COMMENT MAXIMILIENNE APPREND QU ELLE EST AIMÉE
xMalgré sa vieille expérience, la marquise de Neuvelle était fort crédule; aussi croyait-elle à ce que lui avait dit le faux comte de Rogas comme une vraie chrétienne croit à là parole de l'Évangile. Et ce n'était pas une vaine promesse qu'elle avait faite à José Basco, en lui disant qu'elle userait de son influence auprès de Maxihiilienne et de ses parents en faveur du comte de Montgarin.
PLapproclier les deux jeunes gens, se placer entre eux comme un trait d'union, étaii un rôle qui ne déplaisait point à madame de Neuvelle.
Il est vrai que l'excellente femme était persuadée qu'en s'intéressant à l'amour du comte de Monlgarin elle travaillait également au bonheur de Maximilienne. Certes, elle aurait pensé d'une autre manière, si elle eût pu soupçonner la plus minime partie des projets du Portugais. Mais celui-ci était trop habile pour se trahir, et la marquise de Neuvelle se disposait à agir avec la plus entière bonne foi.
Si, maintenant, le comte de Monlgarin était admis partout dans ce monde généralement si sévère à l'égard de ceux qu'il reçoit, il le devait à la marquise de Neuvelle. C'est elle qui l'avait introduit dans les salons les moins accesslMes, en le présentant comme un jeune
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homme qu'elle protégeait et honorait de son amitié. En disant cela elle ne mentait pas, Ludovic était réellement son protégé et il avait su lui inspirer une affection sincère, presque maternelle.
C'est une afTection semblable qu'elle avait pour Maximilienne. Cette sorte d'affection était un besoin de son cœur; la vieille dame n'ayant eu qu'un enfant, qu'elle avait perdu en bas âge, elle avait cherché un dédommagement en donnant souvent son amitié mêlée de tendresse aux enfants de ses amies.
Avons-nous besoin de dire que le comte de Montgarin avait joué près de madame de Neuvelle, avec un succès complet, le rôle qui lui était imposé par José Basco.
Le Portugais lui disait et lui répétait sans cesse :
— Soyez hardi, sachez mentir; je suis là, derrière vous, ne craignez rien. Rappelez-vous ma maxime : « Quand deux hommes sont ensemble, l'un est trompé par l'autre. « Soyez le trompeur et non le dupé ! Voyezvous, c'est par la tartuferie qu'on arrive à tout. Savoir porter sur son visage le masque de l'hypocrisie, quelle puissance ! C'est avoir retrouvé certain anneau magique qui rendait invisible celui qui le mettait à son doigt. Sous votre masque, regardez et observez, vous serez bientôt convaincu qu'il y a autour de vous des milliers de jésuites qui ne portent pas la robe noire.
Qu'est-ce que l'honnêteté? Une chose de convention. Combien de vils coquins passent pour de très-honnêtes gens! Ils savent tromper... Tromper, tout est là! On dit: « L'habit ne fait pas le moine. » Moi, je retourne le proverbe et je dis le contraire.
Il faut avoir l'air franc et ne pas l'être, avoir l'air d'ouvrir son cœur et le tenir fermé... 11 faut savoir ne dire rue ce qu'on veut et jamais ce qu'on pense. Tartufe est
lin maîlre, l^ami de Tartufe est un imbécile. Or, dans le monde, vous rencontrez constamment ces deux types : l'imbécile et le tartufe. Celui-ci embrasse le premier pour le mordre plus tard. Embrassez, morbleu, embrassez!...
Le jeune homme avait admirablement mis en pratique les conseils de José Basco, et il était devenu en peu de temps un Tartufe accompli.
Et José Basco était fier de Ludovic qu'il avait façonné à son image.
El c'est avec un légitime orgueil qu'il pouvait dire à Soslhène de Perny, en parlant du comte de Montgaiin :
— J'ai pris sa chair et l'ai pétrie comme la glaise dans la main d'un sculpteur; j'ai fait passer de mon sang dans ses veines et je l'ai animé de mon souffle. Aujourd'hui je n'ai plus qu'à le laisser aller. L'élève est à la hauteur du maître!
Sur le conseil de José Basco, pour mieux capter la confiance de madame de Neuvelle, Ludovic lui avait raconté son histoire préparée et arrangée de façon à émouvoir le cœur de la vieille dame.
