‹ Le FilsChapitre 9 sur 41 · FILS · texte numérisé non relu

FILS

pouvait être, sinon l'auteur de la tentative d'assassinat, mais l'instigateur du crime.

Certes, les anciens crimes de Sosthène de Perny donnaient à la marquise le droit de le soupçonner et de l'accuser.

Qucîques mois auparavant, le marquis avait reçu une lettre vVAmérique qui lui annonçait la mort de son b(;aufrère; mais, sigtice d'un nom inconnu, cette lettre n'avait rien d'officiel. Rien ne prouvait à la marquise que son frère fût réellement mort.

— Oh! non, il n'est pas mort, le misérable, se disaitelle; je le sens à la terreur, à l'épouvante qui est en moil, .. Oui, c'est lui, je ne puis en douter, ce ne peut être que lui; je vois l'œuvre du maudit! Toujours, jusqu'à la fin, le monstre me poursuivra de sa haine. Pour me frapper plus sûrement, sans danger pour lui, comme un reptile qui attend sa proie, il se cache dans l'ombre ! Ainsi, après tant de douleurs, des tortures plus horribles encore me sont réservées !

Un jour il m'a dit : «Je me vengerai!» Ah! s'il n'a pas tenu ses autres promesses, il tient celle-là. La main de la justice allait s'appesantir sur lui, j'ai écarté cette main, je l'ai sauvé du bagne; j'ai eu pitié de lui, c'était mon frère! Malgré tout, je l'ai protégé contre ceux qui pouvaient le perdre, et j'ai essayé de le défendre contre luimême. Deux fois je lui ai donné la possibilité de se faire une nouvelle existence, de revenirau bien... Hélas! il n'a pas vu l'énormilé de ses forfaits, le remords n'est pas entré dans son ànie, il n'a pas voulu se repentir. N'est-ce pas pour lui, d'abord, pour lui seul, que je me suis condanméeà d'atroces soufrrances?Ponrta'it, je n'avaisqu^un mot à dire; j'ai voulu l'épargner : j'ai gardé le silence... Oh ! silence fatal ! En croyant bien agir, j'ai été faible et

lâche! Et c'est parce que j'ai été trop bonne pour lui, parce que j'ai jeté sur ses crimes un voile impénétrable, qu'il me poursuit de sa haine implacable! c'est de cela qu'il veut tirer vengeance!... Ce que j'ai fait, Dieu ne le voulait pas. Ah! pour que je sois punie ainsi, il faut qu'il m'ait sévèrement jugée !

Mais s'il est véritablement l'auteur de l'attentat, si c'est lui qui a armé la main d'un misérable, son complice, en lui désignant la victime à frapper, quelles sont donc ses intentions? Oui, que veut-il? Qu'espère-t-il? Pourquoi en veut-il à la vie du marquis deCoulange? Puisque c'est moi qu'il hait, n'est-ce pas moi qu'il devrait frapper?

Comm.e on le voit, la marquise était à peu près convaincue que le misérable qui avait tenlé d'assassiner son mari était un scélérat à la solde de son frère.

A moins d'être fou, un homme n'assassine pas un autre homme sans motif, simplement parce qu'il veut tuer. La marquise cherchait vainement à découvrir le mobile du crime. Mais elle avait beau se creuser la tête, faire toutes sortes de suppositions, s'enfoncer même dans l'invraisemblable, elle ne trouvait rien; elle ne pouvait rien s'expliquer. Alors elle devenait très perplexe. Mais son cœur conservait ses angoisses, sa terreur restait la même.

Le comte de Sisterne avait pour sa nièce une affection de père; le bonheur d'Emmeline était une de ses grandes préoccupations. C'est lui qui, le premier, treize ans auparavant, avait eu lapensée qu'elle pourrait être la femme d'Eugène de Goulange. Maintenant, Emmeline était en âge d'être mariée et le comte avait toujours la même pensée. Il avait pu apprécier depuis longtemps les solides et brillantes qualités d'Eugène et il était certain que ce mariage qu'il désirait, assurerait l'avenir et le bonheur d'*.

sa chère filleule. Souvent, il avait parlé de son espoir à sa sœur et il n'avait pas eu de peine à faire partager ses espérances à Mme de Valcourt, qui ne songeait, comme lui, qu'au bonheur de sa fille.

