‹ Le FilsChapitre 12 sur 41 · LA PROPOSITION · texte numérisé non relu

LA PROPOSITION

Après un moment de silence, le Portugais reprit la parole.

— Je vais commencer, dit-il, par rétablir votre crédit; ce sera fait comme avec la baguette d'une fée. Cinquante mille francs distribués à vos créanciers, deux chevaux rentrant dans votre écurie et une voiture sous la remise, le tout payé comptant, opéreront ce prodige.

Je verrai moi-même vos créanciers etje me charge d'arrêter les poursuites dirigées contre vous. Une saisie immobilière a toujours un certain retentissement; resterait-elle sans effet, il est important pour nous de l'éviter. Il faut savoir prévoir et conjurer d'avance les dangers qui peuvent naître. Autant qu'on le peut, on doit cacher aux gensles choses qu'ils n'ontpas besoin desavoir. Donc, il faut absolument qu'on na touche à aucune de vos propriétés, au domaine de Ronquille surtout. Du reste, ceci est mon affaire et vous n'aurez point à vous en préoccuper.

Si intraitables et si terribles que soient les usuriers auxquels vous avez eu affaire, je saurai les amener à composition et les obliger à vous laisser en repos. Comme ils vous ont beaucoup volé, je compte bien aussi leur faire rendre gorge. C'est vous dire que je n'ai pas l'intention d'aller me mettre à genoux devant eux et de leur adresser des supplications. C'est la tête haute et la cravache à la main qu'il convient de parler à certaines gens.

I4r. LE FILy

Le jeune homme regardait son interlocuteur, croyant rêver. Son ahurissement était complet.

José continua :

— Nous allons remettre votre maison sur le pied où elle était il y a un an et vous redeviendrez le brillant comte Ludovic de Montgarin, qui fut pendant un temps le jeune c:enlilhomme le plus élégant et le plus recherché de tout Paris. Aujourd'hui vous n'existez plus, demain vous ressuscitez et vous reparaissez triomphant. En sortant de l'ombre qui vous enveloppe vous allez retrouver la lumière, et c'est une existence nouvelle qui va commencer pour vous. Enfin, si je puis me servir de cette expression, vous allez faire peau neuve. Il faut que vos amis d'autrefois eux-mêmes ne vous reconnaissent plus. Ces aimables viveurs qui vous ont aidé à croquer vos deux millions, vous ont appris à vous défier des flatteurs; vous vous souviendrez de cet enseignement, de la rude école que vous avez faite. Aussitôt que votre étoile a pâli, vos faux amis se sont éloignés de vous, ils vous ont méprisé; vous leur rendrez cela en dédain; ce sera une de vos revanches. L'expérience que vous avez acquise doit être sur votre cœur comme une cuirasse sur la poitrine d'un guerrier.

L'adversité a cela de bon qu'elle ouvre les yeux et force à réfléchir; elle apprend à juger les hommes et les choses; on sait alors les apprécier à leur juste valeur. Devenir sceptique, c'est devenir fort. Vous pourrez marcher hardiment, car vous êtes armé d'une façon formidable. Du reste, je serai près de vous, et mes conseils augmenteront votre force. Si vous êtes hésitant, c'est-à-dire si l'audace vous manque, je vous la donnerai.

— En vérité, dit le jeune homme, je me demande si je suis bien éveillé.

— Pour vous en assurer, arrachez un poil de votre moustache, répondit le Portugais en riant.

— Je vous avoue, de Rogas, que je ne comprends pas grand'choseà tout ce que vous me dites.

— M'avez- vous bien entendu?

— Oui.

— C'est déjà quelque chose. Gravez toutes mes paroles sous votre front, et vous ne tarderez pas à comprendre. Prètez-moi toute votre attention, je poursuis : Vous allez donc reparaître dans le monde; mais enlendons-nous bien, Ludovic, dans le vrai monde. Vous ne connaissez plus celui que vous fréqi*Qntiez autrefois. Je vous l'ai dit, vous allez avoir une existence nouvelle; le changement doit être radical, votre transformation complète. Le passé est mort et enterré, et si cela est possible, vous devrez l'oublier. A la folie nous arrachons son masque et nous cassons ses grelots. Vous allez brûler des parfums sur l'autel de la sagesse, et bien que je n'aie pas la prétention de ressemblera la déesse Minerve, j'essayerai, néanmoins, d'être votre Mentor.

Après avoir été l'esclave de vos passions, tous vos désirs seront dominés par votre volonté. Vous étiez joueur, vous ne jouerez plus ou modestement, comme un homme sérieux et réservé qui, à l'occasion, risque volontiers quelques louis pour faire comme les autres. Du reste, vous n'entrerez plus dans aucun de ces salons où Ton peut perdre une fortune en une nuit. Plus de maîtresses... Toutes ces belles pécheresses ne soûl, que des marchandes de plaisir; seulement, elles le font payer trop cher. Plus de soupers fins, plus de folles nuits d'orgie d'où l'on sort pâle, les traits tirés, la tête en feu, le regard morne, hébété et avec des haut-le-cœur.

