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JOSE BASCO ET SON ELEVE

José Basco n'était pas homme à perdre un temps pré deux. En moins de trois jours il s'était complètement installé dans le petit hôtel de la rue d'Astorg, et cela au grand étonnement des vieux serviteurs du comte de Montgarin, qui n'avaient jamais entendu parler de ce cousin de leur maître, qui lui arrivait de Portugal.

— N'importe, disait François à sa femme, d'après ce que je sais et ce que j'ai vu, ce parent de M. le comte n'arrive pas trop tôt pour l'empêcher de se ruiner complètement.

— Pourvu que, maintenant, il soit plus sérieux et plus raisonnable, répUqua la femme, en soupirant.

— Oh ! son cousin saura bien le retenir : il ne lui permettra pas de faire de nouvelles folies. Déjà M. le comte n'est plus le même homme. M. de Rogas a dû lui dire : «Il faut vous rendre digne du bien que je veux vous faire; et la première chose que je vous demande, c'est de changer de vie. » M. le comte de Rogas est un homme d'expérience; il est grave et a l'air sévère; c'est encore un bonheur pour notre maître, qui a besoin d'être maintenu par une main ferme. i

— Crois-tu que M. de Rogas soit très-riche?

— Dame, si j'en juge par les apparences, il doit avoir plusieurs millions de fortune. Grâce à lui, l'argent ne manque plus ici; M. le comte a acheté un coupé et un phaéton, et trois chevaux superbes sont entrés dans l'é'

curie; nous avons maintenant un cocher et un valet de pied. Enfin, depuis huit jours, je n'ai pas vu paraître un seul créancier. Gela prouve que M. de Rogas a mis sa bourse à la disposition de M. le comte et que M. le comte a payé ses dettes.

— Allons, espérons que les mauvais jours sont passés.

— Et qu'ils ne reviendront plus. Vrai, Catherine, depuis quelques jours je suis tout joyeux, je me sens rajeuni.

Et entourant de son bras la taille de Catherine, Fran çois lui posa sur la joue un baiser sonore.

Elle se mit à rire aux éclats, puis elle le repoussa en disant :

— Veux-tu bien finir, vieux fou 1

Comme on le voit, José Basco avait déjà su inspirer une entière confiance aux deux fidèles serviteurs du comte de Montgarin.

Celte confiance, il l'avait également inspirée aux créanciers du jeune homme.

Très-adroit, ayant la parole insinuante et connaissant admirablement l'art de mentir, il les avait facilement séduits par ses belles promesses. Une quarantaine de mille francs bien distribués avaient immédiatement arrêté toutes les poursuites judiciaires.

Il avait tenu à chacun à peu près le même langage.

— Je suis célibataire et je possède une grande fortune, leur avait-il dit; le comte de Montgarin est mon plus proche parent, et comme je ne ferai pas, à mon âge, la sottise de me marier, il sera un jour mon héritier. Il est vrai que je puis vivre encore longtemps, car je n'ai nulle envie de mourir; mais dans un an, au plus tard, mon jeune cousin aura payé intégralement tout ce

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qu'il doit, grâce à un brillant mariage qu'il va faire ; c'est, d'ailleurs, pour en hâter la conclusion que je suis venu me fixer à Paris. Le comte de Montgarin a besoin de bons conseils, ils ne lui manqueront point. J'ai pour lui une vive afiection, je le considère comme mon fils, et pour la chose sérieuse et grave qui .se prépare, je vais lui servir de père.

Lecomi.e de Montgarin ne s'occupait de rien; il laissait agir le Portugais et se bornait à constater les résultats obtenus. Il n'éprouvait plus aucune surprise en voyant se réaliser successivement tout ce que son ami de Rogas lui avait annoncé. Maintenant qu'il connaissait l'homme dont il était devenu la chose, dont il s'était fait l'instrument, qu'il le voyait à l'œuvre, il ne pouvait plus douter de sa puissance.

— De Rogas est un homme étrange, se disait-il; mais s'il tient tout ce qu'il m'a promis, son pouvoir est plus étrange encore.

Il l'admirait; mais, dans son admiration, il y avait une sorte de terreur. D'ailleurs, malgré la grande confiance qui était en lui, il ne pouvait se défendre d'une vague inquiétude.

— Avec une audace qui me fait frémir, de Rogas marche vers le but qu'il veut atteindre, pensait-il; il sait oîi il va; moi, je ne sais pas où il me mène.

Ludovic se montrait reconnaissant de ce que José faisait pour lui; mais il n'y avait entre eux aucune effusion du cœur. La grande affection que le Portugais témoignait au jeune homme, commandée par la situation, ne pouvait être sincère, et le cœur de Ludovic restait fermé à l'amitié. Il n'existait ei ne pouvait exister entre ces deu^r hommes qu'une intimité de convention.

Quand le conte de Montgarin reparut sur les boule-

vards, aux Cliamps-Élysée? et dans les avenues du bois de Boulogne, conduisant lui-même les deux superbes alezans attelés à son phaéton, quand on sut que, du jour au lendemain, son crédit s'était trouvé rétabli, que sa fortune était plus brillante que jamais, qu'il avait complètement changé sa manière de vivre, enfin que le comte de Monigarin n'était plus le même homme, ceux qui le connaiss:iienl ne cherchèrent pas à cacher leur étonnement. Mais, ainsi que José Basco l'avait prévu, la présence du comte de Rogas près du comte de Montgarin expliquait tout.

En effet, les anciens amis de Ludovic se disaient entre eux et répétaient partout :

— C'est heureux pour le comte de Montgarin qu'il ait un parent et que ce parent soit accouru du fond du Portugal pour le sauver de la ruine. Le comte de Rogas est, dit-on, son cousin du côté de sa mère, et il est, paraîtil, immensément riche.

Le Portugais était riche et était le cousin du comte de Montgarin, cela expliquait le changement à vue opéré dans la position de Ludovic et ne permettait aucun commentaire.

A Paris, généralement, on ne regarde les choses et certains faits que superficiellement. Trop souvent on se contente des apparences. 11 est vrai qu'à Paris, la vie est plus active que partout ailleurs. Chacun a ses affaires, sa famille, ses préoccupations, ses ennuis, et n'a guère le tesips de s'occuper des autres. Ce n'est pas de l'indifférence et moins encore de l'égoïsme : c'est le moyen de se rendre libre en respectant la complète liberté d'autrui.

Un matin, José Basco entra dans la chambre de Ludovic. Il tira un papier de sa poche elle plaça sous les yeux du ieune homme.

— Qu'est-ce que c'est que cela ? demanda le comte.

— Cela, mon cher cousin, répondit José, c'est l'acte de notre association ou, si vous le préférez, le3 conditions écrites, c'est-à-dire les engagements récipv<)ques de notre pacte.