Parlant de sa mère et de son père, il avait eu des sanglots dans la voix, des larmes dans les yeux. Trop tôt orphelin, n'ayant personne pour le conseiller, le diriger et l'aimer, toujours il avait été une victime et la dupe de son bon cœur. Naïf et trop confiant, de faux amis l'avaient entraîné et avaient abusé de sa jeunesse et de son inexpérience pour le traîner avec eux dans une voie déplorable. Mais, heureusement, il s'était arrêté à temps sur la pente glissante, grâce au souvenir de sa mère, qui était une sainte. Ses yeux s'étaient ouverts; il fut épouvanté en entrevoyant l'abîme vers lequel il marchait. Alors il avait versé des larmes de repentir et avait fait le serment de racheter une à une toutes ses fautes, afin
que du haut des cieux sa mère puisse lui sourire et continuer de le protéger.
— Ainsi, dit madame deXeuvelle, aprèsaroir entendu Ludo\ic, vous avez été un charmant mauvais sujet, et, en ce moment, je parle à un pécheur converti. Allons, c'est bien, à tout péché miséricorde; votre repenlir vous donne droit à l'absolution.
Elle lui adressa ensuite quelques bonnes parole? auxquelles elle crut devoir ajouter que'ques conseils affectueux.
— Ah ! il me semble que c'est ma mère qui me parle s'écria Ludovic.
Ces paroles impressionnèrent vivement la marquise.
Elle était attendrie. Dès lors, l'hypocrite eut une place dans son cœur.
Quand, le jour même, José Rasco apprit ce qui s'était passé entre madame de Neuvelle-et le comte de Monlgarin, il ne fut pas maître de sa joie.
— ]Mon cher Ludovic, dit-il, c'est une grande bataill; que vous venez de livrer, et vous l'avez gagnée',.. Je salue en vous un conquérant!
Celait, en effet, pour les projets de la socici^ Basco, de Pcrny et Compagnie, une brillante conquêle que le comte de Montgarin venait de faire en la personne de la marquise de Neuvelle qui avait, par une vie sans reproches plus encore que parle privilège de l'âge, une gra-^d 3 autorité dans le monde parisien.
Le lendemain du jour oii madame de Neuvelle avait eu avec le faux comte de Rogas la conversation que nous connaissons, elle fut agréablement surprise en voyant entrer chez elle mademoiselle de Coulange.
— Quoi! fit-elle, vous êtes seule et vous vensz me Toir, comment cela se fait-il?
Tout en lui tendant son front sur lequel la marquise mil un baiser, la jeune (ille répondit :
— Je suiïs s()!'tieavec maman qui m'a amenée jusqu'à votre porte. Elle va rendre une visite de l'autre côté de l'eau et ensuite elle reviendra ici. J'auraiâ pu raccompagner, mais j'ai préféré venir chez vous tout de sui'e alin d'être plus longtemps avec vous.
— Tiens, tu es adorable! dit la marquise en embrassant la jeune fille sur les deux joues.
11 lui arrivait souvent, quand elle avait de la gaieté au cœur, de tutoyer Maximilicnne.
— Allons, se disait-elle, pendant que la jeune fille se débarrassait de son chapeau et de son paletot, c'est le bon génie des amoureux qui l'a conseillée.
IMaintenant, ma niignonne, venez vous asseoir, repril-elle à haute voix, en indiquant h la jeune fille ia place qu'elle devait occuper près d'elle sur la causeuse.
Maximilicnne s'étant assise, elle continua :
— Ainsi vous n'oubliez pas votre vieille amie; c'est bien, cela. Pour moi, ma chérie, c'est la plus douce fiatterie, car cela prouve que vous ne vous ennuyez pas trop dans ma société. Voyez-vous, j'ai toujours peur qu'on dise de moi : c'est une vieille radoteuse.
— Oh! madame!
— Qui sait? Il y a peut-être des gens qui le pensent.
— Jo. ne le crois pas.
— Mais .je suis bien sûre que ma petite Maximilicnne ne le pensera jamais.
— Moi, madame la marquise, je vous aime et je no puis voir que votre bonté.
— Vous n'avez pas affaire à une mgrate, Maxirailienne; pour y.ous mon cojurest plein de tendresse.
»°-Jele sais, madame...
— Tout à l'heure, quand on vous a annoncée, je pensais à vous et à votre excellente mère; je me disais : il faut que demain j'aille leur faire une visite.
— J'espère bien que vous viendrez tout de même...
— Certainement; je ne vois jamais assez ceux que j'aime. Je ne vous ai pas demandé des nouvelles de mcnsieur le marquis; je suppose qu'il va bien.
— Oui, madame, très-bien.
— Et monsieur Eugène?
— Très-bien aussi.
— Il travaille toujours?
— - Toujours beaucoup ; mais moins maintenant que dans les trois dernières années.
