‹ Le FilsChapitre 10 sur 41 · LE JEU · texte numérisé non relu

LE JEU

Tous deux s'approchèrent de la table de jeu, qui fut aussitôt entourée par une dizaine de joueurs.

Le Portugais prit place dans un fauteuil et jeta un rapide coup d'œil sur les personnages groupés autour de lui. Il devait être satisfait, car un sourire glissa sur ses lèvres. Gravement, il tira son portefeuille, l'ouvrit, y prit deux billets de banque de mille francs qu'il posa sur le tapis vert; puis, prenant ies cartes, il prononça ces mots :

— Faites le jeu, messieurs

Louis d'or et billets de banque tombèrent sur la fable.

Le jeu commença.

— J'ai g<igné, dit la voix du Portugais au milieu du silence.

Il ra«iassa les mises.

— Quatre mille, dit-il, faites-le jeu.

Il gagn;i. Puis deux fois encore les caries lui furent favorables. Il y avait devant lui un monceau d'or et de billets de banque pêle-mêle. Maintenant, la banque était de trente-deux mille francs.

Les joueurs se regardaient. Presque tous étaient très pâles. Il y avait des frémissements, des crispations nerveuses, des regards fiévreux et effarés. Le comte de Montgarin s'efforçait de paraître calme; mais certains mouvements des lèvres et des narines trahissaient ses sensations intérieures.

— Décidément, dit un des joueurs, on ne peut plus jouer avec M. le comte de Rogas ; c'est toujours la même chance, une chance incroyable.

— C'est vrai, appuyèrent plusieurs autres.

— Messieurs, faites le jeu, dit José, toujours grave et sans se déconcerter.

Cette fois sa voix resta sans écho. Ses adversaires hésitaient, ils semblaient se consulter. L'or et les billets de banque restaient dans les poches.

José attendait sans sourciller.

Charlotte était derrière lui, les bras appuyés sur le dossier du fauteuil. Lentement elle inclina sa tête blonde et sa joue rose toucha presque le visage du Portugais,

— Vous êtes, en effet, le favori de la chance, monsieur le comte, lui dit-elle à voix basse ; vous l'avez enchaînée, elle vous suit partout, elle se fait votre esclave. J'admire votre calme, votre bonheur ne peut vous émouvoir; tenez, vous êtes superbe !

— Oh! oh! quel enthousiasme ! fit-il d'un ton narquois.

— Vous devez être heureux en toutes choses»

— Vous croyez cela, divine Cha'^lolle?

— J'en suis sûre.

— Eh bien, vous vous trompez.

— Ah! Est-ce le cœur qui souffre?

— Peut-être.

— Chaque souffrance a son remède, monsieur le comte. Ne voulez-vous pas guérir?

— Je cherche le remède.

— Ou le médecin. Si vous le cherchiez sérieusement, je crois que vous le trouveriez ici, pas loin de vous.

— Vraiment?

— Oui. Et cejeune médecin...

-°- Ah ! il est jeune?

— Et très-discret, entreprendrait avec joie votre guélison.

— S'il en est ainsi, charmante Charlotte, je lui demanderai une consultation.

— Quand?

— Dans quelques jours.

— La jolie tête blonde se redressa. Le front était rayonnant, les yeux illuminés.

— Eh bien, messieurs? dit le Portugais, en enveloppant les joueurs de son regard.

Ceux-ci restaient indécis.

— Messieurs, reprit José, en poussant au milieu de la table des billets qu'il venait de compter, je mets la banque à cinq mille francs. Faites le jeu.

— B mco, dit le comte de Montgarin.

Et d'une main convulsive il jeta sur la table cinq billets de mille francs.

Le comte de Rogas tourna les cartes. Il y eut un bruissement de voix semblable à un murmure.

— Monsieur de Montgarin, dit froidement José, vous avez perdu.

i2G LE FILS

Le jeune homme eut un geste de fureur et recula en chancelant sur ses jambes. Sur son visage livide, se plaquaient des taches rouges violacées.

— C'est la cinquième '/ois qu'il gagne! exclamèrent ^"08 joueurs.

— C'est vrai, messieu'.'s, répliqua José; mais il n'y a rien d'étonnant à cela; c'est le hasard des cartes.

Tranquillement et correctement, il ramassa l'or et les billets de banque qui étaient sur la table et mit le tout dans ses poches. Puis il se leva, en disant :

— Je passe la main.

Il se fît un mouvement de va-et-vient autour de la tahlc, puis un des joueurs prit la place que le Portugais venait de quitter. Le jeu continua.