— C'est vrai, vous m'avez parlé de ce papier.

— Vous avez le droit de le lire avant de le signer.

— Je sais l'engagement que je prends, à moins que vous ne l'ayez modifié.

— Non, il est tel que je vous l'ai fait connaître.

Le jeune homme prit le papier et le parcourut rapidement des yeux.

— Avez-vous quelque chose à objecter? demanda José.

— Non, rien.

— Alors, vous n'avez plus qu'à signer, dit le Portugais.

Et il tendit à Ludovic une plume qu'il venait de mouiller d'encre.

Le comte de IMontgarin était très-pâle et tremblait légèrement. Cependant il prit la plume et, d'une main fiévreuse, il signa.

José Basco reprit le papier, examina la signature sur laquelle il jeta une pincée de poussière d'or, puis, ayant plié l'acte, il le remit dans sa poche.

— Maintenant, mon cher comte, dit-il, nous sommes» liés.

— Oh! je ne me fais aucune illusion, je sais que je vous appartiens; je suis en votre pouvoir, je suis votre esclave. Mais je l'ai voulu, je n'ai pas à me plaindre.

— Non certes, car ce serait à tort. Convenez, mon cher comle, continua-t-il en prenant un ton gai, que jusqu'à présent votre esclavage est assez agréable.

— Je crains que vous ne me fassiez l'existence Irop belle.

— Oh ! oh ! voilà des paroles qui sont grosses de rélicences.

— N'y voyez que des appréhensions, de Rogas.

— Soit, mais nous ferons en sorte de les détruire. Voyons, mon cher comte, répondez-moi sincèrement, êtes-vous satisfait ?

— Oui, de Rogas, je le suis.

— Vous devez voir déjà comment je sais tenir tout ce que je promets?

— Oh ! rien ne vous résiste ; quand vous avez dit : o Je veux ! » tout cède à votre volonté.

— Et il en sera ainsi jusqu'au jour du grand triomphe. Que vous ai-je dit, Ludovic? Que voire passé serait vite oublié, que vous seriez reçu dans le meilleur monde et que, devant vous, toutes les portes s'ouvriraient à deux battants. Eh bien, ai-je été un faux prophète? On vous accueille partout non-seulement avec courtoisie, mais avec amitié; les plus hauts personnages vous tendent la main. Votre conversion vous a rendu intéressant ; ceux qui ont eu connaissance de vos folies vous félicitent. Autrefois ils s'éloignaient de vous, maintenant ils recherchent votre amitié. Les plus sévères parlent de vous en termes élogieux. On vante votre élégance, votre distinction, on vous trouve parfait. Il semble que pour vous les plus grandes dames réservent toute leur amabilité. Enfin, mon cher comte, partout on raffole de vous.

Cela aussi^ je le voulais; mais, je l'avoue, je ne m'attendais pas à un résultat aussi rapide, aussi brillant, aussi complet. Cette fois, mon cher Ludovic, vos qualités personnelles ont fait plus que ma volonté. Vous êtes aujourd'hui ce que je désirais que vous fussiez. A la place I. iû

du viveur qui s'est dépouillé des oripeaux de la folie, je retrouve un nouveau comte de Montgarin complèteraent métamorphosé. Certes, j'ai le droit de vous témoigner ma satisfaction et de vous crier: bravo!... D'ailleurs, mon cher Ludovic, je vous connaissais ; avant de vous parler de mes projets, j'avais sutiisamment étudié voire caractère, votre nature; j'étais sûr de vous.

Maintenant la voie est ouverte, nous pouvons marcher hardiment, sans craindre de nous heurter à des obstacles sérieux. Dans quelques jours je vous ferai connaître votre belle fiancée.

— Quand vous voudrez, de Rogas.

— Votre présentation pourrait avoir lieu dès demain, répondit José, mais j'ai pour règle de ne jamais agir avec trop de précipitation; je crois donc que nous avons intérêt à attendre un peu.

— Soit. Cependant, de Rogas, ne mettez pas ma patience aune trop longue épreuve.

— Mon cher Ludovic, répliqua José en riant, plus vous attendrez, mieux vous serez disposé à prendre feu.

— Mon cœur est vide, de Rogas; il sera vite occupé si mademoiselle Maximilienne ressemble au porlrait que vous m'en avez fait.

— Vous la verrez, Ludovic, vous la verrez.

— En attendant, ne pouvez-vous pas me dire, enfin, le nom de son père?

— J'attendais votre demande. Eh bien, mon cher comte, le père de mademoiselle Maximilienne est le marquis de Coulange.

— Le marquis de Coulange! exclama îe jeune homme. en se dressant debout comme s'il eût été poussé par un ressort.

— Ilcin! fil José, c^i-c.e que vous connaissez le marquis?

— Personnellement, non; mais j'ai souvent entendu parler de lui. 11 faudrait tomber d'une étoile pour ne pas savoir que M. le marquis de Coulang:e est un des hommes les plus remarquables de Paris. Sa fortune est immense; on affirme qu'elle dépasse vingt-cinq millions.

-" Je ne dis pas le contraire.

— On ne parle du marquis de Goulange qu'avec la plus grande admiration. C'est un esprit distingué, un homme d'un grand cœur...

— Parfaitement.

— Il a toutes les noblesses, il est l'honneur même.

— Je suis charmé de vous entendre faire ainsi l'éloge (lu marquis de Goulange.

— Et c'est sa fille, sa fille, que vous voulez me faire épouser?

— Elle-même, la ravissante Maximilienne de Goulange.

— Non, non, c'est impossible, insensé... De Rogas^ vous êtes à la poursuite d'une chimère.

— Si déjà vous doutez, mon 3her Ludovic, \otre confiance en moi n'est pas bien robuste.

— G'est impossible, vous dis je, c'est un rêve.

— Un beau rêve, mon cher comte, qui deviendra, grâce à ma volonté, une merveilleuse réalité.

Le jeune homme retomba sur son siège. Il regardait le Portugais avec effarement.

Après un moment de silence, il reprit :

— Voire calme et votre assurance me confondent, de Rogas; en vérité je ne sais plus que penser... Il y a des instants oii je me demande si mon existence actuelle n'est pas fantastique, si tout ce qui se passe autour de moi n'est pas de la fantasmagorie. C'est vrai, je n'ai pas

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le droit de douter de vous; ce que vous avez fait déjàme dit ce que vous pouvez faire encore. Oui, vous avez une puissance redoutable. Ah! vous devez tenir d'un démon le pouvoir que vous possédez, ou bien vous êter vous-même un démon !

José se mit à rire.

— Vous pouvez supposer tout ce que vous voudrez, dit-il, pourvu que vous ne doutiez pas du succès.