Toutefois, malgré la grande intimité qui existait entre les deux familles et particulièrement entre le comte et le marqufs, l'amiral n'avait point osé rappeler à son ami leur ancien projet. Un sentiment de délicatesse facile à comprendre le retenait. Certainement, il savait combien le marquis était généreux et désintéressé; mais il savait aussi que sa fortune et celle de sa sœur réunies équivalaient à peine au quart de la fortune du marquis. Cette différence énorme entre les deux fortunes mettait un frein à son désir. Peut-être craignait-il qu'on ne le trouvât trop ambitieux pour sa nièce, et qu'on ne les accusât, sa sœur et lui, de faire une sorte de spéculation. Quoi qu'il en soit, le comte cachait avec soin ses secrètes pensées.

Un jour, après le déjeuner, le marquis dit à l'amiral :

— Mon cher Octave, veux-tu faire avec moi une petite promenade?

— Avec plaisir, répondit-il.

— Alors, viens, j'ai d'ailleurs quelque chose à te dire.

Ils sortirent de la salle à manger et descendirent dans les jardins. Le marquis passa son bras sous celui du comte, et ils se dirigèrent lentement vers le parc.

— Mon cher ami, dit M. de Goulange, te souviens-tu d'une promenade semblable que nous avons faite ensemble, ici même, il y a un peu plus de treize ans ?

— J'aurais une bien mauvaise mémoire si je l'avais oubliée. Nous suivions cette môme allée; c'est moi qui avais pris ton bras; ton fils était avec nous. Il me semble

que je le vois encore courir de tous côtés, inoissonnant des ileurs dont il avait fait un énorme bouquet pour sa mère.

— En effet, ta mémoire est fidèle. Naturellement tu te rappelles tout ce que nous avons dit?

— Oui, je me rappelle la confidence, la confession que je t'ai faite à la suite d'une singulière rencontre au bord de la Marne.

— J'en ai gardé le souvenir; ce que tu m'as dit alors, Octave, je pourrais te le répéter.

— Et lu as tenu ta promesse, madame de Goulange n'a rien su? »

— Rien. Penses-tu toujours à cette jeune fille?

— Moins, maintenant; mais je n'ai pu encore oublier. Assurément, mes remords sont moins vifs; avec le temps, les plaies les plus profondes se guérissent; peu à peu le calme s'est fait dans mon cœur. Pou.^tant les regrets y sont restés.

— Est-ce que tu l'aimes toujours?

— Après vingt ans et à mon âge, ce serait ridicule. Gomme toute chose Famour s'use; c'est un feu qui s'éteint lorsqu'on cesse de l'alimenter. Ce que j'aime encore, c'est le souvenir que j'ai gardé et que je veux garder d'elle. Grâce à Dieu, mon cœur n'est pas resté vide, j'ai eu le bonheur de conserver quelques excellents amis comme toi, et en dehors d'eux, pour mes autres besoins •l'affection, j'ai ma sœur et ma nièce, qui ont chacune xfiur part de ma tendresse.

— Est-ce que tu n'as plus eu aucune nouvelle de cette malheureuse Gabrielle?

— Aucune.

— N'as-tu pas fait encore des recherches pour la retrouver? -

— Comme les précédentes, elles n'ont eu aucun résultat. Quel a été son triste sort? Je l'ignore. Il y a dans cela quelque chose d'étrange et de mystérieux qui stupéfie. On ne s'explique pas, en effet, qu'une mère et son enfant puissent disparaître ainsi sans laisser derrière eux la moindre trace. Aujourd'hui, ma conviction est que lo pauvre Gabrielle a quitté le garni de l'avenue de Glichy pour accomplir un acte de désespoir. Se voyant perdue, dégoûtée de la vie, la malheureuse s'est suicidée avant de donner le jour à son enfant.

