LUDOVIC DE MONTGA.RIN
Le comte Ludovic de Montgarin demeurait rue d'Astorg dans un hôtel peu spacieux, mais d'un fort jo!i aspect, qu'il avait acheté quatre ans auparavant. Afin de faire cette acquisition, il avait vendu deux maisons d'un excellent rapport qu'il possédait à Dijon.
A leiie époque, le jeune homme était d('jà lancé, suivant son expression, dans le tourbillon infernal, c'est-àdire dansjes désordres de la vie parisienne à outrance, Ne songeant pas h réfléchir et à interroger sa conscience, il sacrifiait tout aux plaisirs dont il était avide. D'im excès il passait h un autre. Étourdi, enivré, pris de vertige, il se vautrait dans toutes les débauches. Son argent, qu'il jetait h pleines mains, payait des orgies sans nom. En même temps, il ruinait sa santé, fli'itrissait son intelligence, perdait le sens moral, salissait son nom et compromettait son honneur.
Ses revenus n'étant pas suffisants, il emprunta, il fit des dettes. Il trouva facilement des prêteurs coiMplaisants, des usuriers : il avait ses propriétés pour gage. Mais quand il y eut des hypotbèqnes partout, les prêteurs changèrent d'attitude et firent la sourde oreille. C'était le commencement de la fin, l'heure des cruelles déceptions.
Il avait des amis, de nombrciiX amis, qui l'avaient aidé à engloutir l'héritage paternel; ceux-ci lui tournèrent le dos brusquement et s'éloignèrent de lui. II
avait eu de folles maîtresses; elles ne le connaissaient plus. Il en est toujours ainsi. C'est le premier châtiment- Quand vous êtes heureux, on vous cherche, en vous flatte, on vous acclame; si vous tombez dans la détresse, on vous fuit, on vous méprise, on vous renie^Et ceux qui vous ont admiré, qui ont exploité votre vanité, qui vous doivent de la reconnaissance, sont les premiers à vous blâmer, à vous décrier, et à vous jeter à la tête le pavé de l'ours.
Le comte de Montgarin passa par toutes ces petites misères humaines, et quand il se vit abandonné de tous, quand il eut sondé la profondeur de l'abîme qu'il avait creusé sous ses pieds, son désenchantement fut complet.
Il comprit alors qu'il s'était engagé sur une mauvaise route; malheureusement, il était trop tard pour prendre une autre direction. Du reste, devenu sceptique, il ne songea pas à avoir le regret de ce qu'il avait fait. Il était tombé, il ne se demanda point s'il lui était possible de se relever. Sans force, sans courage, l'âme dégradée, et manquant de cœur, il était lâche en face des difficultés dressées devant lui. Il ne voyait que de sombres tableaux; il ne sentait en lui que des terreurs, l'épouvante de l'avenir.
II s'en prit à la fatahté. La vie lui apparut comme une chose odieuse, une sottise de la puissante volonté qui a animé les êtres. Dans sa folie, il maudissait le jour et menaçai', le soleil; il maudissait la nuit et menaçait les étoiles.
Pour lui, vivre n'était plus rien. La vie, telle qu'il la voyait maintenant, était un fardeau trop lourd à porter; elle le tenait enchaîné sur la terre. Alor:"., pour se Jélivrer, il songea au suicide.
— Oui, se (lisait-il, ce que j'ai de mieux à faire est de me tuer.
Cependant i! retardait toujours l'instant terrible. On aurait dit que quelque chose de mystérieux, peut-être un vague espoir, l'attachait encore à cette vie qu'il avait prise en dégoût et dont il ne voulait plus. C'était peutêtre aussi sa jeunesse qui protestait.
D'ailleurs, il y avait en lui un sentiment assez étrange. 11 ne pouvait se faire à cette idée que, lui mort, rien ne serait changé dans le monde, que les êtres continueraient à s'agiter, à respirer et à vivre; c'était une sorte de fureur jalouse. L'insensé aurait voulu, en se précipitant dans la nuit sans fin, que tout ce qui existe fût anéanti en même temps.
Cependant, après quinze jours d'hésitation, pendant les'juels il avait enduré d'atroces tourments, il était enfin résolu à en finir, ainsi qu'il l'avait dit à José Basco. Mais, soudain, celui-ci avait fait pénétrer dans son cœur un rayon d'espoir.
