‹ Le fils du silenceChapitre 4 sur 46 · DISCOURS DE POLYCRATE · texte numérisé non relu

DISCOURS DE POLYCRATE

1er et crépiter en son âme. Pauvre foyer froid par lui-même et où flambaient des mots étrangers, des rythmes étrangers, une poésie et une folie apportées du dehors.

Contre sa poitrine il presse Tyrrhénos abandonné ; ses lèvres pèsent sur des lèvres qui gémissent; ses yeux plongent au bain de regards frais comme une source et, comme elle, tremblants sous une victoire de chaude lumière .

Mais Thomme avide et vaniteux sent en lui un appel vers autre chose que l'amour. C'est comme si un esclave tirait le bas de sa tunique pour l'avertir d'une négligence. Il se souvient, parmi son émotion, qu'un poète célèbre, recherché et qui se livre peu, doit couronner cette fête. Il écarte légèrement Tyrrhénos qui s'étonne, et il dit :

— O mes hôtes, nous sommes les soldats d'Eros et deSamos, les combattants toujours prêts au baiser fougueux qui renverse l'ami, au coup violent qui terrasse l'adversaire. Les voluptés intimes et jalouses nous retrouveront aussi vigoureux tout à l'heure et nous posséderont sans partage. Il nous reste à boire une coupe commune. Le grand Phérécyde, en qui les sages respectent un sage, en qui les poètes saluent un poète, va poser au milieu de nous le cratère et l'ivresse. O Ibycos, ta poésie est le vin de Byblos tout chargé de parfums : dès que tu ouvres

une de tes amphores, l'air s'alourdit de roses, de violettes, d'aromates et de caresses. O Ibycos, beau à toi seul comme la plus vaste des orgies, comme la danse déchaînée des bacchantes; Ibycos, large paysage d'amour qui s'émeut, qui tremble et qui tourne; je ne sais point de mots dignes de te louer. Mais les rythmes de Phérécyde sont le vin de Rhodes : l'amertume de l'eau de mer et de la pensée en relève la douceur, et ce vin doux-amer on ne sait s'il apaise la soif ou s'il l'allume. Chante donc, Phérécyde. Gomme le squelette aux festins d'Egypte, ton poème austère nous incitera, nous dont la sagesse est faite d'heureuse folie et d'ardeur de vivre, à nous jeter plus violemment dans la joie, dans le baiser et dans le rire. Lumineux Phérécyde, éclate dans notre ciel comme Hélios au milieu du jour afin que, poursuivis de ta force et de ta gloire, nous nous précipitions plus âprement vers la douceur de l'ombre, vers la fraîcheur des sources qui murmurent.

Phérécyde ne répondit à ces éloges et à ces ironies que par un rire, méprisant peut-être, et, saisissant la cithare d'une main forte, il commença :

« Puissant Eros, vaste Eros, je te chanterai. Que mon hymne te venge des poètes vulgaires. Leurs adorations salissent les abords de ton temple, quand ils rampent vers toi, chiens mouillés à l'orage des passions . Chiens ruisselants et malodo-

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rants, le maître vous ignore et vous n'entrerez pas dans le sanctuaire.

« Ce n'est point toi qu'ils honorent, vaste Eros. Comme le rustique, aveuglé de désir, appelle Héléna ou Aphrodite la femelle dont la laideur l'émeut laidement, ils saluent de ton nom, vaste Eros, je ne sais quel daïmon ridicule et enfantin.

« Vaste Eros, l'ignorant qui te chercherait dans leurs chansons t'y verrait rapetissé : paysage regardé dans l'œil d'un enfant. Il t'y verrait déformé : visage de lumière regardé dans une onde pauvre que la main d'un pâtre trouble de rides et de fanges.

« Pour les sages qui, refusant le nom divin aux matières passives et à l'incohérence des forces aveugles, en réservent la gloire aux énergies créatrices d'harmonies, tu es, vaste Eros, le premier des dieux. Rien n'existait avant toi, sauf le Chaos et Chtôn. Chtôn, pas encore Gaïa, mais arbre douloureux et informe, portait le Chaos dans la tempête vague de ses branches. Tu vins, et il y eut les formes. Tu vins, et il y eut la beauté. Tu vins, et il y eut la vie.

« Car Kronos avait tiré de sa semence le feu, le vent et l'eau. Mais, au souffle d'Ophionée, le désordre de l'eau, du vent et du feu s'agitait, ouragan de laideur, ou plutôt orage dispersé trop

loin de la forme pour mériter même le nom de laideur. Ce qui serait plus tard le monde était la bataille folle, la mêlée sans stratège où, moins stables que les nuages, des aveugles imprécis aboient, se mordent et se déchirent. Lutte de tout contre tout et de chaque élément, non encore élément, contre soi-même. Vertiges et tourbillons, fuites d'abîmes, soulèvements qui flottent, chocs qui hurlent, émiettements de ce qui n'est pas, destructions de ce qui sera. Kronos lui-même restait sans forme, éternité qui s'agite et se cherche sans se trouver, non pas encore temps qui ordonne les échelons de l'être et la montée des générations. Rien ne naissait, rien ne mourait, rien n'existait.