Le marquis resta silencieux. Il pensait à l'institutrice de Maximilienne. Depuis longtemps déjà, il soupçonnait celle-ci de n'être autre que Gabrielle Liénard se cachant sous le nom de madame Louise. Mais si, scrupuleux à l'excès, il s'était fait un devoir de ne point pénétrer le mystère dont s'entourait la jeune femme, il devait, à plus forte raison, ne point faire part à M. de Sisterne de ce qu'il ne pouvait présenter, d'ailleurs, que comme des suppositions quelque peu audacieuses.

Au bout d'un instant il reprit :

— Après m'avoir raconté ta douloureuse histoire, mon cher Octave, tu m'as dit quelque chose qui est également gravé dans ma mémoire.

— Ah ! que t'ai-je dit?

— C'est une idée qui t'est venue subitement.

— Une idée?

— Oui. Bien que tu fusses alors très-malheureux, pour ne pas dire désespéré, cela ne t'empêchait point ^'e songer à l'avenir; tu voyais même de très-loin. Je puis, je crois, répéter textuellement tes paroles. Tu m'as dit : « Si, comme je l'espère, ma nièce donne un jour tout ce qu'elle promet, elle pourrait devenir la femme de ton tils. »

— C'est vrai, j'ai dit cela, répondit ie comte très-éinu.

— Tu as ajouté : «J'en suis réduit, aujourd'hui, à échafauder des projets de bonheur sur des têtes d'enfants. »

— Oui, je me souviens.

— Et moi je t'ai répondu : « Ta nièce et mon fils auront l'occasion de se voir souvent; s'ils s'aiment je ne mettrai pas opposition à ce mariage. »

— Eh bien, Edouard ?

—Eh bien, mon ami, mademoiselle de Valcourt est une charmante jeune fille; l'enfant a tenu, et au delà, ce qu'il promettait. Mon fils, de son côté, est devenu un homme d'un mérite réel ; je ne crains pas de le dire, bien que je le voie avec les yeux d'un père. Emmeline et Eugè[ie étaient enfants lorsque, sans avoir pris toutefois aucun engagement, nous les avons fiancés. lis ont grandi; depuis deux ans ils se sont vus souvent, et il est arrivé ce que le premier tu as prévu : mon fils n'est pas resté insensible devant la beauté et la grâce de mademoiselle de Valcourt, et celle-ci n'a pas tardé à éprouver pour Eugène un sentiment qui est plus que de l'amitié.

— Ils s'aiment ? s'écria M. de Sisterne.

— Oui, mon cher comte, ils s'aiment, et nous pouvons, dès aujourd'hui, parler sérieusement de ton idée d'autrefois.

— Ah I Edouard, je ne veux pas te cacher ma joie; elle est grande et complète.

— Alors, tu ne vois aucun empêchement à ce mariage ?

— Toi seul aurais pu t'opposer...

— Moi ! Pourquoi?

— Ton immense fortune...

— Ne parlons pas de cela, je le prie, quana il s'agit (!u bonheur de nos enfants.

M. de Sisterne prit une des mains du marquis et la serra fortement.

— Excuse-moi, dit-il.

— Emmeline et Eugène s'aiment, reprit M. de Coulange ; c'est ce que tu désirais, n'est-ce pas?

— Oui.

— Eh bien, depuis plus d'un an, la marquise et moi nous le souhaitions ardemment. Ta nièce nous a tous charmés : elle est déjà une sœur pour Maximilienne, et la marquise et moi nous la considérons comme notre fille. Je suppose que madame de Valcourt pense comme toi, comme nous.

— Ma- sœur ne peut vouloir que le bonheur de sa fille.

— Je te laisse le soin de l'informer de nos projets.

