‹ Le FilsChapitre 15 sur 41 · UN NOUVEAU SCAPIN · texte numérisé non relu

UN NOUVEAU SCAPIN

Deux mois se sont écoulés depuis la brillante soirée offerte par le marquis et la marquise de Coulange à l'élite de la société parisienne.

Ce laps de temps a été bien employé par M. de Montgarin. De son côté, naturellement, José Basco n'est pas resté inactif.

Après avoir fait de fréquentes visites àl'hôlel de Coulange, où il a toujours été parfaitement reçu, Ludovic a cessé brusquement de s'y présenter, obéissant à un ordre impérieux de José Basco,

Ceci était un calcul du Portugais et avait son importance dans une de ses combinaisons ténébreuses. La feinte retraite du jeune homme était destinée à servir ses projets.

Un jour, dans l'après-midi, José Basco se présenta chez la marquise de Neuvelle. La vieille dame était seule. Il le savait. Il s'était fait avant d'entrer une figure de circonstance. Il avait l'air préoccupé, soucieux. La marquise s'en aperçut.

— Que vous est-il donc arrivé? lui demanda-t-elle.

— Poui-quoi me faites-vous cette question, marquise / répondit-il en la regardant tristement.

— Pourquoi? Mais parce que je vois que vous n'avez oas voire figure habituelle. En vérité, mon cher comte, vous êtes triste comme un bonnet de nuit; on pourrait croire que vous allez pleurer.

— Il est impossible de vous rien cacher, madame la marquise. Eh bien, oui, j'ai de la tristesse dans l'âme.

— Pourquoi?

— Je ne suis pas content, je suis contrarié...

— Cela se voit assez à votre air sombre. Si ce n'est pas trop vous demander, dites-moi ce qui vous chagrine.

— Malheureusement, madame la marquise, vous ne pouvez rien à ma peine, et je ne sais pas si j'ai le droit de vous en faire connaître la cause.

Ces paroles produisirent l'effet espéré. La curiosité de la vieille dame fut vivement excitée.

— Ne suis-je pas votre amie? fit-elle.

— C'est vrai. J'ai eu le bonheur de mériter votre précieuse amitié; aussi est-ce à vous seule que je puis confier...

Il s'interrompit brusquement avec intention.

— Eh bien? l'interrogea vivement la marquise.

— Je crains... Tenez, madame la marquise, il vaut mieux que je me taise, que vous ne sachiez rien.

— Ah ! çà, mais c'est donc bien grave?

— Très-grave, répondit José en hochnnt la lête.

— Oh! alors, monsieur de Rogas, je vous en prie, parlez. ]\Ion Dieu, bien que je ne sois qu'une vieille femme, peut-être suis-je encore boune à quelque chose. Allons, inonsieur de Rogas, parlez, je vous écoule. A moi, on peut tout dire. Si c'est un secret, je vous promets de le %jarder.

Le Portugais eut l'air de faire ae j;iands efforts pour

▼aincre son hcsi talion. La marquise avait fait rouler son fauteuil pour se rapprocher de lui.

— Vous le voulez, madame la marquise, dit-il ; eh bien, soit, vous allez connaître la cause de ma tristesse. \prcs tout, pourquoi vous cacher cela? Votre amitié pourra peut-être -ûuelque chose où mon alTection est impuissante. Madame la marquise, il s'agit de mon cousin, le comte de ^lontgarin.

La vieille dame ne put retenir une exclamation.

— Mais c'est vrai, dit-elle d'une voix émue, il y a plus do quinze jours que je ne l'ai vu ; que se passe-t-il donc? Est-ce qu'il est malade?

— Physiquement, non; mais il est dans une situation d'esprit qui m'inquiète sérieusement.

— Ah ! vous m'effrayez !

— Madame la m.arquise, je crains pour sa raison.

— Pour sa raison? répéta la vieille dame. Je ne comprends pas; expi^qaez-vous, monsieur de Rogas.

— Madame la marquise, Ludovic est amoureux.

Sur ces mots, la douairière se mit à rire aux éclats. Puis, se calmant subitem.ent :

— Vous m'aviez épouvantée, dit-elle ; mais me voilà rassurée. Ah! M. de Montgarin est amoureux! Mais je trouve cela fort naturel, mon cher comte, et n'y vois absolument rien qui soit de nature à justifier vos inquié tudes.