Le jeune homme prit sa tcte dans ses mains et resta un instant absorbé dans ses pensées.

— Quel âge a donc le marquis de Coulange? demandat-il, en se redressant brusquement.

— Pas encore cinquante-six ans, répondit José.

— Et la marquise?

— A peine quarante ans.

— Très-bien. Maintenant, de Rogas, pouvez-vous m'expliquer comment, après mon mariage avec mademoiselle de Coulange, la fortune entière du marquis m'appartiendra? Il est difficile d'admettre que, pour vous être agréable, le marquis de Coulange renoncera à tout et ira s'enfermer à la Chartreuse ou à la Trappe, en faisant vœu de pauvreté. Et la marquise? Quelle que soit votre puissance, vous n'avez certainement pas le pouvoir de dépoudler de leurs biens le marquis et la marquise comme vous arracheriez ses plumes à un oiseau. Mais ce n'est pas tout : mademoiselle Maximilienne de Coulange n'est pas fille unique, elle a un frère un peu plus âgé qu'elle; or, je connais assez les lois de mon pays pour savoir que ses droits sur la fortune de son père sont égaux à ceux de sa sœur.

José avait sur les lèvres un sourire singulier.

— Tenez, de Rogas, reprit Ludovic, je vous le dis franchement, je ne comprends pas du tout.

— C'est vrai, vous ne pouvez pas comprendre.

— Pourtant, j'aimerais un peu de clarté au milieu de ces ténèbres.

Le Portugais secoua la tête.

— Mon cher comte, dit-il, il ne faut être ni trop impatient, ni trop curieux; ne troublez point votre esprit à vouloir regarder dans l'ombre, et laissez dans la nuit ce qui est mystérieux. Il y a des choses que je ne puis vous dire parce que vous ne devez pas les connaître. Qu'il vous sutTise de savoir que tout ce que je vous ai promis vous sera donné. Croyez-moi, prenez les heures et les jours comme ils viennent; autant que possible, je veux élaigner de vous les préoccupations, les soucis et les ennuis. Allons, mon cher Ludovic, ne pensez qu'à Maximilicnnfr de Goulange, votre, belle fiancée.

Sur ces mots, José Basco sortit de la chambre. Le jeune homme passa rapidement la main sur son front.

— Au fait il a raison, murmura-t-il, je ne dois avoir aucune préoccupation; je n'ai qu'à me laisser conduire et à suivre îranquillement le chemin qu'il ouvre devant moi.

Quinze jours plus tard, le comte de Montgarin reçut, sous une enveloppe cachetée de cire rose, l'invitation suivan-te :

« Monsieur le marquis et madame la marquise de Coulange prient monsieur le comte de Montgarin de leur faire l'honneur d'assister à leur soirée de jeudi prochain 6 décembre. »

La même Mivitation était adressée à M. le comte de llogas.

— Eh bien, comte, que dites-vous de cela? demanda ce dernier à Ludovic.

— nien. J.i suis surpris, voilà tout, et j'attends que

VOUS m'expliquiez comment le mirquiset la marquise de Goulange^ qui ne me connaissent pas, me font une invitation que je n'ai point sollicitée.

— C'est facile : ainsi que je vous l'ai conseillé, vous avez su plaire à la marquise de Neuvelle, en vous montrant auprès d'elle aimable, empressé et très-respectueux. La vieille dame, qui a été l'amie de la mère du marquis de Coulange, vous a pris en grande amitié; c'est elle qui a prié la marquise de Coulange de nous inviter tous les deux à la réception de jeudi ; c'est elle, — c'est convenu, — qui vous présentera au marquis et à la marquise.

— Ainsi, jeudi, je verrai mademoiselle Maximilienne?

— On dansera; vous aurez aussi l'occasion d'échanger quelques paroles avec elle.

— De Rogas, j'ai peur de ne pas lui plaire. Le Portugais haussa les épaules.

— Allons donc, fit-il, n'êtes-vous pas toujours le comte de Monlgarin?

— Voi:s oubliez, de Rogas, que vous avez fait de moi un autre homme.

— Et vous, mon cher Ludovic, vous semblez oublier que vous ne devez rien négliger pour vous faire aimer.

Le jeune homme baissa la tête.

— Certes, continua José, je ne prétends pas que vous allez faire en une soirée la conquête de mademoiselle de Coulange. En général, on n'est vainqueur qu'après avoir combattu. Vous êtes jeune, beau, ardent, passionné, sympathique ; vous avez tout ce qui attire. Si vous déplaisiez à mademoiselle de Coulange, il faudrait que vous fussiez bien maladroit. Mais non, j'espère, au contraire, que vous produirez une impression favorable.

UNE FÊTE A l'hOTEL DE COULANGE

C'était, à l'hôtel de Coulange, la première grande réception depuis le retour à Paris du marquis et de la mar» quise.

Ils donnaient chaque année trois ou quatre fêtes, dont on parlait plus d'un mois, et dont les privilégiés qui y assistaient gardaient longtemps le souvenir. Il est vrai que la marquise recevait avec une grâce parfaite et le marquis avec la plus grande cordialité. Du reste, être admis dans leurs salons était considéré comme une faveur précieuse, et les invitations étaient vivement sollicitées.

La soirée devait commencer à dix heures. Le programme était des plus attrayants. Plusieurs de nos artistes devaient se faire entendre, entre autre Lasalle, Salomon et mademoiselle Krauss de l'Opéra. Après la partie musicale, Goquelin aîné et deux de ses camarades de la Comédie- Française devaient jouer une petite co^ médie de salon inédite, dont l'auteur désirait rester inconnu. Mais quelques indiscrétions avaient été commises et beaucoup de personnes savaient que l'auteur de la pièce était une jeune et très-jolie femme du meilleur monde. Enfin, à minuit, c'est-à-dire après le concert et le spectacle, commencerait le bal avec un orchestre choisi de vingt musiciens.

A neut heures les domestiques allumèrent les lustres et l'hôtel se trouva splendidement éclairé. Le portier ou-

vrit les deux portes cochères afin que les invités pussent mettre pied à terre sur le tapis moelleux, qui descendait jusqu'au bas des marches de marbre du grand escalier.

Bientôt, le roulement des voitures et des brillants équipages commença à se faire entendre dans la rue de Babylone, habituellement si calme et si silencieuse. Les invités arrivaient.

Le marquis, la marquise et leurs enfants achevaient de dîner en compagnie de quelques amis, parmi lesquels je trouvaient l'amiral de Sisterne, la comtesse de Valcourt et sa tille.

On se leva de table au bruit que fit la première voiture sur le pavé de la cour.

— Nous nous sommes oubliés à causer, dit la marquise, nous allons nous trouver en retard.