— Dès ce soir, je m'empresserai de lui rendre compte de notre entrelien. Mais dès maintenant, mon cher Edouard, je puis te donner l'assurance qu'elle partagera ma joie.

— Nous parlerons plus tard de l'époque à laquelle aura lieu le mariage; Emmeline et Eugène sont jeunes; si impatients qu'ils soient, ils sauront attendre six mois et même un an. Toutefois, dès que nous serons de retour à Paris, je vous ferai officiellement, à toi et à madame de Yalcourt, la demande de la main d'Emmeline pour mon fils.

Le lendemain, dans l'après-midi, tout le monde était au jardin.

L'amiral et le marquis se promenaient aulour de la pièce d'eau. Eugène s'était assis sur un banc à côté d'Emmeline. Maximilienne avait quitté son amie pour un ins-

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tant 8*in d'aller prendre à un rosier quelques-unes de ses roses. A quelque distance d'Eugène et d'Einmeline assises également sur un banc rustique, la marquise et madame de Valcourt causaient intimement. Elles parlaient de leurs enfants.

Eugène avait pris la main d'Emmeline et la pressait doucement. Leurs regards se croisaient. Tous deux étaient émus. Une charmante rougeur colorait les joues de la jeune fille.

— Mademoiselle Emmeliue, dit Eugène, madame de Valcourt a dû vous apprendre que, vou? et moi, nous avons été hier le sujet d'une conversation entre votre parrain et mon père...

— Ma mère m'en a parlé ce matin, répondit Emmeline en baissant les yeux.

— C'est votre bonheur et le mien que veulent nos parents.

— Oui, notre bonheur.

— Maintenant, chère Emmeline, j'ai le droit de vous parler de mon affection, de l'amour sincère, ardent que vous m'avez inspiré; je puis vous direct vous répéter mille fois que je vous aime. Oh ! mon bonheur, à moi, est tout entier dans mon amour et le dévouement complet que je veux vous donner; mais le vôtre, Emmeline, le vôtre?... Croyez-vous qu'il est dans notre mariage?

— Oui, monsieur Eugène, je le crois.

— Ainsi, vous m'aimez, vous m'aimez ! Emmeline, dites-le moi : que j'entende ce doux aveu sortir de votre bouche adorable 1

— Oui, je vous aime, répondit-elle.

Et sa rougeur augmenta encore.

— Ah! quelque chose de délicieux vient de pénétrer

en mon cœur ! s'écria le jeune homme, le front rayonnant. Son bras entoura la taille de la jeune fille.

— Chère Emmeline, chère Emmeline I murmura-t-il avec une expression intraduisible.

La jolie têle de la jeune fille s'appuyait sur son épaule. Il la serrait amoureusement contre lui. Ils formaientainsi un groupe ravissant.

— Eugène, vous m'aimerez toujours? prononça Emmeline d'une voix douce, vibrante d'émotion.

— Toujours, répondil-il; quoiqu'il arrive, mon Emmeline, rien au monde ne pourra nous désunir; votre bonheur sera le but de ma vie entière; oui, je vous aimerai toujours, je vous le promets, je vous le jure! Et vous, Emmeline, et vous?

— Moi? Ai-je besoin de vous faire un serment? ditelle d'un ton adorable; je vous aime, Eugène, et je suis sûre de mon cœur!

Leurs (êtes se touchaient. Eugène mit un baiser sur le front d'Etnmeline et il murmura;

— Aimer et être aimé, quelle chose divine! Maximilienne, tenant cinq ou six roses, venait de s'arrêter devant eux.

— C'est très-bien, dit-elle, d'un ton moitié gai, moitié mécontent; mais j'ai le droit d'être un peu jalouse, car vous m'oubliez complètement. Oh ! comme ils sont égoïstes, les amoureux ! Vous n'avez pas encore pensé à me remercier; pourtant, si vous vous entendez et vous comprenez si bien en ce moment, si votre mariage est décidé, enfin si vous êtes heureux tous les deux, c'est on peu à moi que vous le devez.