— Dans bien des cas le mal d'amour a des suites terribles, répliqua José avec un air piteux.

— Vous voulez dire qu'il conduit au suicide; c'est un moyen de guérison qui n'est guère employé que par les grisetles et les faibles d'esprit.

■ — Si je suis inquiet, je puis même dire effrayé, vous devez bien penser, madame la marquise, que ce n'es'

pas sans motifs. Écoutez : Ludovic est amoureux, maig amoureux à en perdre la tête ou à en mourir. Depuis quelques jours il est dans un état pitoyable. Il ne dort plus et c'est à peine si l'on parvient à lui ^aire prendre un peu de nourriture. Il ne sort plus et ks veut plus voir personne, pas même moi. Le jour comme la nuit il reste solitaire dans sa chambre, dont il ferme tous les rideaux pour empêcher la lumière d'y pénétrer. Que fait-il pendant ces longues heures d'isolement? Il se dé»sole etfionge peut-être à en finir avec la vie. Oa l'entend pousser des plaintes et des gémissements à fendre l'âme.

Ce malin, à force de supplications, je l'ai décidé à me recevoir, et il m'a ouvert sa porte. Je l'ai trouvé affreusement pâle, les cheveux en désordre, les yeux hagards. Je lui adressai plusieurs questions.

« Non, non, me répondit-il avec brusquerie, je ne veux rien vous dire. Je suis malheureux, le courage me manque, je suis désespéré. »

Et il se mit à soupirer, à gémir.

J'insistai pour savoir la cause de ce grand chagrin; mais ce n'est qu'au bout d'une demi-heure, et en employant toute l'éloquence que mon amitié pour lui pouvait m'inspirer, que j'eus enfin raison de sa résistance. Quelques paroles lui échappèrent malgré lui. Je compris et je finis par lui arracher son secret en entier.

Alors, madame la marquise, je crus devoir faire appel à sa raison et à son courage ; mais, hélas! je m'aperçus bien vite que je me heurtais contre un véritable désespoir. Sa raison seule pourrait le rappeler à lui-même et le guérir, et sa raison l'abandonne. Maintenant, madame la marquise, vous connaissez la cause de ma tristesse et vous deve.ï voir que la situation est loin d'èlrtî rassurante

Madame de Neuvelle avait écouté avec la plus grande atfention. José Basco attendait avec une certaine anxiété la réponse de la vieille dame, afin de connaître l'effet produit par son récit.

— Ce que- vous venez de me raconter est étrange, monsieur le comte, dit la marquise, et, en effet, excessivement grave. Voilà un amour qui ne se présente pas dans les conditions ordinaires, c'est plus qu'une passion violente. Vous le voyez, je ne ris plus; je suis, au contraire, fort émue et comme vous très-inquiète. Il faut, à tout prix, que nous sauvions ce pauvre garçon.

Le regard du Portugais s'illumina.

— Oui, murmura-t-il, il faut le sauver, si c'est possible.

— D'après ce que vous m'avez dit, mon cher comte, je vois que votre cousin est un amoureux sans espoir, soit que son amour ait été repoussé ou que la belle dont il est épris en aime un autre.

— L'amour du comte de Montgarin n'a point été repoussé par cette raison bien simple qu'il le garde caché au fond de son cœur, et il ignore absolument si le cœur de la jeune fille qu'il aime appartient à un autre.

— Alors, je ne comprends plus du tout, r^'.pliqua la marquise, à moins que M. de Montgarin ne soit complètement fou.

— Hélas ! madame, entre le comte de Montgarin et celle qu'il aime, il y a un obstacle qu'il ne veut même pas essayer de franchir.

— Ah! quel est donc cet obstacle si effrayant? fît la marquise.

— La jeune fille appartient à une illustre famille, qui i en plus de sa haute noblesse, une immense fortune.

— Gomment, c'est pour cela?...

— Oui, madame la marquise, c'est pour cela que le malheureux est désespéré, souffre en silence et renferme en lui le secret qui Tétouffe.

— Mais n'est-il pas noble aussi, lui?... 12 est jeune, beau, distingué, spirituel; il a tout pour plaire.

— Sans doute, madame la marquise; mais la jeune fille est tellement au-dessus de lui par son nom et sa fortune qu'il n"ose lever les yeux jusqu'à elle.

