L ESPRIT DU MAL
— Ainsi, reprit le faux comte de Rogas après un moment de silence, vous êtes bien .iécidé à vous marier?
— Comment vous résister? Sans compter les millions, la fiancée que vousme proposez est si séduisante !... Maximilieime, Maximilienne, j'adore déjà ce nom-là.
— Mon cher, c'est elle-même que vous adorerez des que vous l'aurez vue.
— Est-ce que cela sera absolument nécessaire?
— Non, Mais, quant à présent, je n'y vois aucun inconvénient. Du reste, ceci est votre affaire.
— Enfin, vous croyez ce mariage possible?
— Je 'eux qu'il se fasse, il se fera, répondit José, un éclair G^ns le regard.
— Savez-vous, de Rogas, que si vous n'étiez pas mon ami, j'aurais peur de vous.
— Pourquoi cela, mon cher comte?
— Parce que vous êtes un bomme effrayant. Le Portugais eut un sourire intraduisible.
— Tout à l'heure, reprit Ludovic, vous avez parlé de mon concours actif; qu'aurai-je à faire?
— Oh! c'est bien simple : ce que font tous les jeunes gens qui désirent épouser une jeune fille. Vous ferez la
cour à votrci fiancée et vous ne négligerez rien pour vous faire aimer.
— El si je ne réussis point?
— Dans ce cas, au iieu d'un mariage d'amour, ce serait un mariage de raison.
— Mais, je puis être antipathique à mademoiselle Maxiniilienne j si elle me repousse?...
— Oh ! ne vous préoccupez pas de cela ; Je vous ai dit que j'avais mes moyens. Si vous vous faites aimer, comme je l'espère, comme je le crois, l'affaire marchera toute seule ; dans le cas contraire, nous aviserons. Soyez tranquille, mon cher comte, si nous rencontrons des obstacles, nous serons assez forts pour les briser, et nous saurons obtenir le consentement de la jeune fille. Avant de me diriger vers un but, j'ai pris toutes mes dispositions pour y arriver.
Je vous demande seulement d'avoir une entière confiance, de vous laisser diriger par moi sans résistance et de n'agir que d'après mes conseils. En d'autres termes, il faut que vous n'ayez pas d'autre volonté que la mienne.
— J'ai parfaitement compris.
— Dans ces conditions, n'en doutez pas, le succès est assuré.
— Quand aura lieu la présentation?
— Dans deux mois, au plus tard. Il faut d'abord que vous ayez reparu dans le monde et opéré votre transformation.
— Je vois une première difficulté.
— Laquelle?
— Cumment puis-je reparaître dans le ponde dont je me suis éloigné et où je n'ai plus aucune relation? Les quelques maisons qui m'étaient ouvertes autrefois me sont aujourd'hui fermées.
— Elles se rouvriront. Enattendant je vous ai déjà ménagé l'entrée de quelques salons aristocratiques où vous serez parfaitement accueilli. "Vous portez un beau nom, vous êtes jeune, élégant, distingué, vous avez tout ce qu'il faut pour attirer à vous toutes les sympathies. Soyez-en certain, on oubliera facilement votre passé. Et si l'on fait allusion à vos anciennes folies : «Erreurs de jeunesse », dira-t-on. Je me charge de faire répandre le !>ruit de votre conversion. Avant un mois^ vous serez reçu partout et même très-recherché.
— Décidément, de Rogas, vous avez réponse à tout.
— Oui, car j'ai pensé à toutes les objections que vous pourriez faire.
— Alors, il est inutile que j'en foj-mule d'autres.
— Je le crois.
— Maintenant, parlons d'autre chose. J'étais tout à fait décidé à me faire sauter la cervelle aujourd'hui même; vous me sauvez la vie, d'abord, et ensuite vous voulez mettre à exécution un prc'jet qui consiste à ni'écraser sous des millions, en me faisant épouser une jeune fille charmante, comme il n'y en a probablement pas deux dans Paris.