Comme le naufragé en pleine mer, avait-il rencontré une épave de salut?
Neuf heures n'étaient pas encore sonnées. Mais depuis plus d'une heure le comte de Monlgarin était levé et habillé. 11 attendait avec impatience et une grande anxiété le faux comte de Rogas.
Etendu sur un canapé, un cigare entre les lèvres et les yeux au plafond, il retrouvait dans sa mémoire la conversation qu'il avait eue la veille avec José; il aurait pu répéter exactement toutes les paroles du Portugais. Ce que le noble étranger lui avait dit le rendait perplexe et le forçait à réfléchir.
Certes, il n'était plus assez crédule pour croire que l'amitié du comte portugais fiit tout h. fait désintéressée,
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mais il était forcé de convenir que cet homme, qu'il connaissait à peine, se montrait pour lui particulièrement bienveillant et généreux.
— Mais que peut-il donc faire pour moi, quand je n'ai plus ni énergie ni volonté ; quand je suis découragé et désespéré? se demandait-il. Je suis ruiné, je n'ai plus do crédit, je le lui ai dit; il sait qu'il n'a rien à attendre de moi. Malgré cela, il m'a dit :"Je veux vous sauver!» Me sauver !... Comment? Par quel moyen ? Il prétend qu'il l'a entre les mains, ce moyen... Ainsi, il aurait le pouvoir de m'empêcher de me tuer, il serait assez puissant pour me forcer à vivre!... Il me semble qu'il y a dans tout cela quelque chose de fantastique. Mais je me creuse la tête en vain, je ne comprends pas,nonje ne comprends pas !...
Mais quel homme est-ce donc, que ce comte de Rogas ! s'écria-t-il.
Au bout d'un instant il jeta les yeux sur une pendule.
— Neuf heures vont sonner, murmura-t-il, mon mystérieux ami ne tardera pas à arriver.
Presque aussitôt un bruit de pas retentit dans l'antichambre. Une porte s'ouvrit, un vieux domestique se montra dans l'encadrement et annonça :
— Monsieur le comte de Rogas.
Le jeune homme bondit sur ses jambes et, la main tendue, marcha précipitamment à la rencontre du Portugais.
— Je ne suis pas en retard, n'est-ce pas? dit José en serrant ia main du comte de Montgarin.
— On ne peut être plus exact : neuf heures sonnent.
— Pour moi, mou cher comte, l'exactitude est une loi.
Le domestique avait disparu. José ferma lui-même la portfc du salon.
Le faux comte, toujours vôfu à la dernière mode, portait ce jour-là un costume de ville très-élégant. Un superbe saphir élincelait sur sa cravate de soie noire.
— Comte, veuillez vous asseoir, lui dit Ludovic.
— Oui, asseyons-nous et mettons-nous à notre aise, car notre conversation sera un peu longue.
Tous deux prirent place sur le canapé.
— J'ai pensé que vous voudriez bien accepter mon modeste déjeuner, reprit le jeune hoi.imc, et j'ai donné des ordres en conséquence.
— Mon cher Ludovic, continua José, je ne demande qu'à vous être agréable; j'accepte donc votre invitation. Votre situation ne me paraît pas aussi difficile, aussi désespérée que vous me le disiez hier, puisque vous avez pu garder vos domestiques.
— Deux seulement, le mari et la femme : ce sont d'anciens serviteurs de mon père, qui m'ont vu naître et grandir. Leur affection et leur dévouement est à toute épreuve. Sans connaître exactement ma position, ils savent que j'ai de grands embarras d'argent. Quand, il y a deux mois, j'ai vendu mes chevaux et mes voitures et congédié mon cocher et mon valet de pied, je leur ai dit que je me trouvais forcé de me séparer d'eux. Alors la femme s'est mise à pleurer et le vieux François m'a déclaré qu'ils ne me quitteraient jamais et qu'ils voulaient rester près de moi quand même pour me servir. Dans cette circonstance, aucun calcul d'intérêt n'a dirigé la conduite de ces braves gens. En effet, non seulement ils ne touchent pas leurs gages, mais depuis quelque temps ce sont eux qui se chargent des dépenses de la maison, en prenant sur l'argent qu'ils ont éco-
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nomisé pendant plus de quarante années de service.
