu es le Mal, tu es la Chute, la Perte de soi-même, rinfini. Mais Un et Deux s'embrassent et se combattent. Leurs luttes comme leurs baisers créent des choses innombrables, pauvres choses opaques où Un ne se voit plus. Enfin, après mille tâtonnements d'amour et de haine, voici que l'effort unanime produit l'Homme, magnifique miroir de vie, onde qui est une âme, Un, Deux et tous les dieux ont peur devant le miroir qui fuit, qui frémit et qui lût. Ils veulent briser l'Ephémère. Mais l'un d'eux, — comment s'appelle-t-il? Prométhée, si nous écoutons les poètes — voit l'avenir. Il sait que les sources retournent à l'Océan et qu'une douleur, regardée longtemps dans le miroir, redevient une joie. Il sait. C'est pourquoi il nous protège... Pauvre miroir, sauvé par Prométhée, que d'hostilités tu reflètes, que de haines, que de laideurs, et comme il est facile de croire que tu n'es rien en dehors des discordantes images que tu recueilles ! Pourtant, tu es autre chose, tu es la volonté de refléter tout et par conséquent, non plus la lutte, mais l'harmonie, non plus
le Plusieurs, mais l'Un. Ah! comme ce sera long... Le chemin vers l'Un enrichi de la connaissance de soi-même, poètes, sages et prêtres le cherchent. Nul ne le connaît Ils prennent tous les sentiers du rêve ou de l'affirmation. Mais l'affirmation est-elle même un sentier? Affirmation, ton nom n'est-il pas Immobilité. Toi, rêve, tu es un beau chemin, et le plus fleuri. Mais ceux-là qui te suivent ne s'aperçoivent point que tu tournes sur toi-même. Ils repassent continuellement où ils ont déjà passé et ils ne reconnaissent point les lieux mille fois parcourus ; parce que toi, Rêve, plus prodigue que tous les printemps, tu te couvres de fleurs qu'ils n'ont pas encore cueillies. Rêve, tu es, dans un vent parfumé, le flottement de tous les lys, de toutes les roses, de tous les narcisses et de tous les asphodèles; mais, sur le miroir, tu t'effaces en même temps que tu apparais. O Rêve, non point même visage, mais sourire qui fuit et qui revient, toujours séduisant, toujours changé. Rêve, quoique merveilleusement plus beau, trop semblable à moi-même et à ma surface et à ma fuite!... Tu n'es pas le chemin que je veux; mon chemin s'appelle Savoir. Je veux la route solide et qui ne revient pas sur elle-même et qui ne reprend point ce qu'elle a donné.
« Savoir, Savoir, tu offres des acquisitions pour toujours, et les présents que tu fais ne valent point