Vous devez, mon cher comte, vous réhabiliter par une

conduite irréprochable. Vous aurez la gravité, la retenue et la dignité qui sont ladistinction de l'homme du monde. Après avoir été pour beaucoup un objet de scandale, il faudra qu'on puisse vous donner comme exemple aux autres. Votre monde vous repoussait, il vous appellera. Les portes qu'on vous a fermées vous seront rouvertes. On vous méprisait, on vous estimera.

Enfin, mon cher Ludovic, il faut qu'on dise de vous partout : « Le comte Ludovic de Montgarin est un bien charmant jeune homme; c'est un gentilhomme accompli ! »

— Décidément, monsieur de Rogas, je crois que vous plaisantez.

— Je vous jure, Ludovic, que je parle très-sérieusement.

— Ainsi, d'un mauvais sujet de mon espèce, vous voulez faire un petit saint?

—Oui.

— C'est impossible!

— Allons donc! Ne dit-on pas qu'un jour le diable s'est fait ermite?

— A tous mes défauts, ce serait ajouter l'hypocrisie.

— Hé, mon cher, dans tous les temps et dans tous les mondes, les hypocrites, faux bonshommes et tartufes, ont toujours été en majorité. Certainement, tant quevous ne serez pas devenu de cœur l'homme quil faut quevous soyez, vous devrez mettre un masque sur votre visage; mais, soyez tranquille, voire rôle sera facile, et il vous paraîtra si agréable, vous le prendrez tellement au se rieux que votre métamorphose s'accomplira sans que vous vous en aperceviez,

— Je vous laisse parler, de Rogas, car je ne sais plus que dire, J

— Naturellement, mon cher comte, il faudra que vous teniez dans le monde le rang qui vous appartient- Ah ! cela coûte à entretenir une maison bien montée... les domestiques, les chevaux, les voitures et le reste.

A propos, comte, vous avez besoin d'un valet de pied; ne le cherchez pas, je me charge de vous procurer ''homme qu'il vous faut.

Ludovic ne put s'empêcher de rire.

— Vous êtes vraiment étonnant, dit-il, vous parlez de cela absolument comme si nous y étions.

— Ne vous en déplaise, monsieur le comte de Montgarin, j'espère bien que nous y serons dès demain.

— Et de l'argent, monsieur le comte de Rogas? répliqua le jeune homme d'un ton railleur.

— Que la question d'argent nevous préoccupe en rien, répondit le Portugais avec son flegme imperturbable, vous en aurez autant qu'il vous en faudra.

Le jeune homme fit un bond sur le canapé. Ses yeux, démesurément ouverts, se fixèrent sur José Basco.

— Hein! fit-il, vous dites, vous dites?...

— Que l'argent ne vous manquera point.

— Qui donc me le donnera?

— Moi.

— Vous, de Rogas, vous ?

— Oui, moi.

— Je sais que vous êtes riche et très-généreux; mais...

Sans achever sa phrase, Ludovic reprit :

— Vous savez, de Rogas, je ne comprends nas plus maintenant que tout à l'heure.

— Ayez un peu de patience, cela viendra. Ce qui vous paraît obscur en ce moment sera bientôt d'une limpidité parfaite. Voyez-vous, j'aime à bien expliquer les choses

afin qu'elles soient plus faciles à saisir dans tous leurs détails.

— Vous êtes un homme tout à fait étrange, de Rogas, je suis forcé de le reconnaître ; mais, vous le savez, je suis devenu un peu sceptique. Pourtant, je veux bien croire à cjtte grande amitié que vous me témoignez. Mais je ne puis admettre, parce que c'est impossible, que vous agissiez seulement par amitié, par dévouement, quand même vous auriez à votre disposition les trésors de plusieurs nababs. Sans aucun doute, ce que vous voulez faire est autant et peut-être plus dans votre intérêt que dans le mien.

JoséBasco grimaça un sourire.

— Je devine dès maintenant, continua Ludovic, que vous avez en tête un vaste projet; pour le mettre à exécution, il vous faut un personnage docile à votre volo-nté, agissant sous votre inspiration, et c'est moi que vous avez choisi.

— C'est cela même, répondit le Portugais.

— Vous allez me dire, je pense, à quelle magnifique affaire vous voulez bien m'associer. Mais, en attendant, permettez-moi de vous adresser une ou deux questions. Ne craignez-vous pas de perdre votre mise de fonds?

— Non.

— C'est très-bien; mais si cela arrivait, cependant, par suite de n'importe quel événementimprévu, quelle serait ma responsabilité envers vous?

— Quand vous aurez accepté ce que je vais vous proposer, vous ne pourriez causer un dommage à notre association qu'en cas de défection ou de trahison.