— C'est vraiment de l'affection et du dévouement.
— Et voilà où j'en suis, de Rogas, c'est horrible 1
— Horrible, non, c'est seulement pénible; mais j'espère que, bientôt, nous mettrons ordre à cela. Vous étiez encore très-agité, ce matin, à deux heures, quand nous nous sommes séparés ; je vous retrouve plus tranquille, la fièvre s'est calmée; nous allons pouvoir causer sérieusement. Vous rappelez-vous ce que je vous ai dit chez la baronne?
— Oui, très-bien.
— Je vous avoue, mon cher, que vous m'avez efFrayé. Est-ce que vous avez toujours la pensée du suicide?
— Oui.
— Il faut qu'elle disparaisse; du reste, c'est pour cela que je suis ici. Vous êtes ruiné, à bout de ressources, car votre crédit est épuisé ; vous me l'avez dit hier soir, mais je le savais déjà. Je connais aussi bien que vous quels sont les embarras de votre situation. Enfermé dans un cercle, vous avez tourné autour pour trouver des issues, et vous avez songé au suicide qui est, en etfet, une porte de sortie. Mais cette porte, derrière laquelle il n'y a plus rien, n'est pas la seule qui existe. Je suis à peu près certain que, en cherchant bien, nous en trouverons une autre, que je vous aiderai à ouvrir.
Vous n'avez pas à me raconter votre histoire, je la connais. C'est la mienne, celle de celui-ci, de celui-là; c'est l'histoire de la plupart des jeunes gens de bonne famille qui, maîtres d'une grande fortune, ont été trop tôt livrés à eux-mêmes.
Vos parents demeuraient à Dijon, c'est dans cette ville que vous êtes né, c'est au lycée de Dijon que vous avez fait vos études, lesquelles sont restées fort incom-
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plètes, car vous n'étiez pas. paraît-il, un très-bon élève.
— Vous ne me flattez pas, fit le jeune homme.
— Il faut savoir dire la vérité à ses amis. Le comte de Montgarin, votre père, possédait deux maisons à Dijon, le château et le beau domaine de Ronquille, également (l;uis la Gôte-d'Or; puis, par apport de votre mère, lieux maisons à Auxerre, une troisième à Joigny et plusieurs autres très-belles propriétés dans l'Auxerrois.
Vous n'aviez pas encore dix ans lorsque vous avez perdu votre mère. La vive tendresse que votre père avait pour vous l'empêcha de se remarier, bien qu'il fût encore jeune. M. de Montgarin était un excellent homme, Ircs-honorable, Irès-eslimé, dont on parle encore aujourd'hui avec un profond respect. Il était un peu indolent et, malheureusement, d'une extrême faiblesse. Il n'a jamais eu le courage de vous imposer sa volonté; il a subi docilement vos caprices d'enfant gâté et, plus tard, pour les fantaisies et les premières fautes du jeune homme, il s'est montré trop indulgent.
Il est mort que vous aviez à peine dix-huit ans, vous laissant une fortune de plus de deux millions.
Un parent de votre père, un cousin, devint votre tuteur. Ce cousin, qui n'existe plus aujourd'hui, habitait à Paris, il vous fit venir près de lui; mais s'il s'occupa de vos intérêts financiers en mandataire intègre, il n'en fut pas ainsi de votre personne. Il vous laissa une liberté entière et ne prit point la peine de vous donner les conseils que réclamaient votre jeunesse et voire inexpérience. Il crut qu'il remplissait tous ses devoirs envers vous en touchant exactement vos revenus, en faisant loyalement ses comptes et en vous donnant tout l'argent que vous lui demandiez. Pour vous, tout cela était parfait.
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Vous aviez abandonné vos éludes. Riche, vous ne sentiez pas la nécessité de vous créer une position par le travail.
A votre majorité, votre tuteur vous rendit ses comptes et vous devîntes le maître absolu de votre fortune.
— Vous êles parfaitement renseigné, monsieur de flogas.