— Pour nous, mon cher, elle est unique.
— J'en suis convaincu. Je ne vous parle pas de ma reconnaissance qui vous est acquise ; mais j'ai à vous demander quelle sera la récompense de vos services exceptionnels.
— Hum! hum! fit José en enveloppant le jeune homme de son regard aux reflets d'acier. E^t-ce que vous voulez traiter aujourd'hui cette question? demanda-t-il.
— Si rien ne s'y oppose. Je tiens à savoir...
— Il est bien entendu que nous formons une association.
— Oui, une association.
— Et que nous voulons faire une atfaire.
— Oui.
— Eli bien, comte, nous procéderons comme dans une société commerciale ; après le succès, l'opération terminée, chacun aura sa part du bénéfice acquis.
— Ah! fit Ludovic.
— Naturellement, il me faudra une garantie. Dans quelques jours, je vous présenterai un papier sur lequel vous mettrez votre signature. Alors, les intérêts de chacun seront sauvegardés.
— Dites-moi tout de suite quelles sont vos exigences.
— Je ne suis pas seul, vous le savez.
— Vous me l'avez dit.
— Il s'agit de plus de vingt millions; dix millions pour nous, le reste pour vous.
— Mais.. .
— Voilà la condition, elle n'est pas à discuter, interrompit brusquement le Portugais; c'est à prendre ou à laisser, mon cher comte. Du reste, vous avez le droit de réfléchir, et, comme il n'y a encore rien de fait, vous pouvez me dire: Je n'accepte pas.
Le jeune homme passa rapidement sa main sur £oa front.
Un combat terrible se livrait en lui. Si bas qu'il fût tombé, ce qui restait encore d'honnête dans son cœur et sa conscience essayait une protestation. Il voyait ce qu'il y avait de honteux, d'odieux, de vil dans ce marché qu'on lui proposait. Malheureusement, il était entre la vie et la mort et à la merci du démon tentateur. Depuis un instant, l'espérance l'avait ranimé; il ne voulait plus mourir. Pouvait-il mourir, quand il sentait en lui toutes les sèves et toutes les ardeurs de la jeunesse? Non, vrai-
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ment. Non, il ne pouvait pas, à son âge, fermer pour toujours ses yeux à la lumière, repousser le salut qui lui était offert... Et c'est en vain qu'une voix terrible lui criait : Ce que tu vas faire est une infamie 1
Le malheureux sentait peser sur lui le regard sombre de José Basco; de grosses gouttes de sueur perlaient sur son front; il avait la poitrine haletante.
Le Portugais attendait qu'il se prononçât, en proie à une grande anxiété. En effet, à cet instant suprême, après avoir tout fait pour s'emparer de l'homme sans lequel il ne pouvait rien, ce nouveau complice allait peut-être lui échapper.
Aux mouvements de la physionomie du comte de Montgarin, il devinait son trouble intérieur et parvenait à saisir presque toutes ses pensées.
— Mon cher Ludovic, dit-il, en posant doucement sa main sur l'épaule du jeune homme, vous êtes au bord d'un abîme; il va vous engloutir si vous ne saisissez pas la main que je vous tends pour vous sauver. En vérité, je ne comprends pas que vous hésitiez. Vous savez ce que je vous offre : une femme charmante et une immens2 fortune, c'est-à-dire d'un seul coup toutes les re- 7anches.
Le comte de Montgarin passa à plusieurs reprises ses mains sur ses yeux et sur son front. Il était d'une pâleur livide.
— Eh bien, comte, reprit José, j'attends votre réponse.
Le jeune homme se redressa brusquement, les yeux pleins de lueurs étranges.
La lutte qui s'était faite en lui avait pris fin. L'esprit du mai restait vainqueur, et la voix mystérieuse qui lui criait : « Arrête-toi ou tu deviens infâme I o Cette voix,
que nous avons tous en nous, puiscjue c'est le cri de la conscience, celle voix ne se faisait plus entendre.