Emmeline s'était levée.

— C'est vrai, Maximilienne, dit-elle; tu as raison, je suis une ingrate, pardonne-moi.

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Elle se jeta h son cou et l'embrassa.

— A ton tour, Eugène, reprit Maximilienne, un gros baiser sur chacune de mes joues.

— La punition est douce, dit gaiement le jeune homme, en lui donnant quatre baisers au lieu de deux.

— Maintenant, reprit M.iximilienne, vous êtes pardonnés; je n'ai plus qu'à distribuer mes roses, celle-ci dans tes cheveux, Emmeline, là, comme cela, et celle autre à ton corsage; c'est en la cueillant que je me suis piquée. Regardez.

El elle leur montra, au bout d'un de ses doigts blancs, une goullelette de sang rose.

— Voilà, ajouta-t-elle avec un petit air sérieux très drôle, il ne faut jamais oublier qu'on peut rencontrer partout des épines.

DNE BARONNE BLONDE

Un soir, vers neuf heures, José Basco vint rendre visite à ses deux associés. Ceux-ci étaient toujours chez eux, !e soir, entre huit et dix heures. C'était une chose convenue, un rendez-vous permanent, car, en prévision d'un événement imprévu quelconque, il fallait que le Portugais fût certain de les trouver à une heure dite.

José Basco n'aimait pas à aller à Montmartre entre le lever et le coucher du soleil; il attendait toujours la nuit pour grimper la butte. C'était de l'extrême prudence. Mais il est probable qu'il craignait moins de se faire re-

marquer, c'est-à-dire d'attirer l'attention de certains regards, que de Cfimpromellre ses coinplicf^s.

Nous savons le but que poursuivent ces trois hommes, nous connaissons une partie de leurs projets Ils ont les mêmes espérances et ils veulent le succèf do leur entreprise. Leur acte d'association est un sern'ent. Us ont juré de travailler àl'œuvre commune, et chacun doit remplir fidèlement sa mission. Jusqu'à présent il n'y a aucun désaccord entre eux. Us sont associés, ils ont les mêmes intérêts, et les risques et les dangers qu'ils courent sont à peu près les mêmes. L'un a confiance dans les deux autres et les croit incapables d'une trahison. Chacun dans son rôle, ils agissent de bonne foi, si l'on admet que la bonne foi puisse exister entre misérables.

Ce soir-là, Jo>é Basco représentait d'une façon parfaite le gentilhomme portugais dont il avait pris le nom. Cet abominable gredin avait réellement de belles manières et l'air très-distingué.

Il portait un habillement de soirée à la dernière mod, qui sortait évidemment de chez un de nos meilleurs tailleurs. Sur son habit, à la boutonnière duquel était attachée une rosette de plusieurs couleurs, il avait endossé un paletot demi-saison de drap marron. Trois superbes brillants boutonnaient le plastron de sa chemise. Il avait une cravate blanche et des gants paille très-frais. De fines bottines de chevreau, aux bouts vernis, cLaussaient ses pieds.

Il était venu à Montmartre dans un coupé de remise. Mais il avait quitté sa voilure dans la rue Lepic, en disant au cocher de l'attendre.

— Est-ce que vous êtes de noce, aujourd'hui? lui demanda Sosthène en souriant.

— Non, mais je vais en soirée chez la baronne de Wal-

dreck, une blonde Allennande aux yeux bleus qui est née sur les bords du Danube.

— Et qui est jeune et jolie?

— Elle a été jolie, peut-être l'est-elle encore; quant à sa jeunesse, on n'en parle plus, car elle a passé la quarantaine. Mais elle a deux charmantes filles de dixhuit et vingt ans, blondes comme leur mère, gracieuses comme des ondines, rêveuses et romanesques comme le sont la plupart des filles de Germanie.

— Et le baron?