— Ma chère Mathilde, lui dit affectueusement M. de Goulange, je vais te remplacer un instant, et je ferai: mon possible pour qu'on ne s'aperçoive pas trop de ton absence.

Et pendant que la marquise et les autres dames disparaissaient pour aller mettre une dernière fois la mainj à leur toilette de soirée, le marquis et son fils passaient dans le grand salon.

Des huissiers et des laquais, en grande livrée, attendaient dans l'antichambre.

Partout l'éclairage était magnifique. La lumière des bougies se mêlait à celle du gaz, et tous ces flots d( lumière, qui se reflétaient dans les glaces, avec toutes sortes de rejaillissements et de réverbérations, pro.lui-i saient un effet merveilleux. On se serait cru en plein joui sous les éblouissants rayons du soleil.

La porte d'entrée avait été remp'acéc par une riche ta^

pisserie des Gobelins, relevée d'un côté avec des embrasses de soie tordue en spirales ; d'autres belles tapisseries, disposées en forme de dais, décoraient le perron et son double escalier.

On traversait le vestibule entre deux haies d'arbustes 'ares, couverts de fleurs comme au printemps. Dans l'antichambre, on aurait pu se croire dans un jardin, au milieu d'un parterre. On y avait placé, avec beaucoup d'art et de façon à tromper les yeux, plusieurs massifs de verdure. Un doux parfum s'échappait d'une grande variété de magnifiques fleurs exotiques, qui semblaient sortir de terre.

De place en place, dans le vestibule, l'antichambre et une longue et large galerie, qui s'ouvrait à droite, de superbes statues rie marbre se dressaient au milieu des arbustes et des fleurs. Celte galerie, dont nous parlons, qui communique aux deux ailes de l'hôlel au moyen de deux embranchements circulaires, ressemblait, ce jourlà, avec ses bordures de branches vertes, à une allée ouverte au milieu d'un taillis. De l'intérieur des appartements on pouvait y pénétrer par plusieurs portes. Elle conduisait dans une grande salle, ornée de tableaux et d'objets d'art comme un musée, dans laquelle se trouvait le buffet. Deux grandes tables chargées de pâtisseries, de fruits confits, de toutes sortes de sucreries, de liqueurs fines, de vins exquis attendaient les visiteurs.

A dix heures, le concert commença. Il y avait plus de deux cents personnes dans le grand salon. Toutefois on pouvait encore y trouver place, car il contenaitfacilem.ent trois cents personnes.

L'aspect était vraiment féerique; il suffisait de jeter un coup d'oeil sur cette brillante réunion pour être émerveillé. Les magnifiques épaules nues miroitaient sous la

lumière qui tombait des lustres. Les visages étaient épanouis, les fronts radieux, les yeux étincelants, les lèvres souriantes. Hommes et femmes étaient également bien disposés pour le plaisir.

Les rubis, les sapbirs, les diamants scintillaient et croisaient en tous sens leurs rayons éblouissants; on voyait au-dessus des têtes comme un ruissellement lumineux. Il semblait que, ce soir-là, les plus jolies femmes de Paris se fussent donné rendez-vous à l'hôtel de Coulange . Presque toutes étaient véritablement des reines de beauté. Elles rivalisaient d'élég&nce, de distinction et de grâce. Dans des toilettes admirables, la mode montrait son goût exquis et le luxe étalait toutes ses merveilles.

En réalité, il y avait là l'élite de la haute société parisienne. Le Paris intelligent, le Paris titré, le Paris opulent, en un mot le Paris connu était représenté à cette soirée par un certain nombre de ses illustrations dans la magistrature, l'armée, les lettres, les sciences, les beauxarts et la noblesse. On y remarquait aussi plusieurs personnages politiques appartenant à la gauche de la Chambre.

Nous savons que M. de Coulange avait les idées trèslarges et surtout très-libérales. Ces mots : légitimité, droit divin, le faisaient sourire. Partisan du suffrage universel, il reconnaissait, avant tout, les droits du peuple. Il avait accepté l'empire comme une nécessité; il salua la jeune République, qui délivrait la France, et franchement et sans arrière-pensée il s'était rallié à la République, en applaudissant à ces paroles de M. Thiers : « La République est la forme de gouvernement qui nou-s divise le moins. » Tout à fait homme de son temps, laissant au passé ses vieux préjugés et ne songeant qu'à la

prospérité et à la grandeur de la France, le marquis de Coulange était devenu sincèrement républicain.

Eugène de Coulange, fidèle aux principes de son édu- |cation, partageait absolument les idées du marquis; ils aimaient à s'entourer de personnes avec lesquelles ils pouvaient émettre leurs opinions et parier librement des futures destinées du pays.

Outre le grand salon, la galerie conduisant au buffet et l'antichambre transformée en jardin, plusieurs grandes salles étaient également ouvertes aux invités, et bien qu'ils fussent nombreux, partout on pouvait ciruler à l'aise.

Cependant, tout le monde n'était pas encore arrivé. La marquise, ayant près d'elle Maximilienne, madame de Valcourt, Emmelineet quelques autres dames, se tenait à peu de distance de l'entrée du salon afin de recevoir les retardataires qu'un domestique, en habit noir et cravate blanche, annonçait après chaque morceau de musique. Le marquis allait et venait, passant d'un salon à un autre.

La marquise était très-entourée. On venait lui adresser des félicitations, on la complimentait.

— Votre fête est splendide, madame la marquise, lui disait- on, aucune autre ne peut lui être comparée ; on se croirait, vraiment, au pays des fées et des enchante- nents.

Madame de Coulange répondait avec une grâce exquise. Elle avait pour chacun un sourire, une parole aimable.

Pour un instant elle échappait à ses tristes pensée*, b tes cruelles appréhensions.

Maximilienne et Emmeline attiraient tous les regard^ on ne pouvait se lasser de les admirer.

— Oh î elles sont délicieuses, adoral^les, disail-on. Réell'iiment, les deux amies étaient divinement jolies.

Elles avaient le teint animé, le front irradié, le regard ravi et le joyeux sourire sur les lèvres. Dans leurs beaux yeux illuminés, la joie, le bonheur étincelaient.

En elles tout était rayonnement. Elles faisaient naître le ravi^^sement et répandaient autour d'elles un charme irrésistible.

Il y avait là un essaim de jeunes filles et de jeunes femmes d'une beauté incontestable; mais Maximilienne et Emmeline étaient les plus belles, les plus charmantes. La beauté seule de mademoiselle de Valcourt pouvait être réiieusement comparée à celle de mademoiselle de Coulange.

Eugène et Emmeline échangeaient continuellement de tendres regards d'amoureux et, de temps à autre, quelques mots à voix basse.

Les doux yeux d'Emmeline semblaient dire à Eugène :

— C'est pour vous, pour vous seul que je suis belle I Et le regard du jeune comte répondait à la jeune fille:

— Je vous aime!