— Oh! la fortune, la fortune! fît la vieille dame en hochant la têle.

— Pourtant, madame, voilà le grand, le véritable obstacle dont je vous parlais tout à l'heure. Le comte de Moutgarin, qui a fait de son amour un culte, craindrait surtout qu'on puisse l'accuser de vénalité. — « De Rogas, m'a-t-il dit avec exaltation, j'aimerais mieux mourir sur l'heure plutôt que de révéler mon secret à un autre qu'à vous. Mon amour est insensé, je le sais; j'ai fait tout au monde pour l'extirper de mon cœur et je n'ai pu y parvenir. Je ne puis prétendre à elle^et je l'aime, je l'adore ! V^là mon malheur, voilà ce qui me tue!

Il y eut un moment de silence pendant lequel José interrogea :a physionomie de la douairière.

— PoL-iant, reprit celle-ci, le comte de Montgarin n'est pas sans fortune. Je sais qu'il a fait de folles dépenses, il m'a raconté ses petites peccadilles de jeunesse. Mais il lui reste le château de ses ancêtres, ses fermes, ses vignobles et son petit hôtel à Paris. Il me semble qu'avec tout cela on peut faire assez bonne fîgure. Quand on a ensuite, comme lui, certains avantages physiques, on a le droit d'être un peu plus hardi.

— J'avoue, madame la marquise, que je ne lui ai p-t^ conseillé la hardiesse.

— Pourquoi cela?

— Parce que je trouve aussi qu'entre la jeune fille et lui il y a une énorme distance.

— Cette manière de voir vous fait honneur, monsieur de RogaS) et vous et votre cousin obéissez à un noble sentiment.

— Midaino la marquise, riposta le fourbe avec aplomb et en se redressant, mon cousin et moi nous sommes des gentilshommes!

— Hé, mon cher comte, répondit le vieille dame en s'animant, ce n'est pas une raison pour que des sentiments semblables aux vôtres et à ceux du comte de Montgarin ne trouvent personne pour les apprécier ou soient méconnus. Vertudieu! comme disait autrefois mon père, l'amour du cher comie de Montgarin m'intéresse, et, dès à présent, je prends pour lui fait et cause.

Comme l'avait prévu José Basco, qui avait longuement étudié son caractère, la marquise tombait dans le piè^o qui lui était tendu.

Le Portugais eut un tressaillement de joie.

Madame de Neuvelle reprit :

— Je dois connaître cette famille dont vous n'avez pas cru devoir me dire le nom, monsieur de Rogas.

— Assurément, madame la marquise.

— Et la jeune fille, est-ce que je la connais aussi?

— Vous la connaissez.

• — Ah! alors, dites-moi son nom.

José parât embarrassé.

— C'est que... balbutia-t-il.

La vieille dane ne put réprimer un mouvement d'ini" patience.

— Tene:., comte, dit-elle, vous êtes agaçant!

— Mon Dieu, madame la marquise, il ne s'agit point d'une chose qui m'est personnelle, mais d'un secret qui

appartient au comte de Montgaiin. Vous comprenez cer tainement mes scrupules, peut-être ai-je été déjà trop indiscret.

— Monsieur de Rogas, je comprends vos scrupules, mais je ne blâme pas votre indiscrétion. J'ai de l'amitié pour le comte de Montgarin, vous le savez ; je vous le répète, sa situation m'intéresse. Je veux, si je le peux faire quelque chose pour lui. Mais encore faut-il que je sache à qui m'adresser.

— Je vois, madame la marquise, que je ne dois rien vous cacher. Eh bien, le comte de Montgarin aime mademoiselle Maximilienne de Goulange.

— Maximilienne! exclama la douairière en faisant un bond sur son fauteuil.

Après un court silence elle continua :

— Je me rappelle la façon dont il la regardait. La chose ne doit pas me surprendre, elle devait arriver.

— Oui, fatalement. Ah! madame la marquise, il mau dit aujourd'hui la curiosité qui l'a poussé à assister h cette fêle où il a vu la première fois mademoiselle d Coulange. Vous êtes de mon avis, n'est-ce pas? Le mal heur du pauvre Ludovic est réel?