Don José s'éloigna du tapis vert. Les yeux flamboyants d'une vingtaine de femmes étaient braqués sur lui. Ces dames étaient émerveillées. La belle Charlotte avait pris une pose langoureuse.

— Il est vieux, pensait-elle, on peut même dire qu'il est laid ; mais il doit être millionnaire!

M. de Montgarin s'était affaissé sur un siège dans un angle du salon. La tête pencbée sur sa poitrine, il paraissait absorbe dans de sombres pensées. Le Portugais alla s'asseoir à côté de lui.

— Eh bien, monsieur le comte, dit-il, je vous avais prévenu.

Le jeune homme releva brusquement la tête.

— Ah ! c'est vous, fit-il; tous me parliez, je crois.

— Oui, comte, je vous ai adressé la parole...

— Je n'ai pas bien entendu. Que m'avez-vous dit?

— Que vous avez eu tort de ne pas «nivre le conseil que je vous ai donné.

— Permettez, monsieur de Rogas, j'ai eu tort ou j'ai eu raison; cela dépend de vos idées et des miennes.

— Ceci ressemble à une énigme, je ne comprends pas.

— Vous ne pouvez savoir quelles sont mes intentions.

— Assurément. Alors vous vouliez perdre?.

— Il me plaisait de courir les chances du jeu, bonnes ou mauvaises.

— Certainement, vous aviez et vous avez encore ce droit. Mais la fortune a ses caprices, monsieur le comte, et vous devez reconnaître que j'ai tenté plus d'une fois de vous mettre à l'abri de ses coups.

Un sourire amer crispa les lèvres du jeune homme.

— C'est convenu, répliqua-t-il avec aigreur, et je ne vous ai pas écouté, et j'ai perdu, toujours perdu. Depuis le jour où je vous ai rencontré pour la première fois, la fortune, qui vous est si favorable, n'a pas cessé de m'être contraire; elle n'a plus été capricieuse, elle m'a été tout à fait hostile. Il semble qu'elle est soumise à vos ordres, et c'est à croire que vous êtes mon mauvais génie.

— Continuez, monsieur de Montgarin, fit José d'un ton railleur, ne vous gênez pas, vous me dites des choses fort piquantes.-

— En elTet, c'est depuis quelques mois, depuis que je vous connais, que la mauvaise chance me poursuit avec cet acharnement.

— Soit, mais ce n'est pas une raison pour me rendre responsable.

— Quelque chose me dit que vous avez sur moi une influence fatale.

— Oh ! oh ! Pourtant, mon cher comte, il n'y a pas bien longtemps que j'ai le plaisir de vous connaître. En admettant que je sois aujourd'hui votre mauvais génie, comme vous le orétendez, vous en avez eu un ou nlusieurs

autres avant moi. Voyons, parlons sérieusement, est-ce parce que j'ai cru devoir vous donner quelques conseils, que vous n'avez pas suivis, que j'exerce sur vous une influence fatale?

— Je n'en sais rien. Mais pourquoi êtes-vous attaché à mes pas comme mon ombre? Si je vais à mon cercle je vous y trouve; quand j'entre dans un salon vous y êtes; je vous rencontre aux Champs-Elysées, aux courses, au café, sur les boulevards; je vous retrouve au théâtre; devant moi, derrière moi ou à côté de moi, vous êtes toujours là... Vous êtes partout, partout; pourquoi cela, dites, pourquoi?

— Allez-vous me faire un crime d'aimer à me trouver où vous êtes?

— Non, mais...

— Achevez.

— Votre persistance à me suivre partout, comme un garde du corps, a lieu de me surprendre. Je ne m'explique pas cela, j'y vois quelque chose d'étrange.

— N'y voyez, mon cher comte, que le grand intérêt que vous m'inspirez. Ne suis-je pas votre arai.^

— Oh ! mon ami!...

— Comte, est-ce que vous en doutez?

Le jeune homme ne répondit pas.

José lui prit la main et, avec un grand accent de sincérité :

— Oui, je suis votre ami, et je puis ajouter votre meAleur ami, reprit-il; en douter serait me faire une inji/re. Vous êtes de ceux qui savent le mieux attirer la sympathie, mon cher Ludovic; votre première poignée de main l'a fait naître en mci et tout de suite j'ai éprou\é pour vous une véritable amitié.

Le jeune homme le regarda fixement.

— Au fait, dil-il, je ne risque rien h vous croire.