— Encore une preuve que je m'intéresse à vous. Je continue : Déjc\ vous meniez joyeuse vie, vous aviez une ou plusieurs maîtresses. En moins d'un an, vous fûtes tout à fait lancé. Vous devîntes à la mode, vous eûtes votre cour et vos favoris comme un prince. Vous devez savoir aujourd'hui ce que valent ces gens-là. Votre luxe faisait merveille. On parla de vous beaucoup, en citant telle ou telle de vos extravagances. D'un côté, on vous admirait; de l'autre, on vous blâmait. Il y a toujours le pour et le contre. Si vous scandalisiez les uns, les autres trouvaient que vous aviez raison de vous amuser à votre manière.
Vous faisiez peu de cas de votre dignité; mais il est difficile de se saturer de certains plaisirs en conservant une bonne réputation.
C'est alors que vous chantiez gaiement, comme Robert de Normandie : « L'or est une chimère. » Vous le jetiez sans compter, à pleines mains, comm.e si vous l'eussiez pris dans un coffre inépuisable.
Je ne vous suivrai point sur les sentiers plus ou moins Qeuris que vous avez parcourus et qui aboutissent tous à un précipice.
Pour mener votre genre de vie, vos revenus devinrent insuffisants; il vous fallut recourir souvent à des emprunts onéreux. A Paris comme ailleurs, ceux qui exercent le métier de prêteurs d'argent se font payer
chcv. Successivement, il y a eu prise d'hypothèques sur toutes vos piopi'iétés de Bourgogne et aussi sur cet hôtel. De sorte que, ne trouvant plus à emprunter, il vous est impossible de vendre seulement uae de vos vignes de la Gôte-d'Or. Ce n'est pas tout : comme vous ne pouvez payer les intérêts des sommes que vous devez, vos créanciers vous menacent et vous êtes sous le coup d'une saisie prochaine. Voilà la catastrophe finale.
— C'est vrai, dit le jeune homme, qui écoulait les yeux baissés.
— Et contre cela, reprit José, seul, vous ne pouvez rien.
— Rien, répéta Ludovic d'une voix sourde.
— Vous êtes acculé au fond d'une impasse ou emprisonné dans le cercle dont je parlais tout à Theure.
— Emprisonné et enchaîné !
— En regardant autour de vous, vous n'apercevez aucune lueur de délivrance?
— Aucune. Je ne vois que la mort !
— Je ne connais pas exalement le chiffre de vos dettes; mais j'ai le droit de supposer que si le château de Ronquille, votre hôtel et vos autres propriétés sont vendus par autorité de justice, il y aura à peine de quoi satisfaire vos créanciers.
— J'en suis convaincu.
— De sorte que si cette chose pos-^ible arrivait, vous vous trouveriez du jour au lendemain sans asile et dans la plus effroyable misère.
Une lueur livide passa dans le regard du jeune homme.
— Je ne verrai pas cela, dit-il, d'une voix creuse.
1 — Toujours votre idée de suicide, répliqua vivement I le Portugais. Est-ce qu'un homme se laisse terrasser et
broyer ainsi? Vous êtres um vaincu, il faut songer à prendre votre revanche. Allons, morbleu! retrouvez de l'énergie, redressez-vous, il s'agit de tenir tôle à l'orage!
— N'ai-je pas lutté autant que je l'ai pu? Maintenant que je suis au bord de l'abîme, que voulez-vous que je fasse? Si vous le savez, dites-le moi.
— Il faut d'aboi^ que vous repreniez entièrement possession de vous-même.
— Soit, et après?
— Si vous avez conQance en moi, sivous me laissez vous diriger, nous braverons toutes les menaces et nous viendrons à bout de toutes les difficultés qui vous paraissent insurmontables.
Pour cela, de Rogas, il faut être bien fort et bien puissant.
— Qui vous dit que je ne suis pas fort et puissant? riposta le Portugais d'un ton superbe.
— Ainsi, c'est sérieux, vous voulez...
— Vous sauver ! je vous l'ai dit.
— Alors il faut que je me livre à vous?
— Ou du moins que votre volonté soit bien d'accord avec la mienne.
— Je crois comprendre. Après tout je ne risque guère, n'ayant plus rien à perdre.
— Rien à perdre et tout à gagner.
— Ai-je le droit de vous demander ce que vous allez faire ?
— Certainement, et je vais vous le dire.
:,r: fils