‹ Le fils du silenceChapitre 35 sur 46 · GRAND ET PETIT SILENCE · texte numérisé non relu

GRAND ET PETIT SILENCE

tions libres des anciens, s'il n'avait subi les épreuves et les initiations.

Les initiations solennelles conservaient la forme des mystères enseignés à Eleusis, mais les paroles en étaient plus pleines et plus faciles à ouvrir. Après deux années on était admis à la première initiation; il fallait, avant d'obtenir la seconde, laisser s'écouler trois autres années.

Les deux années s'appelaient « le Grand Silence » ; les trois années se nommaient « le Petit Silence ». Toutefois le repos absolu et ce qu'on appelait « la purification de la voix » ne durait qu'une lune. Ensuite, sous la conduite d'un ancien, le jeune homme lisait tout haut. Les yeux fermés, il répétait sans bruit extérieur les choses lues, les commentaires du maître et il étudiait l'ébranlement produit en lui par les connaissances nouvelles et par les doutes nouveaux.

Arrivail-il au novice de parler malgré les conseils, nul ne s'en étonnait et nul ne le blâmait . Le silence était un nom absolu qui désignait une chose relative. C'était le nom passif de l'activité intérieure. Pythagore le définissait parfois : « le corps de la méditation ».

A celui qui se formait, couvé sous les ailes tièdes du Grand Silence, on recommandait de ne jamais poser aucune question. Parfois, pendant les lectures,

les méditations ou les leçons des anciens, une surprise lui arrachait pourtant, — tel le mouvement réactif qu'on fait avant de savoir et avant de vouloir à la rencontre brusque d'un choc — quelque exclamation ou quelque interrogation. On ne lui répondait pas et on ne le blâmait pas : il semblait que nul ne l'avait entendu .

— Au commencement, disait Pythagore, n'interroge ni les hommes ni la nature. Sois le vase qui recueille les eaux et qui ne s'agite point, de peur de laisser perdre son contenu. On ne confie pas aux enfants chancelants le soin déporter les vases qu'on remplit.

Il affirmait encore :

— Il faut plus de science que tu n'en possèdes pour que tu puisses interroger à propos. La question maladroite de l'ignorant dicte la réponse. Au lieu d'être le souffle tiède qui fera éclore une fleur de plus au rosier de la science, elle est le geste gauche qui brise une branche.

Pendant les deux années du Grand Silence, tu étudiais, outre ton propre cœur et ton propre esprit, les nombres, cœur des choses, les figures, le gnomon et les sons avec leurs intervalles et leurs harmonies. Tu n'écrivais pas, afin que ta mémoire prît des forces comme un enfant qui s'exerce et afin que ta mémoire te devînt fidèle comme une épouse.

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