— Écoutez, Ludovic, reprit José, j'ai île l'expérience, j'ai vécu, je connais la vie; je n'agis plus et ne me laisse plus entraîner par enthousiasme; toutes mes actions sont raisonnées; à mon âge, l'amitié que donne un homme est toujours vraie. Vous pourriez me demander aussi pourquoi vous m'êtes sympathique, pourquoi je m'intéresse à vous. Je vous répondrais : parce que vous avez la jeunesse, l'ardeur et l'enthousiasme, ce que j'ai eu et que je n'ai plus. Je vous regarde en me disant : Autrefois j'étais comme lui ! Oui, vous me rappelez tout mon passé, quand je voyais s'ouvrir devant moi l'avenir avec ses beaux et vastes horizons. Maintenant, je m'achemine vers les ténèbres, tandis que vous, mon cher comte, vous marchez en pleine lumière.

Je vous le répète, l'amitié que j'ai pour vous est sincère. Tenez, mon cher Ludovic, pour vous je suis capable de faire bien des choses.

— Il n'y a plus rien à faire pour moi, répondit le jeune homme en hochant la tête.

— Je crois, au contraire, qu'iv y a beaucoup à faire. Mais ce n'est pas ici que je peux vous parler d'une idée qui m'est venue, d'un projet que j'ai conçu; nous en causerons dans un autre moment. Alors, vous aurez la preuve que je suis votre ami.

M. de Montgarin l'écoutait distraitement ; il restait préoccupé et sombre.

— Vous n'êtes pas gai ce soir, reprit José; quelle est donc la pensée qui vous obsède?

— Je pense à ce que je ferai demain, répondit Ludovic avec un accent singulier.

— Ah I Et que comptez-vous faire demain, mon cher comte ?

— Monsieur de Rogas, c'est mon secret.

— Que je connais, se dit le Portugais. L reprit à haute voix :

— Vous n'êtes pas expansif aujourd'hui. ^lais, di moment qu'il s'agit d'un secret, que vous voulez garder je ne vous interroge plus. Parlons d'autre chose.

— Qu'avez -vous encore à me dire?

— Quelle est la somme que vous avez perdue ce soir

— J'ai perdu tout ce qui ine restait.

— Cela ne me dit pas la somme.

— Dix mille francs.

— Voulez-vous essayer de les repi-endre au jeu?

— Je vous ai dit que je n'avais que ces dix mille francs. Je ne peux plus jouer.

— Je puis prêter dix mille francs à mon noble ami lel comte Ludovic de Montgarin, répliqua José, en tirant dei sa poche une poignée de billets de banque.

Le jeune homme repoussa brusquement la main qui lui tendait les billets.

— Non, non, merci, dit-il sourdement.

— Pourquoi? Voyons, mon cher comte, nesuis-je pas votre ami?

— Sans doute. Mais...

— Dites,

-- Tout e&t contre moi; je suis sûr que je perdrait encore.

— Eh, comte, vous savez bien que la fortune est changeante.

— Vous m'avez déjà prêté une pareille somme, de Rogas.

— Oui, en vous disant que vous me la rendriez quand C'îîc? vous ferait plaisir.

^— Et sans même me demaïader un reçu.

— Cela se fait ainsi entre amis.

— Raison de plus pour que je n'abuse pas de voire bon vouloir; je trouve que je vous dois assez, je ne veux pas augmenter ma deUe.

— Entre nous, mon cher Ludovic, pourquoi de pareils If scrupules?

— On a le droit de perdre son argent, mais pas celui d'aulrui.

~ Oh! si vous raisonnez ainsi, nous pourrions discuter longtemps sans nous entendre. Je vous offre le moyen de réparer la perte que vous avez faile, voilà tout. Vous êtes venu ici avec dix mille francs, vous avez perdu cette somme, c'est moi qui l'ai gagnée. Eh bien, admettez, si vous le voulez, qne je vous rends vos 'cinq cents louis. Morbleu ! mon cher Ludovic, vous êtes plus capricieux encore que la fortune. Il me plaît de vous ôlre agréable, de vous donner une nouvelle preuve de mon amitié; allons, prenez ces chiffons de papier; si vous gagnez, vous me les rendrez; si vous perdez nous nous consolerons en chantant tous les deux ;

L'or est une chimère, Sachons nous en servir; Le seul bien sur la terre N'est-il pas le plaisir?

— .Vous le voulez, de Rogas?

~ Oui.

— Eh bien, soit.

Il prit les billets de banque d'une main fiévreuse et les yeux étincelants, il bondit vers la table de jeu.

Le Portugais alla s'asseoir à côté de la baronne, avec laquelle il se mil à causer, Vingt minutes s'écoulèrent.

Tout à coup le comte de Montgarin se détacha du

groupe des joueurs en poussant un cri r.iuque, José se leva précipitamment et mar^;ha vers le jeune homnrje

— Eli bien? l'interrogea-t-il.