— Ah ! dame, il est amoureux, et on ne saurait trouver mauvais qu'il pense un peu plus à sa jolie fiancée qu'aux X de l'algèbre.
— Sans doute, approuva la jeune fllle en souriant.
— C'est égal, je plains mes chers amoureux; les faire attendre encore un an, c'est trop longtemps, vraiment. Non, je ne puis comprendre qu'on ne les marie pas tout de suite.
— C'est M. de Sisterne et mon père qui ont décidé cela. Mais je pense comme mon frère : on apprécie mieux le bonheur qu'on a eu la patience d'attendre.
— Soit. Mais le bonheur n'arrive jamais assez tôt. Et puis on vieillit vile, et pour ceux qui ont des joies, la vie est si courte! Allons, n'ayons pas des idées tristes, ce n'est pas le moment. Parlons de vous, ma mignonne. Voyons, est-ce que ce bonheur promis à votre frère et à votre amie Emmeline ne vous donne pas le désir de l'avoir pour vous-même?
— On a toujours une part du bonheur de ceux qu'on aime, madame la marquise.
— Certainement: mais ce n'est p<is la même chose que de l'avoir à soi. Permettez-moi de vous interroger, Maximilienne. Est-ce que vous ne pensez pas un peu à vous marier?
— Parfois, cette idée-là me trotte d^ns la tète, répondit la jeune fdle; mais, vous le voyez, elle ne me fait ni pâlir, ni maigrir.
Madame de Nouvelle ne put s'empêcher de rire.
— Ce que vous venez de dire indique que votre cœur n'a pas encore battu d'une certaine façon, reprit-elle.
La jeune fille rougit légèrement.
— Pourtant, continua la marquise, vous êtes en âge d'être mariée.
— Sans doute, puisque je suis plus âgée que mon amie Emmeline,^ répondit Maximilienne avec un abandon charmant.
Après un moment de silence, la marquise reprit avec une certaine gravité :
— Maximilienne, écoutez-moi : je ne veux pas vous le cacher, je profite de l'occasion inattendue de ee têleà-tête pour vous prier de me faire connaître, bien franchement, toute votre pensée.
Les yeux étonnés de Maximilienne se fixèrent sur la marqui?e. Celle-ci poursuivit :
— Vous avez beaucoup d'adorateurs, je le sais. Gela se comprend : en plus de votre jeunesse, de votre beauté, vous possédez toutes les qualités précieuses que la mère la plus exigeante peut souhaiter à sa fille. Je ne parle pas de votre fortune, elle ne saurait rien ajouter à votre mérite, et, quoi qu'on dise des jeunes gens d'aujourd'hui, j'ai une assez bonne opinion du plus grand nombre pour être convaincue qu'ils voient, ddu.s une jeune fille à marier, autre chose que sa dot.
Voici ce que je vous demande, Maximilienne : Parmi les jeunes gens que vous connaissez, y en a-t-il un que vous ayez distingué; en un mot, votre cœur vous a-t-il déjà désigné celui que vous voudriez pour mariî
Cette fois, les joues et le front de la jeune fille s'empourprèrent.
—Ma chérie, ajouta madame de Neuvelle, j'ai quelque chose à vous apprendre; mais, suivant voire réponse, je parlerai ou me tairai,
— Votre affection pour moi, madame la marquise, vous donne le droit de connaître ma pensée; aussi vaisje vous répondre sincèrement, comme je répondrais à ma mère. D'abord, madame la marquiise, je ne vois pas autour de moi une foule de prétendants; d'ailleurs, je ne désire point qu'ils soient nombreux, un seul me suffit, pourvu que je sache lui plaire et que je puisse l'aimer. On a des yeux pour voir, madame la marquise, et je n'ai pas été sans distinguer, parmi ceux que je connais, deux ou trois jeunes gens plus particulièrement que les autres. Alors je me disais : a 11 est jfortbien,ce jeune homme! » En cela, je crois ressembler à toutes les jeunes filles. Mais je n'éprouvais aucune émotion; comme vous le disiez tout à l'heure, mon cœur ne battait point d'une certaine façon. Du reste, je ne pensais plus le lendemain au jeune homme remarqué la veille. En dehors de ceux-là il y en a deux autres.
Le premier est l'ami intime de mon frère; si Eugène était chargé de me choisir un mari, c'est certainement celui-là qu'il me présenterait.
— Maximilienne, vous aimez ce jeune homme?
— J'apprécie ses qualités et je reconnais son mérite; de plus il est l'ami de mon frère : c'est déjà beaucoup
pour qu'il puisse me plaire. Je l'aimerai peut-citre; mais cela n'est pas encore venu.