Lasalle venait de chanter un air de V Africaine. Le domestique, qui se tenait dans l'antichambre, à la

porte du salon, annonça les personnes qui étaient arrivées pendant que !e brillant artiste chantait :

— Monsieur le comte de Rogas, monsieur le comte de Montgarin.

En entendant annoncer le comlt de Piogas, l'amiral de Sisterne tourna brusquement la tèie et, par un mouvement involontaire, se leva à moitié sur son siège.

Une vieille dame s'était approchée de la marquise et lui disait quelque chose à l'oreille.

Le comte de Rogas enlra suivi du comte deMontgarin.

L'amiral se mit à regarder curieusement le noble étranger, qui avait sur la poitrine le crachat de l'ordre du Christ couvert de brillants et une douzaine d'autres décorations étrangères.

Après avoir fait quelques pas dans le salon, le Portugais s'arrôta. Son regard semblait chercher quelqu'un. Soudain, ses yeux brillèrent et son visage s'épanouit, li venait d'apercevoir, marchant vers lui, la vieille dame qui avait parlé tout bas à la marquise. C'était la marquise de Neuvelle.

— Par ici, messieurs, dit-elle; madame la marquise de Coulange est prévenue, vous êtes attendus; venez, je vais vous présenter.

— Mon cousin le premier, si vous le voulez bien, madame la marquise, dit José.

Et il s'effaça pour livrer passage au jeune homme, qui s'empressa d'offrir son bras à la vieille douairière. Madame de Coulange se leva.

— Madame la marquise, dit madame de Neuvelle, permettez-moi de vous présenter M. le comte Ludovic de Montgarin et son cousin, }>l. le comte de Rogas, un noble Portugais, qui aime la France et surtout Paris comme un vrai Parisien,

— Messieurs, soyez les bienvenus, dit la marquise de son ton le plus gracieux ; je remercie madame la marquise de Neuvelle à qui nous devons votre présence à notre soirée.

— Madame la marquise, l'honneur est pour mon cousin et moi, répondit José en s'inciinant avec une aisance parfaite.

Madame de Neuvelle reprit la parole.

— Vous pouvez remercier madame la marquise, dit-

ello, car êlre invité à celle fêle est une grande, une très grande faveur.

— D'autant plus grande que nous n'avions pas le bonheur d'être connus de madame la marquise, répliqua Is Porlugais; awssi nous l'apprécions comme une chose d'un prix ineslim ible.

— Madame la marquise peut croire que je lui suis infiniment i-econnaissant... balbutia le comte deMoulgarin, dont les yeux éblouis ne quitlaicnt pas les deux jeunes filles.

L'une de ces deux ravissantes personnes doit être mademoiselle de Coulange, pensait-il ; mais, laquelle? Elles sont également adorables. Pourtant^ celle-ci, dont le doux rt'gard exprime tant de choses mystérieuses, doit être mademoiselle Maximilienne.

Il ne se trompait pas; l'émotion de son cœur lui faisait reconnaîlre mademoiselle de Coulange.

Et il la contemplait avec une admiration si profonde, que, devinant sa pensée, la jeune fille baissa les yeux, pendant qu'une vive rougeur colorait ses joues et montait à son front.

— Monsieur de Montgarin, reprenait la vieille dame, j'ai dit à madame la marquise de Coulange tout le bien que je pensais de vous; donc, maintenant elle vous connaîi.

— Vous avez sans doute beaucoup exagéré mon faible mérite, madame la marquise.

— Vous éles modeste, monsieur, dit madame de Coulange en souriant.

— Oui, très-modeste, appuya la douairière. Ah! la modestie est si rare aujourd'hui chez les hommes, qu'on doit leur en tenir compte comme d'une vertu.

— De grâce; madame, répliqua vivement Ludovic, ayez pitié de moil

— Elle va bien, très-bien, la vieille marquise, se disait José Basco ; la voilà à cheval sur son dada, elle ne s'arrêtera plus.

— Monsieur le comte de Montgarin est un grand danseur, reprit la vieille dame ; il sera une excellente recrue pour ces demoiselles et ces jeunes femmes qui raffolent de la danse.

— C'est une mission que vous me confiez, madame, je tâcherai de la remplir de mon mieux, répondit Ludovic.

Le concert était terminé; on allait jouer la comédie annoncée sur le programme.

A ce moment, le marquis, qui sortait d'une salle où étaient placées plusieurs tables de jeu, s'approcha de la marquise.

— Messieurs, dit-elle, M. le marquis de Coulange.

Et elle présenta à son mari le comte de Montgarin et son compagnon.

— Messieurs, dit le marquis, nous serons heureux de vous compter au nombre de nos amis.

— Mon fils, ma fille, reprit la marquise, en désignant l'un après l'autre Eugène et Maximilienne.

Le comte de Montgarin sentit comme une flamme traverser son cœur.

— C'est elle, c'est bien elle, pensa-t-il. Ah! comme elle est belle!

La présentation était faite dans toutes les règles. José et Ludovic saluèrent et s'éloignèrent.

— Eh bien, ma chère marquise, que pensei.-vou£ de mon protégé? demanda madame de Neuvelle.

— Mais il est fort bien, ce jeune homme.

— N'est-ce pas? je suis enchantée de savoir qu'il vous pidit.

José Basco et le comte de Montgarin étaient sortis du salon. Ils causaient tout bas dans une pièce contiguë où ils se trouvaient presque seuls, tout le monde s'étant porté dans le grand salon pour entendre les comédiens qui venaient de paraître sur la scène.

— Mon cher comte, dit José, vous avez l'air soucieux.

— Soucieux, non, mais étourdi, ébloui; je suis sous le coup d'un charme étrange qui ressemble au vertige.

— Et c'est le doux regard de mademoiselle de Coulange qui a produit cet effet-là?

— Ah! mon cher de Rogas, quelle ravissante jeune fille!

— Eh bien, vous avais-je fait de mademoiselle Maximilienne un portrait trop flatteur?

— Vous êtes resté bien au-dessous de la réalité, de Rogas; mais le peintre le plus habile ne pourrait faire son portrait ressemblant... Est-ce qu'il est possible de rendre la suavité de son sourire, l'expression magique de son regard adorable ?

— Ceci est du véritable enthousiasme.

— De Rogas, je suis dans l'enivrement. Avant de la connaître, d'après ce que vous m'aviez dit d'elle, je l'aimais déjà; maintenant que je l'ai vue, que la douce lumière de ses beaux yeux a pénétré tout mon être, jugez dans quel état se trouve mon cœur... Je l'aime, de Rogas; je l'aime, ou piutôt, je l'adore.

— Mon cher, la façon dont vous me le dites ne me permet pas d'en douter.