— J'ai perdu ! Je vous l'avais dit, je le savais.

— Ce n'est pas une raison pour que vous tremblirj ainsi. Allons, remettez-vous, soyez fort, on vous regarde

— Je suis désespéré !

— Pour si peu, vous êtes fou !

— Ah! vous ne savez pas, vous ne pouvez pas savoir..

— A la première occasion nous prendrons notre revanche.

— Je n'ai plus rien à espérer, plus rien à attendre; ce que j'ai de mieux à faire est d'en finir tout de suite.

Le Portugais tressaillit.

— Hein ! que dites-vous donc? fit-il.

— Je dis que mon existance est devenue intolérable et que j'ai le dégoiît de la vie.

— Ah çà! mon cher comte, est-ce que vous êtes réellement fou ? La contraction de votre visage el vos yeux hagai'ds me disent ce que vous méditez. Ah ! vous ne ferez pas cela, vous ne le ferez pas !

— Je ne veux plus vivre.

— Mais malheureux, vous entrez seulement dans la vie.

— Oui, j'ai trop longtemps vécu. La vie I je la connais assez pour pouvoir la quitter sans regret.

— Ludovic, répliqua José d'un ton pénétré, vous me faites de la peine, beau(;oup de peine.

— Je suis ruiné, complètement ruiné, entendez-vous? reprit le jeune homme avec exaltation; depuis un an je lutte contre la fatalité,me débattant en désespéré ; maintenant, je suis écrasé, je n'ai plus de force, je ne peux plus rien !... Lutter encore est impossible 1 j'ai gaspillé folle-

nuMit mon héiitago, en le jetant h tous les vents. Je suis entré dans la vie par une mauvaise porte; on m'i pcu»(^lreun peu poussé en avant; mais je n'accuse per fonno;je devais me rejeter en arrière; j'ai été faible, tant pis pour moi !

Oui, c'est ma faute, cont'\nua-t-il sourdement, je me suis conduit stupidement Pour ne point voir ce qui m'attendait, j'ai fermé les yeux, et, pris de vertige, je me suis lancé dans le tourbillon infei-nal. Je maudis le jour (lù je suis né, je maudis la vie ! Si elle est belle pour certains, elle a été pour moi pleine de déceptions améres. Jai cherché les plaisirs, je les ai trouvés ; ils étaient faux ! Je le reconnais aujourd'hui; il est trop lard ! Je vous le dis encore, je n'ai plus d'espoir, je suis brisé, anéanti, écœuré et dégoûté de tout. Vivre ! et pourquoi vivrais-je? Pour être la risée des uns, un objet de mépris pour les autres? D'ailleurs, comment pourrais-je vivre? Je ne possède plus rien et je ne sais rien faire. Je ne pourrais pas, comme le plus infime ouvrier, gagner mon pain de chaquejour.

De Rogas, il a quinze jours que je songe au suicide. Ce matin, j'ai engagé mes derniers bijoux, les bijoux de ma mère. Je n'ai [las osé les vendre. Avant d'entrer dans celte maison je me suis dit : « Si je perds, demain je me ferai sauter la cervelle 1 » Eh bien, j'ai perdu; demain mes créanciers auront mon cadavre!

— Une singulière manière de les payer, dit José d'une voix railleuse.

El changeant subitement de ton :

— Mon cher comte, reprit-il gravement, vous renoncerez à votre projet, il le faut, je le veux... Je ne suis pas disposé à vous faire ici un sermon ridicule et à combattre vos idées par une théorie contre le suicide; je vous

dis seulement : Quelle que soit votre situation, serait-elle plus horrible encore, je peux vous sauver, car j'ai entre les mains le moyen de réparer vos désastres et de vous mener à la conquête d'une autre fortune. Le jeune homme le regarda d'un air incrédule.

— Vous douiez? dit le Portugais.

— Je suppose que vous vous moquez de moi.

— Le moment serait bien mal choisi. Ludovic, écoutez : Je vous demande d'attendre vingt-quatre heures; si d'ici là, je ne vous ai pas convaincu, si vous voulez toujours mettre à exécution votre sinistre projet, eh bien, vous pourrez charger votre pistolet.

Le jeune homme eut un sourire étrange.

— M'accordez-vous ces vingt-quatre heures? demanda José.

— Oui. Un jour de plus ou de moins, pour l'éternité, c'est peu.

— Il faut que je vous voie demain matin.

— Où?

— Chez vous.

— A quelle heure?

— J'y serai à neuf heures.

— C'est bien, je vous attendrai.

Un instant après, José Bisco et le comte de Montgarin sortaient ensemble de la maison do la baronne allemande.

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