« Mais tu vins, Eros, vaste comme l'espace, immortel comme la durée. Tu vins, ô visage des êtres et dessin des choses. Tu donnas à Kronos une forme, et des armes, et des yeux qui regardent en avant, et des yeux qui regardent en arrière. Et, pour qu'il pût les combattre efficacement, tu donnas à Ophionée et aux rugissements de l'abîme un rudiment de forme. Grâce à toi, Kronos vainquit Ophionée et les rugissements de l'abîme. L'eau de la semence de Kronos couvrit Ophionée et ses cohortes; et il y eut sur leur laideur et sur leurs aboiements la beauté de la mer qui chante.

<( Le vent de la semence de Kronos emporta

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Ophionée et ses cohortes et il en combla les abîmes lointains; et il y eut un commencement et un passé.

« Le feu de la semence de Kronos brûla Ophionée et ses cohortes. Avec leurs ténèbres en flamme il fit de la lumière. Avec leur froid qui brûle il fit de la chaleur. Et sur ton front, vaste Eros, tu portas, couronne de rayons qui chauffent, qui éclairent et qui chantent, le soleil. Et il y eut le jour et il y eut la nuit.

« Alors Kronos se tourna vers toi et il vit, sous ta couronne de lumière, ton visage plus lumineux que ta couronne. Et, s'inclinant devant toi avec respect, il te nomma Zeus. Or tu lui répondis : « Zeus est un de mes noms et la lumière une de mes formes. Mais je suis le dieu aux mille noms et aux mille formes. Je suis le vaste Eros, créateur de toutes les formes et dispensateur de tous les noms. »

« Et Kronos te dit, les yeux pleins d'amour : ce O Zeus, ô mon fils! » Or tu lui répondis : « Je suis le vaste Eros et je suis ton père. Avant moi, tu n'avais point de forme et ta force incohérente se détruisait elle-même. Tu étais le fleuve, pas encore fleuve, qui n'a point de lit et qui n'a point de pente. Moi, seul créateur des formes, je t'ai donné ton lit et ta pente, ô fleuve d'où je sors, ô fleuve qui es par moi seul un fleuve. »

« Et Kronos dit : « O Zeus, ô mon fils, crée donc

les formes, afin que j'y fasse passer l'écoulement indifférent de la matière. Grée des formes, afin que je les détruise et que je les refasse telles. »

Et le dieu répondit : « Moi, le vaste Eros, sorti de toi et pourtant ton père, je créerai les formes avec lesquelles tu joueras, les dispersant et les rassemblant de nouveau, ô vieillard-enfant. »

« Eros tissa une immense étoffe sur laquelle il broda la terre, et Okéanos, et les palais de la terre, et les palais d'Okéanos. Et il vit Ghtôn, le squelette de la terre, qui flottait dans l'espace et qui était un chêne porté par des ailes. Sur le chêne soutenu de l'agitation des ailes il déploya l'immense broderie. Et depuis il y a des formes, et depuis il y a de la beauté qui passe et qui recommence telle. Et les choses fuient comme avant que le temps fût le temps, mais elles fuient entre les rives d'Eros et suivant la pente d'Eros et elles laissent derrière elles des filles semblables à elles-mêmes. Et la naissance réplique à la mort, et les rives du fleuve sont toujours pleines comme un lac. Et le mouvement universel s'équilibre, de sorte qu'on dirait une stabilité qui chante, qui rit et qui brille. Car il n'y a plus le Chaos, et les gestes de Kronos ne sont plus libres et fous, mais une loi les guide. Or cette loi s'appelle, quand on la regarde dans son énergie, le vaste Eros. Or cette loi s'appelle,

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quand on la regarde dans ses œuvres, Beauté, Ordre et Kosmos. »

Un instant, Phérécyde se tut. On crut qu'il avait fini. Et cependant tous écoutaient. Car ils entendaient en eux-mêmes le prolongement, et l'écho multiple, et l'émotion de son cantique. Mais il clama soudain, etcependant sa cithare criait sous des doigts de mépris et d'orgueil :

« Les poètes vulgaires bégayent un détail du Kosmos et ils croient dire tout entier le vaste Eros. Moi seul je chante, sans le diminuer, Y Antre aux sept replis; et, dans mes seuls vers, les sept rugissements d'Ophionée deviennentles sept hymnes d'Eros. »

Sous la puissance rude du chant, tous longtemps courbèrent la tête comme des coupables sous un écroulement de lumière. Puis ce fut une hésitation qui murmure, chuchotis affolé de sentiments contraires qui ne pourront s'exprimer tous. Quel dieu mystérieux fait le choix parmi les émotions dont le grouillement s'agite vers la lumière? Les unes sombrent en des ténèbres plus profondes que le silence; d'autres montent jusqu'au clair-obscur du balbutiement, jusqu'au jour de la parole, jusqu'à l'éclair du cri. Et quelques-unes s'entourent d'éloquence comme d'une tunique de soleil, et quelquesunes se couronnent et s'auréolent de poésie et de musique.