— On dit qu'il est mort. La baronne reçoit beaucoup, elle donne des fêtes superbes...

— Elle cherche à marier ses filles?

— Peut-être. Ce qui est certain, c'est qu'on voit chez elle les plus jolies femmes de Paris.

— Vous êtes heureux, vous! fit Sosthène.

— Parce que j'assiste ce soir à une réunion de jolies femmes? Sachez, mon cher, que je sais ce que valent pour moi, maintenant, les promesses de l'amour. Désirer un fruit ou une fleur qu'on ne peut cueillir, c'est vouloir ressembler au renard de la fabJe qui dit : « Ils sont trop verts. » Enfin, le feu de l'amour s'est éteint en moi, et je ne crois pas qu'il y ait une prêtresse de Vénus capable de le rallumer. Je ne pense plus à regarder une jolie femme; je n'aurais plus, d'ailleurs, le temps de l'admirer.

Ce n'est donc pas pour une brune ou une blonde, pour des yeux noirs ou bleus queje fréquente le salon de la baronne allemande. Je vais ce soir chez elle, peut-être pour la dernière fois, parce que je suis sûr d'y rencontrer un jeune homme dont je vous ai parlé souvent.

— Le comte de Montgarin?

— Lui-même.

— Alors, il y a du nouveau?

— Oui, car l'heure de m'emparer de lUi est venue.

— Acceplera-t-il?

— Je l'espèi-e, j'y compte.

— Il est capable d'avoir des scrupules,

- Nous verrons. Dans tous les cas, on fera en sorte de les détruire.

— Ainsi, sa situation est désespérée?

— Malgré son intelligence et ses qualités exceptionnelles, le jeune écervelé s'est attaché lui-même la corde au cou; ce que j'avais prévu est arrivé : il a roulé sur la pente jusqu'au bas, il est au bord du gouffre, et, comme il ne peut plus remonter, il faut qu'il tombe dans l'abîme, si une main forte ne le saisit pas à temps pour empocher la chute. Or donc, je suis à peu près certain que, d'ici à trois jours, le comte de Montgarin nous appartiendra corps et âme. Alors, nous nous mettrons sérieusement à l'œuvre. Nous aurons chacun notre rôle; j'emploierai aussi quelques comparses dont le concours m'est déjà assuré. C'est une pièce de théâtre, un drame que nous allons jouer, il ne faut rien négliger pour enlever le succès.

Il resta un moment silencieux, puis se tournant brusquement vers Des Grolles :

— A propos, lui dit-il, voyez-vous toujours rouge?

— C'est passé, maintenant.

— Vous étiez malade, mon pauvre Des Grolles.

— Oui, c'était de rhaliucinalion; pendant cinq ou six jours j'ai été comme fou.

— Eh bien, il ne faut pas que cela vous reprenne, répliqua José d'un ton ironique; votre santé nous étant très précieuse, je liens à vous rassurer. On a cherché et jDeutê»re cherche-t-on encore l'individu qui a tiré sur le mar-

quis de Goulange. Naturellement, on ne se doute pas le moins du monde qu'il se cache au sommet de la butte Montmartre et qu'il a pour compagnon et ami Soslhène de Perny. Enfin, je puis vous dire encore que le marquis de Goulange, sa femme et ses enfants vont rentrer à Paris dans quelques jours.

Des Grolles regarda le Portugais avec effirement. Soslhène se dressa sur ses jambes d'un seul mouvement.

— Mais quedites-vous donc, José? s'écria-t-il, le marquis n'est donc pas mort?

— Il se porte aussi bien que vous et moi.

— Mais alors... fit Soslhène en jetant sur Des Grolles un regard oblique

— C'est impossible, dit Des Grolles, je l'ai vu tomber raide!

— Oh! raide, c'est beaucoup dire, répliqua José; il est tombé légèrement blessé à l'épaule.

— A l'épaule? Je visais à la tête.