— Ah! vous savez bien que je vous appartiens! s*é= cria-l-il.
— Alors vous acceptez?
— Oui, j'accepte! Faites de moi ce que vous voudre José Basco laissa échapper une exclamation de
triomphe. Ses yeux brillaient comme des tisons.
— Bravo, comte, dit-il, bravo! Vous me donnez la preuve que vous êtes un homme de valeur et que je peux compter sur vous.
— Je veux vivre! p^ouoiiv'^ le jeune homme d'une voix creuse.
— El vous vivrez, morbleu! pour savourer toutes les jouissances et les joies infinies qui vous sont promises et qui vous attendent! A partir de ce moment, je suis à vous comme vous êtes à moi, et tous deux, résoltiment, nous allons marcher droit au but que nous voulons atteindre. Vous avez bien compris tout ce que je vous ai dit?
— Oui!
— D'ailleurs, chaque fois que j'aurai des instructions à vous donner, je vous fournirai toutes les explications dont vous pourrez avoir besoin. En attendant je pense à une chose.
— Quelle est cette chose?
— Je pense, mon cher comte, qu'il est nécessaire que nous demeurions ensemble.
— Ah!
— Je trouverai facilement, sans vous gêner beaucoup, à nie loger dans votre hôtel. Oh! je ne suis pas difficile, une chambre me suffira; l'important est que je sois près de vous.
— Pour me mieux surveiller, je comprends cela, fit le jeune homme d'un ton amer.
— Non, mais pour vous soutenir, si vous veniez à chanceler. Mon cher, il faut que vous soyez fort, sans la moindre défaillance. D'ailleurs, vivant près de vou?, avec vous, je passerai plus aisément pour être votre parent.
— Mon parent!
— Un petit cousin; c'est encore nécessaire dans l'intérêt de notre entreprise.
— Et vous ne voyez à cela aucune difficulté ?
— Mais non, aucune.
— Vous ne doutez de rien, deRogas.
— Ne savez-vous pas qu'il y a en vous du sang espagnol?
— C'est vrai, car la mère de mon père était la fille d'un Espagnol appelé Cadorna qui s'était expatrié pour venir se fixer en France.
— Eh bien, mon cher comte, il est facile de faire passer du Portugal en Espagne une branche de l'arbre généalogique des Rogas. Ceci n'a rien d'invraisemblable. Nous pouvons donc imaginer qu'un comte de Rogas a épousé une Cadorna il y a de cela un siècle, si vous le voulez. Alors je suis votre cousin.
— En effet, vous devenez ainsi mon cousin.
— Vous voyez tous les avantages que nous offre cette parenté : d'abord, cela me permet de vous accompagner partout sans qu'on puisse s'en étonner; ensuite l'intérêt que je vous porte, notre intimité, votre crédit rétabli et votre nouvelle fortune s'expliquent naturellement.
— C'est vrai.
— Donc, le comte de Montgarin est mon parent; je G« vous appellerai plus désormais que mon cher cousin.
— Soit.
— Ainsi , c'esl convenu : dans deux ou trois jours votre cousin, le comte de Rogas, s'installera ici.
— Oui.
Ils continuèrent à causer jusqu'au moment oîi le vieux domestique vint leur annoncer que le déjeuner était servi. Ils se levèrent pour passer dans la salle à manger.
— A propos, dit le Portugais, en arrêtant le jeune homme à la porte du salon, vous avez des achats à faire aujourd'hui; tenez, voilà dix mille francs.
Et il mit dans la main de son nouvel associé une liasse de billets de banque.
— Vous n'avez pas à me remercier, ajouta-t-il; ceci entre dans nos conventions, chacun de nous doit et devra tenir ce qu'il a promis.