— Je ne suis pas un traître, et si j'entre dans votre combinaison je ne ferai aucune tentative pour en sortir. D'après ce que vous venez de me dire, de Rogas, vous allez avancer une somme énorme.

— Quelques centaines de mille francs.

— Comment rentrerez-vous dans vos déboiirsés?

— Ceci sera, entre nous, l'objet d'une convention particulière.

— Ainsi, c'est bien d'une affaire qu'il s'agit?

— D'une très-importante affaire.

— Et entre vous et moi, c'est un marché?

— Appelons chaque chose par son nom : c'est un marché.

— En dehors de moi aurez-vous d'autres associés? demanda Ludovic.

— Deux, peut être plus; cela dépendra des nécessités.

— Encore une question : Suis-je bien l'homme qu'il 70US faut?

— Oui, puisque c'est vous que j'ai choisi.

— Vous pouvez vous tromper, de Rogas; ai-je bien toutes les qualités ou plutôt tous les défauts pour l'emploi?

— Hé, mon cher comte, vous savez bien que je vous connais.

— En ce cas, je n'ai plus rien à dire. A vous de parler, je vous écoute.

— En deux mots, Ludovic, voici quel est mon projet: je veux vous marier.

Le jeune homme eut un haut-le-corps.

— Vous voulez me marier! exclama-t-il.

— Est-ce que cela vous étonne? N'êtes-vous pas mûr pour le mariage?

— Mais je me suis fait une réputation affreuse, et je me demande quelle est la malheureuse fille qui voudrait de moi!

— Le comtb de Montgarin oublie que, dès demain, sa transformation sera complète

— Soit, mais je suis connu, on me connaît trop.

— Avant un mois écoulé, on vous aura donné l'absolution de tous vos péchés de jeunesse.

— Vous croyez?

— J'en suis certain : je connais le monde ; il est plein d indulgence; il y a des choses que les femmes, surtout, pardonnent aisément.

— Enfin, vous avez l'intention de me marier?

— Je vous l'ai dit.

— Connaissez-vous déjà la personne que vous me destinez?

— Certainement.

— Et vous avez négocié l'affaire avant de me consulter?

— Je n'ai encore que préparé les voies et moyens.

— Naturellement, elle est riche.

— Immensément riche : au moins vingt millions.

— Oh! ohl voilà un chiffre qui me donne le vertige. Où diable êtes-vous allé chercher cette fiancée?

— A Paris.

— Dans quel monde?

— Dans le meilleur.

— Gest probablement une vieille folle qui a passé la cinquantaine?

— C'est une jeune fille de dix-neuf ans.

— Niaise et bête?

— Très-instruite, intelligente, spirituelle, distinguée et parfaitement élevée.

— Alors elle est laide à faire peur?

— Une figure délicieusement jolie.

— Elle est donc boiteuse, mancholte ou bossue? Le Portugais secoua la tête.

— Moucher comte, répondit-il en souriant, cette jeune liUe est une beauté parfaite.

Ludovic regarda fixement José. Il était devenu très-scrieux.

— Comte, reprit-il, dites-moi la vérité : cette belle jeune fille a quelque vice caché ou bien elle a commis une faute?

— Cette jeune fille est la pureté même, Ludovic, et si elle caebe quelque chose, ce sont ses rares perfections.

— Et vous prétendez que cette perle unique, cette fleur immaculée, cette merveille des merveilles, qui a ou aura un jour une fortune de vingt millions, m'acceptera pourmari! s'écria le jeune homme; mais c'est absurde, c'est la pire des folies!

— Gela peut vous paraître absurde et insensé, répliqua froidement José ; pourtant j'ai cette prétention. Je n'ai pas à vous révéler quels sont mes moyens d'action; ils existent, cela doit vous suffire. Certainement, je ne puis rien faire sans votre consentement, sans votre concours actif. Donc voici ma proposition : voulez-vous, oui ou non, tenter l'aventure?

— Oui, certes. Vous êtes un homme bien fort, de Rogas, vous faites passer en moi une audace infernale. Oui, oui, j'accepte, quoi qu'il puisse arriver. Avouez-le, vous étiez sûr de mon consentement!

Le Portugais répondit par un mouvement de t'^le.

— Sans cela, reprit Ludovic, vous ne seriez pas venu me parler de votre audacieux projet.

— Parbleu! fit José.

— Puis-je vous demander son nom?

— Elit se nomme Maximilienne. Plus tard, dans quelquesjours, je vous dirai le nom de sa famille, qui est un des plus grands de France.

— Famille noble, cela va sans dire?

— De haute et illustre noblesse, et sans vous offenser, mon cher comte, plus ancienne que la vôtre.

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— Vous avez raison, de llogas, je ne dois pas en savoir davantage aujourd'hui, car, dans la situation d'esprit où je suis, je perdrais complètement la raison.

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