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LA TEMPÊTE

rythmée de ses rames. La tempête courait plus vite. Les voiles furent abaissées. Pythagore, inattentif aux manœuvres, remarqua soudain que le soleil, tout à l'heure brûlant, était disparu, et il y avait trop de ténèbres pour que ce fût la nuit.

Une main le toucha à l'épaule et il devina que des paroles lui étaient adressées. Mais le fracas de la tempête, semblable aux cris des guerriers, empêchait d'entendre les voix humaines .

Pythagore comprit et, avec cette énergie curieuse de la jeunesse qui appelle toutes les luttes et se réjouit de tous les imprévus :

— Voici, dit-il, avant les hymnes d'Eros, les rugissements d'Ophionée.

Le vent et un éclair déchirèrent les ténèbres claquantes. Le jeune sage sut qui était près de lui, une main sur son épaule. Mais sa première pensée ne fut pas pour son voisin; sa première pensée, rapide et vibrante comme un cri, fut pour la pensée :

— O éclair, lumière brutale et magnifique comme la mort. . .

Ensuite sa curiosité voulut connaître les paroles non entendues et qu'il savait avoir été prononcées. Il ne les demanda pas à l'extérieur; il n'attendit pas qu'un silence d'Ophionée permît d'ouïr les voix faibles des hommes. Mais, cherchant en lui-même, il y trouva ce qui avait été dit.

Celui qui touchait son épaule d'une main protectrice et tremblante, à la fois, c'était Syloson, le plus jeune fils du tyran Eakès.

Au lointain repli de lui-même où, comme en un grenier, Pythagore repoussait et entassait les hommes qu'il ne voulait pas être ; les possibilités qu'il ne voulait pas réaliser; les grains, trésor d'intelligence, que, pour ne pas appauvrir une terre réservée à de plus nobles moissons, il refusait de laisser germer, il rencontra, replié et endormi, un Syloson que son effort souriant réveilla un instant et déploya.

De cette bouche intérieure ouverte par son vouloir il entendit sortir ces paroles :

— Tu as fui ton frère Tyrrhénos et j'ai fui Polycrate mon frère. Mais, si nous avions connu ce que les dieux réservaient à ce vaisseau, nous serions encore auprès de Tyrrhénos et auprès de Polycrate .

L'orage se tut. Cependant il semblait qu'aux ' ténèbres lourdes s'ajoutaient des blocs de ténèbres. C'était, écrasante et affolante, la minute de faux répit où l'ennemi cesse ses hurles et ses coups parcequ'il reforme, renforcées de troupes nouvelles, .ses hideuses cohortes. Mais parfois, utilisant cette occasion unique, un chef habile et hardi brise l'attaque avant qu'elle recommence, disperse et refoule la menace suspendue.

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