Le soir, José Basco se rendit à Montmartre. Sosthènede Perny et Armand Des GroUes l'attendaient avec impatience.
— Bonsoir, dit le Portugais, on entrant dans la chambre oti se tenaient d'habitude ses deux complices.
Ceux-ci l'interrogèrent avidement du regard. José s'assit gravement et dit :
— Je vous apporte la nouvelle d'une première victoire.
— Alors, votre comte de Monlgarin accepte? dit Sosthène.
— Oui, il accepte, il est à nous.
— Et les conditions ?
— Il accepte tout.
— C'est,, en effet, une première victoire.
— Assez facilement obtenue, d'ailleurs : le comte se trouvait ce matin dans une situation telle qu'il ne pouvait pas repousser ma proposition. Comme je vous l'ai
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dit, je le suivais pas à pas, attendant patiemment l'heure où il serait forcé de se livrera moi. De cette façon j'ai pu me trouver près de lui à l'heure sonnant. Dans cette circonstance, il ne fallait pas manquer de vigilance : si j'eusse été en retard de vingt-quatre heures, le comte de Montgarin était perdu pour nous.
— Comment cela?
— L'imbécile avait pris la résolution de se suicider.
— Oh ! oh! firent Sosthène et Armand.
— Je suis donc arrivé juste à temps pour le faire renoncer à son sinistre projet. Vous comprenez avec quelle énergie il s'est accroché à la branche de salut que je lui tendais. Quand un homme en est réduit à "se pendre, à se jeter dans la Seine ou à se faire sauter la cervelle d'un coup de pistolet, il ne refuse pas une jeune femme charmante et une douzaine de millions qu'on lui offre. Il accepte avec empressement et reconnaissance et passe sur bien des choses. Maintenant le comte de Montgarin nous appartient corps et âme ; et nous pouvons être tranquilles, il ne pense plus h se donner la mort. ^
— Etes-vous absolument sûr de lui, José ? demanda Sosthène.
— C'est sa personne, c'est sa vie qui répondent de lui
— Ainsi vous le croyez incapable de nous trahir?
— Il va devenir notre associé; en nous trahissant il se trahirait lui-même. Du reste, je veillerai et prendrai les précautions nécessaires.
Après un moment de silence, se tournant vers Des Grolles, José reprit :
— Mon cher Armand, vous m'avez dit souvent que la vie inactive ne vous plaisait point. Je me suis rappelé vos paroles et je vous ai trouvé un emploi.
— Ah! fil DesGroUes.
— La position ne sera peut-être pas tout à fait de votre goût; mais il est important que vous l'occupiez; je n'ai pas besoin d'ajouter qu'il s'agit d'un poste de "ionfiance où vous pourrez nous rendre de sérieux services.
— Enfin, qu'aurai-je à faire?
— Peu ou beaucoup. Gela, d'ailleurs, dépendra des événements. Voici la chose : le comte de Montgarin a besoin d'un valet de pied : c'est à vous que je donne cette place.
Des Grolles ne put s'empêcher de faire une grimace.
— Oli 1 vous porterez à ravir la livrée bleu e du comte de Montgarin, ajouta José en souriant.
Changeant subitement de ton, il continua :
— Vous avez des yeux pour voir et des oreilles pour entendre. Vous accompagnerez le comte partout oh il ira, et, jouant complètement votre rôle, vous vous ferez l'ami des domestique» de toutes les maisons où votre maître sera reçu. Vous saurez par les valets ce que disent et pensent les maîtres.
— Je comprends, dès maintenant, l'importance de l'emploi, dit Des Grolles.
— Hé, mon cher, je n'ai jamais douté de votre intelligence.
— Quel jour entrerai-je en fonctions?
Après avoir réfléchi un instant, José répondit :
— Venez demain, à quatre heures, à l'hôtel Montgarin, je m'y trouverai et je vous présenterai à votre maître comme le modèle des serviteurs.