Phérécyde songeait, un sourire d'indifférence sur les lèvres : la honte d'une foule, d'ordinaire, s'ébroue et se secoue comme un chien mouillé; et elle se transforme vite en colère qui hurle des injures et qui dresse des poings fermés. Mais, en de rares surprises, elle clame des louanges et elle porte vers le penseur injurieux des palmes qui tremblent .

Aujourd'hui la foule avait un chef et, tandis que se balançaient les flots incertains du murmure, les yeux, tournés vers Polycrate, imploraient un mot, un signe, demandaient ce qu'il fallait penser .

Celui qui devait parler pour tous parla enfin.

— O Phérécyde, dit-il, les dieux seuls ont droit à de certains orgueils. Mais ta pensée et ton verbe font de toi un dieu.

Un vaste soupir de soulagement remplit la salle. Mais il s'arrêta, brusque, honteux de son insuffisance; et les cris enthousiastes retentirent. Les convives se précipitaient vers Phérécyde pour serrer sa main, ou tout au moins pour toucher les bords de sa chlamyde ou sa cithare aux fortes harmonies. Portes et fenêtres ouvertes, l'immense salle paraissait maintenant étroite et étouffante. Une bataille d'émotions la surpeuplait de halètement et d'orage. On sortit respirer dans les jardins. Sous les arbres, larges cassolettes de parfums, dans le doux battements d'ailes de la brise nocturne, on se

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dispersa pour les paroles amies, pour les gestes d'amour.

Pythagore, seul avec Phéréeyde, s'écria :

— Maître, que je t'entende après les prêtres ou après les poètes, j'éprouve toujours la même joie et la même déception. O prêtres et poètes, vos paroles tâtonnantes saisissent indifféremment le mensonge ou la surface du vrai.. . Toi, mon maître, tu es un dieu qui relève un coin des ténèbres, mais tu refuses de déchirer et d'arracher les ténèbres .

Phéréeyde répondit :

— Toi seul, ô mon fils, disperseras tes ténèbres. Car il n'y a de nuit que dans les yeux . On ne peut rien pour les hommes qui dorment ou pour les hommes dont la volonté est mauvaise. Ceux-là qui s'éveillent et qui s'agitent vers la lumière, on peut seulement les appeler à la montagne où le spectacle s'élargit. Il me fut donné de t'indiquer les premiers sentiers qui montent. Des promesses sacrées m'interdisent de faire davantage . Va trouver ceux qui ont le droit de te guider plus haut. Mais n'oublie jamais, ôle plus cher des disciples, qu'il appartient à chacun de soulever ses paupières et de marcher avec ses jambes.

Il se tut, car plusieurs approchaient. C'était Polycrate appuyé sur Tyrrhénos et c'était Anacréon penché sur Bathylle.

Or Polycrate parla en ces termes :

— Je t'aime, ô Phérécyde, et je t'admire. Et je ne doute pas de la force de tes pensées, encore que tu sois sévère et que la vraie puissance se manifeste indulgente. Mais tes sentiments mauvais trompent parfois ton esprit. Ils t'empêchent de voir qu'il y a une dialectique de l'amour comme il y a une dialectique de la connaissance. Pour moi, j'espère que la beauté de Tyrrhénos me conduira à aimer la beauté du Kosmos.

Anacréon lança à son tour ces paroles ailées :

— Ce qui importe à l'esprit, ce n'est pas le point de départ ou le point d'arrivée ; c'est que le chemin soit parcouru, connu et aimé tout entier. Je sais depuis longtemps la beauté du Kosmos et. buvant au creux de ma main toute la fraîcheur fuyante du ruisseau, par Bathylle je jouis de l'univers.

Mais le discours de Polycrate recommença, sournois et sinueux comme le serpent, qui brusque, à la fin, se dresse et siffle :

— Je ne te demanderai donc point, ô Phérécyde, car je suis un hôte discret, si Pythagore te conduit au vaste Eros ou si le vaste Eros te conduit à Pythagore.

Or Phérécyde répondit ces paroles hautaines :

— Pythagore n'est pas un Bathylle ou un Tyrrhénos, une beauté vide comme, chez le marchand, une

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