— Tsnez, de Rogas, je n'ai plus qu'une crainte, une seule...

— Quelle est cette crainte, mon cher comte ?

— Que VOUS ne réussissiez pas dans voire entreprise. De Rogas, il faut que j'épouse mademoiselle de Coulange.

— Hé ' vous l'épouserez ! N'eslce pas pour cela que je travaille?

— Écoutez, de Rogas, je me connais, je ne recule jamais devant rien; si vous vous trompiez dans vos combinaisons, si mademoiselle de Goulange m'était refusée, si un autre plus heureux que moi...

— Eh bien?

— Je ne sais de quoi je serais capable.

— Aiiriez-Yous peur déjà d'avoir un rival?

— Oui.

— Décidément, mon cher comte, l'amour vous trouble l'esprit.

— De Rogas, tout à Fheure il y avait près d'elle un jeune homme.

— Il y en avait même plusieurs.

— Ce jeune homme la regardait...

— Cela n'est pas défendu.

— Il la dévorait des yeux... J'en suis sûr, de Rogas, celui-là l'aime.

— Tant pis pour lui. Rassurez-vous, mon cher Ludovic, si vous avez un rival et qu'il nous gêne, nous l'éloignerons. Allons, reprenez votre calme et soyez complètement m.'ître devons; ce soir vous devez être superbe. Amusez-vous et ne songez qu'à plaire à mademoiselle Maximilienne, en vous rappelant que je suis là et que je veille.

Il s'éloigna de quelques pas et, revenant aussitôt :

— Encore un mot, dit-il. La marquise de Neuvelle a Hé parfaite, ne la négligez pas, elle peut faire beaucoup pour nous et il nous faut tirer parti de son engouement.

De mon côté, je saurai l'entretenir dans ses excellentes dispositions à votre égard. La vieille coquette est lancée ; je veux la pousser en avant sans lui laisser le temps de reprendre haleine.

COMMENT JOSÉ SORT d'uN MAUVAIS PAS

Le bal était très-animé. Quadrilles, valses, polkas, mazurkas se succédaient et les jambes ne se lassaient point.

Pendant que ceux-ci — les jeunes — dansaient et s'en donnaient h cœur joie, les hommes d'un âge mûr entouraient les tables de jeu. D'autres encore , les graves personnages, formaient des groupes et causaient. Beaucoup de personnes circulaient dans les salons et la galerie du buffet qui était souvent encombrée. On pouvait s'y asseoir sur des sièges placés avec art au milieu des arbustes. La chaleur était grande, onsemblait se mettre h l'ombre des rayons du soleil.

Le comte de Montgarin dansait ; il se faisait remarquer entre tous pir sa légèreté et l'élégance de ses mouvements.Si Maximilienne était, par sa beauté et sa grâce, la reine du bal, on était forcé de convenir que M. de Montgarin avait une grande supériorité sur tous les autres danseurs.

José Basco allait et venait. Il était constamment en mouvement. îl observait tout, rien ne lui échappait. Les oreilles et les yeux ouverts, il écoutait et regardait. Un nuage ne pouvait passer sur le front de la mar-

quise sans qu'il le vît; il cherchait à deviner ses pensées dans son regard et môme dans son sourire.

Deux fois seulement il s'clait approché d'une table de jeu pour mettre quelques louis sur le tapis vert. Il avait le talent de gagner quand il le voulait; il perdit, cependant ; il était prudent I

L'orchestre jouait une valse de Strauss. Le comte de Montgarin et mademoiselle de Goulange valsaient ensemble. La marquise de Neuvelle les suivait des yeux à travers le tourbillon de la valse dans une sorle de ravissement ou d'extase. A chaque instant elle laissait échapper un oh! ou un ah! d'admiration.

Soudain, une voix murmura à son oreille :

— Un joli couple, n'est-ce pas, madame la marquise?

Lt vieille dame se retourna.

— Ah! c'est vous, monsieur de Rogas; oui, vraiment, ils sont charmants, répondit-elle.

Elle soupira.

— Autrefois, continua-t-elle, j'étais comme Maximilienne, j'adorais la danse; je ne me lassais point de tourner et de sauter. Je pouvais vaincre facilement, l'un après l'autre, quatre ou cinq cavaliers des plus intrépides. Ah! il est loin ce temps-là !... Aujourd'hui je me contente de regarder. N'importe, j'éprouve encore un énorme plaisir à admirer les jeunes. La jeunesse! mais c'estf'^' qui nous rappelle le mieux le passé!... Voyezvous, monsieur le comte, j'aime ce qui est jeune, ce qui est ardent, a qui est beau; oui, j'aime, j'adore la jeunesse!... Il me semble que ces brillantes fleurs du printemps redonnent un nouvel éclat et un nouveau parfum aux roses fanées de mon autonme!

— Madame la marquise a une grâce, une vivacité d'es-

prit, un charme que beaucoup déjeunes femmes lui envient, répliqua José d'une voix mielleuse.

— Monsieur le comte, vous êtes un grand flalteuF.

— Madame la marquise ne peut m'en vouloir de lui dire la vérité.

— Eh, non, je ne vous en veux pas! Des paroles gracieuses, des compliments, des prévenances, des petits soins, nous voulons cela à tout âge, nous autres femmes. Mais, mon cher comte, la véritable grâe^ ce qui ravit, ce qui charme, le voilà sous nos yeux. C'est mademoiselle Emmeline de Valcourt qui danse avec M. Eugène de Coulange^ son fiancé ; c'est Maximilienne et le comte de Monlgarin. Quelle légèreté, quelle souplesse, quelle aisance ! A la bonne heure, c'est comme cela qu'il faut valser. Je dis comme vous, monsieur le comte, c'est un joli couple; ils sont vraiment beaux tous les deux. Voyez, comte, voyez donc comme ils se regardent, comme leurs yeux pétillent!... Il chuchote quelques mots à son oreille, elle sourit... Comte, je suis sûr qu'il vient de lui faire un compliment. Je ne les vois plus, la mesure les emporte, ils pa.^^ftent comme le vent. Comte, il me sembleque jetourne moi-même ; cette valse est vertigineuse.

Ace moment, José sentit qu'on le touchait légèrement à l'épaule. Il se retourna brusquement et se trouva en face du comte de Sisterne.

L'amiral avait le sourire sur les lèvres. Les yeux étonnés du Portugais devinrent interrogatifs.

— Je voudrais vous demander quelque chrse, lui dit ^amiral.

— A moi? fit José de plus en pi us étonne.

— Oui, monsieur, si vous ne me trouvez pas indiscret, et s'il ne vous déplaît pas de répondre à mes questions.

— Je suis à vos ordres, monsieur; de quoi s'agit-il?