— Ah! fît madame deNeuvelle.
Et elle respira bruyamment.
— Voilà pour le premier, reprit-elle. Elle se6ond?
— Je ne veux rien vous cacher, madame. Eh bien, la première et unique impression faite sur mon cœur a été causée par lui, répondit la jeune fille, les yeux baissés.
— Alors, c'est lui que vous aimez?
— Pas encore, madame la marquise.
— Cependant...
— Je me fie à mon cœur; je le laisse faire et j'attends.
— Je comprends : vous n'aimez pas encore, mais le choix de voire cœur est fait.
Ma.\imilienne resta silencieuse.
— Ma chérie, reprit madame de Nouvelle, je n'ai plus qu'une chose à vous demander : le nom de ce jeune homme.
— Vous voulez donc une confession complète?
— Oui.
— Eh bien, madame la marquise, ce jeune homme, vous le connaissez : c'est votre ami, M. le comte de ;\Iontgarin.
Madame de Neuvelle ne chercha pas à cacher la joie qu'elle éprouvait.
— Que je suis heureuse, s'écria-t-eile, ei comme j'ai eu raison de vous interroger! Maintenant, jt> ne suis plus embarrassée, je puis parler. Ma chère enfant, voici ce que j'ai à vous apprendre : le comte de Montgarin vous aitte.
— Madame la marquise... balbutia Maximilienne.
— = Oui, il vous aime, ma mignonne, il vous aime à en perdre la raison, le pauvre jeune homme.
Maximilienne avait de nouveau baissé les yeux. Elle était Irès-émue.
— Ma chère, conliiiua la vieille dame, je m'empresse de vous dire que M. de Montgarin ne m'a chargée d'aucune mission. Je dois ajouter que je ne l'ai pas vu depuis quinze jours. C'est hier que j'ai appris par M. de Rogas que le comte vous aime, et c'est de mon propre mouvement que je me fais son intermédiaire auprès devons. Vous ne l'avez pas vu depuis quelque temps, n'est-ce pas?
— Bien qu'il ait été toujours bien reçu à 1 hôtel de Coulange, M. de Montgarin a cessé ses visites.
— Je sais pourquoi, Maximilienne, et il est bon que vous le sachiez aussi. Comme tout le monde, le comte de Montgarin n'ignore pas que la fortune de votre père est très-considérable. Quand il ne lui fut plus possible de se méprendre sur la nature de ses sentiments à votre égard, enfin quand il découvrit qu'il vous aimait, il fut eû'rayé... U vous vit tellement au-dessus de lui, qu'il s'imagina qu'il ne pouvait prétendre à vous et que songer à aspirer à votre main serait de sa part une audacieuse folie. A cela se joignait la crainte assez naturelle, d'ailleurs, qu'on ne le soupçonnât de convoiter une grosse dot. Alors, il résolut de chasser l'amour de son cœur. Pour cela, il ne devait plus cherchera vous voir, c'est ce qu'il fit.
IMaximilienne écoutait attentivement, tout en ayant l'air de réfléchir profondément.
— Maintenant, poursuivit la marquise, vous savez pourquoi M. de Montgarin a cessé brusquement ses visites à l'hôtel de Coulange. Il y a là un sentiment de délicatesse...
— Que j'approuve, acheva la jeune fille.
— Malheureusement, le comte avait trop compté sur ses forces ; son amour fut plus fort que sa volonté, ses craintes et tous ses raisonnem*;nts. Que vous dirais-je encore, Maximilienne? Aujourd'hui malade, découragé, le comte se livre à des accès de désespoir qui font craindre pour sa raison. Persuadé que son amour est insensé, il le renferme en lui, il le cache comme une mauvaise pensée ou une mauvaise action. C'est à force de prières que son cousin est parvenu à obtenir la confidence de son secret ; mais en lui faisant promettre de ne le révéler à personne. M. de Rogas me l'a confié, ce secret. Je suis curieuse, je l'avoue humblement; c'est un défaut qu'on a à mon âge ; c'est moi qui ai forcé M. de Rogas ù être indiscret.
Maintenant, ma chère Maximilienne, vous savez tout, acheva madame de Neuvelle; vous n'avez plus qu'à me dire ce que vous pensez.
La jeune fille leva ses yeux sur la vieille marquise, mais elle resta silencieuse.
Madame de Neuvelle n'eut pas de peine à voir qu'elle était très-émue. Elle avait le sein agité, la respiration oppressée, et deux belles larmes, brillantes comme des gouttes de rosée, se suspendaient aux franges de ses paupières.