— Gela prouve que vous n'êtes plus aussi bon tireur qu'autrefois; on se rouille en ne pratiquant pas, mon cher; vous avez besoin de vous refaire la main.

— Vivant, vivant! murmura Soslhène.

— Le marquis a été guéri au bout de quelques jours, reprit José. C'est un coup manqué; ce que je croyais fait est encore à faire. Je ne vous en veux pas, Des Grolles, c'est votre main qui a tremblé; une autre fois, soyez mieux maître de vous. C'est égal, l'occasion était bien belle, et je doute que nous en retrouvions une pareille. Pourtant il faut... qu'il meure, il le faut... Sans cela, rien !

Sur ses mots, le Portugais regarda sa montre.

— Neuf heures et demie, dit-il, il faut que je vous quitte, je neveux pas arriver trop tard chez la baronne

Si j'ai quelque chose de bon à vous apprendre je viendrai demain soir.

Il donna une poignée de main k ses complices, ouvrit la porte et sortit.

Soslhcnese retourna brusquement vers Des Grolles.

-' Maladroit! prononça-l-il d'une voix creuse.

— Ce n'est pas ma faute.

— Soit, mais la chose esta recommencer.

— Eh bien, on recommencera, répliqua le misérable avec un regard siniJre.

— Mauvais signe! grommela Sosthène.

José Basco retrouva son coupé à l'endroit où il l'avait laissé. Il remonta en voiture et donna l'ordre au cocher de le conduire rue du Roi-de-Rome. C'est là, dans un charmant petit hôtel entre cour et jardin, que demeurait la baronne de Waldreck.

On reconnaissait,, à son accent, que cette femme était d'origine allemande. Elle se disait Autrichienne; elle était venue se fixer à Paris, après avoir eu la douleur de perdre son mari. On n'avait aucune raison d'en douter. Elle était à Paris depuis deux ans seulement, et presque immédiatement son salon avait été fort fréquenté. II est vrai qu'elle recevait d'une façon fort gracieuse, et qu'on s'amusait beaucoup chez elle. On était enchanta d'y revenir.

La blonde baronne était si aimable, si engageante, elle savait si bien attirer les gens, qu'il était impossible de lui résister. Et puis, on était si à son aise dans ses salons. On pouvait y parler de tout avec une liberté entière ; on y riait franchement, sans craindre d'effaroucher personne; on y dansait et on y jouait surtout, presque toujours depuis onze heures du soir jusqu'au lendemain à l'aube. L'hôtel de la baronne était pour ses invités u»

paradis. Par exemple, ces invités des deux sexes composaient un petit monde assez mélangé. On entendait là certains noms sonores qui forçaient le sourire. Il y avait peut-être quelque baronne ou vicomtesse auihentique, mais certainement plus d'un marquis de la Drôlerie, plus d'une comtesse de la Fanfreluche. N'importe, on s'amusait. Sans doute, certains Leaux fils de famille sortaient de là, souvent, les poches vides; mais bast, il faut bien que jeunesse se passe! est-ce qu'on fait altention à cela, quand on est sous l'éclair qui jaillit des grands yeux brillants d'une jolie mondaine?

Anciens gandins, petits crevés, chevaliers d'industrie et demoiselles Rigolboches s'entendaient fort bien ensemble. D'ailleurs, chez là baronne blonde l'intimité était complète; elle voulait cela. Ni les hommes, ni les femmes n'avaient à s'en plaindre. Dès le premier jour on se disait : « Mon cher, ma chère », après on se tutoyait.

Naturellement, les femmes étaient peu farouches ; on avait le droit de leur parler de très-près. L'éventail qu'une femme mettait devant sa figure cachait autre chose que sa rougeur Les deux demoiselles de la maison remplissaient convenablement leur rôle. Timides et naïves quand il le fallait, elles jouaient parfaitement les ingénues; chez elles le jeu de la physionomie, du regard et du sourire arrivait à la perfection.