— Je dois vous dire, d'abord, qui je suis; mon nom ne vous est peut-être pas inconnu; vous avez dû l'enlendic prononcer quelquefois dans votre pays : je suis l'amiial de Sislerne.

José salua respeclueusement.

— Votre nom, monsieur l'amiral, répondit-il, est connu dans toutes les parties du monde comme en France. Je suis heureux et honoré de me trouver en pré= sence d'une des grandes illustrations de la marine française'.

— Si vous le voulez bien, monsieur de Ptogas, reprit l'amiral, nous sortirons du salon et nous chercherons un endroit où nous pourrons causer un instant sans être dérangés.

José s'inclina et suivit le comte de Sisterne, en se demandant :

— Que peut-il me vouloir? M'aurait-il déjà rencontré quelque part? Me connaîtrait-il?

Les coquins ont beau payer d'audace, ils ne sont jamais entièrement tranquilles. José sentait naître en lui une vague inquiétude.

Après avoir traversé une grande pièce, les deux hommes pénétrèrent dans une chambre oii, pour le moment, il n'y avait personne,

— Ici, nous sommes un peu plus loin du bruit, dit l'amiral. Asseyons-nous, monsieur de Rogas.

En s'asseyant, celui-ci jeta autour de lui un regard rapide. Puis les sourcils légèrement froncés et les yeux fixés 3ur M, de Sisterne :

— Monsieur le comte, dit-il, je vous écoute.

— Monsieur de Rogas, vous êtes Portugais, m'a-t-oe dit?

— Oui, monsieur.

— Et vous êles le parent de ce jeune homme, le comte de Montgarin, qui s'est fait fort remarquer par son élégance et ses bonnes manières?

— Oui, monsieur, son petit-cousin, par sa mère, qui descend d'une vieille famille espagaole, laquelle a, dans les temps, contracté plusieurs alliances en Portugal. Monsieur l'amiral veut-il me dire pourquoi il m'adresse ces questions?

— Certainement. Mais permettez-moi de vous en adresser une nouvelle. Est-ce qu'il y a, en Portugal, plusieurs familles deRogas?

José Basco tressaillit. Mais se raidissant contre son émotion, il répondit avec assurance :

— Une seule, monsieur le comte, la mienne.

— C'est singulier, murmura l'amiral.

L'inquiétude de José augmentait. Il était comme sur

des charbons ardents; le sang lui montait à la lêle et bourdonnait dans ses oreilles.

. — Quand vous êtes arrivé, reprit M. de Sisterne, je me trouvais à l'entrée du salon, non loin de madame la marquise de Coulange. Quand le domestique vous a annoncé, j'ai éprouvé une vive émotion...

José fit un mouvement brusque. Son malaise augmentait.

— Vous allez comprendre, continua l'amiral : J'ai eu quelques amis dans ma vie; parmi eux il en est un pour lequel j'avais une très-profonde affection. Nous nou", étions rencontrés, la première fois, dans un combat quo Portugais et Français, réunis pour la circonstance, furent obligés de livrer à une peuplade sauvage sur la plago d'une lie océanienne. Ah! c'était un vaillant, monsieur, une riche nature, tranche et loyale, un noble coeur!...

LE riLS 191

r^ous nous sommes revus souvent et quand, en nier, nos pavillons se rencontraient, nous ne passions pas sans échanger un salut fraternel. Eh bien, monsieur, l'homme dont je vous parle, qui était comme moi un marin, cet ami qui me fut si cher, s'appelait le comte de Rogas.

— Mon frère, monsieur l'amiral, répondit José Casco avec impudence.

— Ah! fit monsieur de Sisterne.

— Oui, monsieur le comte, reprit José, mon Itrave frère était un vaillant, un noble cœur. Il esl )nort, en 1858, de la fièvre jaune, à bord du Taciturne, qu'il commandait.

— C'est vrai, j'ai appris cela deux ans plus lard, aux Antilles.

José eut l'air d'essuyer une larme, et reprit d'une voix émue :

— Ah ! la mort du commandant de Rogas a é'ié pour le Portugal et pour son roi une perle cruelle.

— Et aussi pour ses amis, monsieur.

— J'en suis convaincu, monsieur le comte; et, pour la grande mémoire du marin portugais, je remercie l'amiral français de ses bonnes paroles.

— Ainsi, monsieur de Rogas, vous êtes le frère de celui qui fut un de mes meilleurs amis?

— Son frère cadet, monsieur le comte.

— Je suis franc, monsieur de Rogas, je veux l'être avec vous. Eh bien, je dois vous dire que je suis surpris.

— Pourquoi, monsieur le comte?

— Comme je viens de vous le dire, j'étais intimenaent lié avec le commandant de Rogas; il m'a beaucoup parlé de sa famille, d'une sœur charmante plus jeune aue lui...

— Un an après la mort de mon frère, j'ai eu encore la douleur de perdre ma sœur.

— Eh bien, monsieur de Rogas, ce qui me surprend, c'est que mon ami ne m'ait jamais dit qu'il eût un frère.

— En effet, monsieur le comte, c'est surprenant, répondit José avec assurance.

— Et je ne m'explique pas la raison du silence qu'il a gardé.

— Il avait certainement un motif pour ne point vous parler de moi. Lequel? Je cherche vainement...

M. de Sisterne secoua la tête.

— C'est incompréhensible, dit-il.

— Ah! çà, est-ce qu'il aurait un doute? pensait José. Après un court instant de silence, M. de Sisterne reprit :

— Le comte de Rogas ne m'a point dit non plus qu'il avait des parents en France.

— Ceci est moins étonnant, répliqua vivement José ; le comte de Montgarin est mon cousin au quatrième ou cinquième degré; il est probable que mon frère n'avait pas connaissance de cette parenté.

— C'est possible, fît l'amiral.

Et de nouveau il resta silencieux. 11 sembiïiit réfléchir.

Un pli se creusait sur le front de Je se Basco pendant que son regaid sombre interrogeait la physionomie de l'amiral. Il sentait l'inquiétude lui revenir et se demandait si réellement un obstacle imprévu allait se dresser devant lui.

M. de Sisterne releva la tête et ses yeux se fixèrent sur le Portugais.

— Excusez-moi, monsieur de Rogas, dit-il, pensant que l'étranger pouvait trouver son attitude singulière.

LE FILS I9î

il m'arrive quelquefois de m'enfoncer ainsi, malgré moi, dans mes anciens souvenirs.

— Comment, se dit José, il me fait des excuses; c'est drôle!

Il retrouva subitement toute son assurence et il eut un redoublement d'audace.

— Vous me regardez, monsieur Tamiral, reprit-il ; vous vous apercevez sans doute que je ressemble au commandant de Rogas; beaucoup de personnes qui l'ont connu affirment que cette ressemblance est frappante.