— Permettez, monsieur de Kogas, vous voyez la choso d'une façon, je puis la voir autrement.

— Que voulez-vous dire?

— Que rien n'est désespéré, au contraire.

— Quoi! madame la marquise suppose, croit pos sible...

— Oui, si toutefois le cœur de Maximilienne est libr de tout engagement; mais je suis presque sûre qu'il u* pas encore parlé.

— Madame la marquise paraît oublier l'immense for tune du marquis de Goulange.

— Monsieur de Rogas, répliqua fièrement madame ai Neisvelle, dans celte famille, les questions d'argent sont /oujours mises en dehors des choses du cœur; c'est d;, îradition chez les Coulange. La mère du marquis dj Coulange, qui fut ma meilleure amie, était sans fortune; le uiarquis lui-même a épousé mademoiselle Mathilde de Pernv, qui n'avait pas de dot. L'homme que Maximilienne aimera sera son époux, n'aurait-il pas un écu vaillant. Cela, je vous le garantis; je connais à ce sujet îes idées de la fille et du père. Mais, enlendons-nous bien : je dis que Maxiniilienne épousera l'homme de son choix, parce qu'elle est incapable d'aimer le premier venu, c'est-à-dire un homme qui ne soit pas digne d'elle.

Maximilienne n'est pas ce qu'elle paraît être. A voir sa vivacité, son enjouement, on pourrait la croire frivole; non, elle est réfléchie et sérieuse; elle a le jugement sûr et beaucoup de bon sens; sous sa charmante gaieté et l'apparence de l'insouciance se cache une raison mûrie. C'est cela, je crois, qui la rend si sôdais:mte. Mais chez elle, comme chez sa mère, ce qui domine tout, c'est le cœur. C'est par le cœur que ces deux créatures vivent!

Monsieur de Rogas, poursuivit madame de Neuvelle, vous avez bien fait de venir me voir aujourd'hui, et vous avez bien fait de me dire que M. de Montgarin aime mademoiselle de Coulange. Je vous le disais il y a un instant, toute vieille que je suis, peut-être suis-je encore bonne à quelque chose. Je vais agir sans retard dans l'intérêt de notre amoureux; j'userai dans cette circonstance de toute l'influence que je puis avoir. C'est un mariage à faire. Cela me sourit. Quand on approche de la tombe et qu'on se souvient des joies qu'on a connues, il semble qu'on va les retrouver en s'occupant du bonheur de ceux qui sont jeunes.

Si je ne réussis pas, monsieur de Rogas, je n ai pas besoin de vous dire qu'il n'y aura rien de ma faute.

— Ah! madame la marquise, s'écria José avec une émotion parfailemenl jouée, je ne sais comment vous exprimer la joie que vous venez de faire naître en moi; les paroles me manquent... Le comte de Montgarin est sauvé, madame, oui, sauvé, grâce à vous. Sans doute, entre mademoiselle de Goulange et lui la distance est grande mais est-il coupable parce qu'il l'aime? L'amour ne se commande pas... Ludovic a été attiré, captivé par la beauté, la grâce et les autres qualités adorables de mademoiselle de Goulange. Certes, il n'a point songé à la fortune du marquis de Goulange; on ne se livre à aucun calcul quand on aime! J'espère que d'autres penseront comme vous, madame la marquise, et qu'on ne supposera point que le comte de Montgarin aime mademoiselle de Goulange à cause de sa dot!...

— Mon cher comte, il y a toujours des gens prêts à suspecter les meilleures intentions ; mais, dans le ca.i présent, nous n'avons pas à nous préoccuper de ce que ceux-là pourront penser et dire.

— Oui, vQîis avez raison, madame la marquise, répopdit José en se levant.

— Vous me quittez? dit la vieille dame.

— Je vous en demande la permission; j'ai hàle de rejoindre Ludovic. Madame la marquise m'autorise-t-elle à lui dire?...

— Oui, dites- lui d'espérer. Dites-lui aussi qu'il vienne me voir le plus tôt possible.

— Je vais lui porter vos bonnes paroles, elles tombe ront dans son cœur comme un baume. Ah! madame la marquise, ce sont les plus beaux horizons, c'est le ciel que vous lui ouvrez 1

Madame de Nouvelle, souriant, lui tendit la main sur quelle il posa ses lèvres et se relira.

Page 1