Tout cela n'était pas sans causer à un nouveau venu un certain étonnement; mais il avait beau vouloir se tenir sur la défensive, la fascination commençait, et il était vite apprivoisé. Il y aura toujours des Gircé et des Dalila.

La baronne était-elle riche? On l'ignorait. Était-elle réellement veuve? On ne le savait pas davantage. Les deux jolies créatures blondes qui vivaient avec elle

élaicnl-elles ses lilles? Les uns le croyaient, les autres se permettaient d'en clouter.

Or, la baronne n'était pas baronne ; elle ne possédait aucune fortune; ne s'étant jamais mariée, elle ne pouvait être veuve; quant aux deux charmantes sirènes qu'elle appelait ses filles, elle les avait ramassées dans quelque égout avant de venir à Paris pour s'y livrer à un genre d'exploitation qu'elle avait probablement déjà pratiqué ailleurs.

En réalité, ces deux jeunes filles et les autres jeunes femmes que la soi-disant baronne recevait chez elle, étaient une sorte d'appât qui attirait les victimes dans le piège qui leur était tendu. Grâce à ses associées et à son trafic honteux, la fausse baronne avait un hôtel, recevait, donnait des dîners, s'entourait de luxe, avait une vie très large et pouvait dépenser cinquante ou soixaote mill-e francs chaque année.

Quand José Basco entra dans le salon de la baionne, lequel était brillamment éclairé, la réunion était à peu près complète. Des exclamations joyeuses accueillirent son arrivée et beaucoup de mains se tendirent vers lui. Les demoiselles de la maison, Elisabeth et Charlotte vinrent le saluer en minaudant.

— Mon cher comte, lui dit la baronne, la bouche en cœur, montrant ses dents blanches, nous savions que vous deviez venir et nous vous attendions avec impatience.

— Ma chère baronne, c'est on ne peut plus flatteur pour moi.

— On dirait que vous ne me croyez pas; eh bien, demandez à M. le comte de Monlgarin.

Un grand et beau jeune homme brun, ayant la figure un peu pâle, fatiguée par les excès, de manières dis-

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tinguées, Irès-élégant de mise et de tournure, se détacha d'un petit groupe et s'avança vers le Portugais.

— C'est vrai, monsieur de Ilogas, dit- il ; c'est moi qui vous ai annoncé et nous vous attendions.

— C'est à ce point, mon cher comte, reprit la baronne, que ces messieurs n'ont pas voulu s'approcher de la table de baccarat avant votre arrivée.

— S'il en est ainsi, messieurs, dit José en s'inclinant, je suis désolé de vous avoir fait attendre. Mais me voici et je suis tout à vous. Avez-vous désigné le banquier?

— Si vous le voulez bien, comte, c'est vous qui commencerez.

— Messieurs je suis à vos ordres.

Il posa sa main sur l'épaule du comte de Montgarin et lui dit tout bas à l'oreille :

— Est-ce que vous allez encore jouer ce soir?

— Oui, certes.

— Vous avez tort.

— Pourquoi?

— Parce que vous perdrez.

Le jeune homme eut un tressaillement nerveux.

— Eh bien, je perdrai, répliqua-t-il, en jetant brusquement sa tête en arrière.

Et tout bas il ajouta :

— Après tout il faut en finir !

José le regardait comme s'il eût voulu fouiller jusqu'au fond de sa pensée.

— Oui, se dit-il, l'heure est venue, et je n'i^i pac de temps à perdre, si je ne veux pas qu'il m'échappe.

II reprit à haute voix :

— Monsieur le comte, vous êtes incorrigibla

— C'est vrai, réoondit le ieune homme.

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— Pourtant, vous êtes jeune; si vous le vouliez bien, vous pourriez...

— Me corriger? fil le jeune homme avec un sourire singulier.

— Certainement.

— Il est trop tard, dit le comte de Mon tgarin d'une voix sourde.

— Ces messieurs attendent, reprit José, allons, venez, puisque vous voulez absolusnent tenter la fortune.

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