M. de Sisterne eut un mouvement de tête significatif.

— Vous avez sa taille, répondit-il, et quelque chose de son air grave et réfléchi; mais je ne retrouve aucun de ses traits sur votre visage.

José se mordit les lèvres. Il comprit qu'il était allé trop loin et que, souvent, en voulant trop prouver on ne prouve rien. Heureusement pour lui, le comte de Sisterne était tout à fait sans défiance. Son esprit, d'ailleurs, étant toujours dirigé vers le bien, il admettait difficilement l'idée du mal chez les autres ; il n'aurait pas osé supposer seulement qu'il pouvait être la dupe d'un coquin habile.

A cette trop grande confiance qu'il avait dans autrui, l'amiral avait dû de nombreuses déceptions; il en avait souffert, et cependant il ne s'était pas corrigé de ce défaut. Mais quand il découvrait qu'on l'avait trompé, quel que soit le rôle qu'on lui eût fait jouer, tout ce qu'il y avait de loyauté en lui se révoltait. Alors il devenait impitoyable et ne pardonnait jamais. C'est ainsi qu'il avait cessé de voir certains de ses amis qui, comptant sur sa générosité, avaient cru pouvoir abuser de son aveugle confiance.

José était debout, l'amiral se leva à son tour.

— Monsieur de Rogas, êtes-vous à Paris pour longtemps? demanda-t-il.

— Pour quelques mois au moins, monsieur le comte, répondit le Portugais; peut-être prendrai-je la résolution de m'y fixer définitivement.

— On n'abandonne jamais complèleniAnt son pays, répliqua l'amiral en souriant.

- Je n'y ai plus aucun parent, dit tristement José.

— Oui, je comprends... Tout pays sans la famille ressemble à un désert.

Et, tendant la main à l'aventurier :

— Monsieur de Rogas, reprit-il, le frère de mon ancien ami ne saurait être pour moi un étranger; s'il vous est agréable de venir me voir quelquefois, vous pouvez compter sur un accueil cordial.

— ^lonsieurle comte, répondit José d'un ton p';a6tré, je n'oublierai point vot'e très-gracieuse invitation.

Ils sortirent de la chambre, échangèrent encore une poignée de mains et se séparèrent.

— Décidément, se dit José, je commence à croire que maître Satan lui-même se mêle de nos affaires; il joue la partie avec moietc'estlui qui tient les cartes. C'est égal, à un moment j'ai eu peur... Étais-je assez bête! J'ai pris mes précautions, je n'agis qu'avec une extrême prudence. Non, il est impossible qu'on puisse avoir un doute. Du reste, tous ces gens-là ne demandent qu'à être trompés... Ils ne voient rien, ils sont aveugles ou leur honnêteté leur met un bandeau sur les yeux. Allons, allons, tout marche à souhait, nous aurons les millions du marquis.

Le comte de Sisterne est réellement un bien brave homme, continua-t-il ; il m'a tout de môme invité à ^ller chez lui... J'irai certainement. Hé, hé, l'amitié

d'un amiral n'esl pas à dédaigner. A l'occasion on peut s'en servir. Morbleu! si c'est nécessaire et si je le veux, cet excellent comte de Sisterne sera pour nous, comme la vieille maniuise de Nouvelle.

Un double éclair jaillit de ses yeux et il promena autour de lui son regard superbe. C'était déjà l'orgueil du triomphe!

Les heures s'étaient rapidement écoulées pour to-ut le monde. La fête touchait à sa fin, et les uns après les autres les invités se retiraient.

José Basco rentra dans le grand salon. Il s'approcha du comte deMontgarin et lui dit :

— C'est l'heure de partir, assez pour aujourd'hui; il faut savoir n'abuser de rien.

— Je suis prêt, répondit le jeune homme.

Ils allèrent saluer madame de Goulange et Maximilicnne, ainsi que la vieille marquise de Neuvelle, qui, l'heure de son sommeil étant passée, était décidée à ne s'en aller qu'après avoir entendu la dernière note de musique.

— A bientôt, dit-elle à Ludovic, en accompagnant ces mots d'un mouvement de tête affectueux.

— Demain, j'aurai l'honneur d'aller présenter mes devoirs à madame la marquise, répondit-il.

Vingt minutes plus tard, l'hôtel de Coulange et la rui' de Babyîone étaient retombés dans le silence. Les domestiques se balaient d'éteindre le gaz et les bougies afin d'aller se livrer au repos dont ils avaient besoin.

Après avoir renvoyé :a femme de chambre, qui l'avait aidée à se dé>habiller, Maximilienne venait de se mettre au lit. Bien qu'elle fût très-faliguée, car elle avait beaucoup dansé, elle ne songeait pas à s'endormir; ses beaux yeux restaient grands ouverts. A leur expression, à l'éclat

dont ils brillaient, on aurait dit qu'elle entendait et écoutait quelque chose. Était-ce le bruit de l'orchestre qui résonnait encore à ses oreilles? ou bien Técho de quelques douces paroles dont elle gardait le souvenir?

Elle était agitée, et, par instants, sa poitrine se sou» levait. Elle éprouvait une sensation inconnue; c'était uns émotion délicieuse, une sorte de ravissement indéfinissable, et il lui semblait que quelque chose de mystérieux parlait à son cœur et à son âme.

Nous pouvons le dire, Maximilienne pensait au comte deMontgarin. L'élève de José Basco avait eu le bonheur d'occuper l'attention de mademoiselle de Goulangc, et, pour la première fois, sous le regard d'un homme, la jeune tille avait senti palpiter son cœur.

Comme nous l'avons dit, dès qu'il s'était trouvé en présence de Maximilienne, Ludovic avait été saisi d'une admiration aussi profonde que sincère. La jeune fille avait remarqué son trouble et deviné facilement l'impression causée par sa beauté. Aussitôt elle sentit,une émotion inexplicable pénétrer jusqu'à son cœur. Du regard de l'une comme du regard de l'autre, une étincelle avait jailli, et il en était résulté un choc dont le contrecoup avait frappé les deux cœurs en même temps.

Sans pouvoir se renrlre compte de ce qu'elle éprouvait, Maximilienne sentit qu'elle s'intéressait vivement à ce jeune homme qu'elle ne connaissait point et qu'elle voyait pour la première fois.

Plus tard, quand le bal les eut rapprochés et qu'il vint, presque en tremblant, l'inviter pour une polka, c'est avec une nouvelle émotion de plaisir .qu'elle avait mis sa main dans la sienne.

C'est à tout cela que pensait Maximilienne; voilà

pourquoi, au lieu de dormir, ses yeux restaient ouverts.

Pendant ce temps les premières lueurs du crépuscule éclairaient sa chambre virginale.

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