PREMIÈRE VICTOIRE
Toutce qui ressemble de près ou de loin à de l'héroïsme fait vibrer une corde sensible dans le cœur de toutes les i U
femmes, car elles sont toutes plus ou moins romanesques, et les héros provoquent facilement leur entJiousiasme.
Ayant conscience de sa faiblesse et reconnaissant la supériorité de l'homme, sans vouloir accepter sa domination, la femme voudrait le voir toujours sur un piédestal. La grandeur de l'homme est une des plus nobles fiertés de la femme.
Les paroles d3 madame de Neuvelle venaient de produire sur l'esprit de Maximilienne le même effet que le récit de José Basco, habilement préparé, avait prodeuit la veille sur celui de la vieille marquise.
Ce qui et it allé au cœur de Tune devait naturellement toucl-^j; le cœur de l'autre.
Certes, le Portugais avait bien calculé la valeur de ses paroles menteuses. Il savait très-bien qu'il grandissait le comte de Montgarin aux yeux de la marquise et de mademoiselle de Goulange, en le montrant résolu à faire le sacrifice de son amour par excès de délicatesse. Que YOulait-ii?En même temps frapper l'esprit et impressionner le cœur. L'audacieux coquin avait pleinement réussi.
Cependant, sous le coup de l'émotion qu'elle éprouvait, Maximilienne continuait à garder le silence.
— Eh bien, ma chère mignonne, reprit madame de Neuvelle, vous ne me répondez pas ?
— Mais que puis-je vous dire? prononça la jeune fille de sa plus douce voix, je ne vois pas...
— C'est juste, répliqua la marquise, vous êtes embarrassée, je le comprends. Si vous le voulez bien, je vais vous aider iln peu. D'après l'aveu que vous m'avez iait, le comte de Montgarin ne vous déplaît pas.
— C'est vrai, madame,
— Nous pouvons même convenir, dès maintenant, que vous avez pour lui une sympathie que vous n'avez encore accordée à aucun autre.
. — Oui, madame, seulement...
— Vous ne l'aimez pas encore, c'est entendu, mais vous ctos flisposoc à l'aimer. L'amour ne vient pas toujours subitement.
Il ressemble un peu à la rose, qui est d'abord en bouton avant de s'épanouir! II est en germe dans voire cœur, de ce germe sortira un rameau sur lequel il fleurira.
Quand on est réfléchie comme vous, ma ch ue Maximilienne, on résiste à ses premières impress' tns et on interroge longuement son cœur avant de le laissi^r parler trop haut. Mais l'amour se communique comme ie feu ; le plus souvent c'est l'amour de l'un qui fait naître l'amour ^ de l'autre. Il y a dans ce cas une force pénétrante irrésis- Itible. Croyez-le, ma chère enfant, quand deux êtres sont faits l'un pour l'autre, il existe entre eux une sorte d'affinité mystérieuse qui les rapproche, une puissance attractive qui les pousse...
Vous avez de ce que je vous dis un exemple sous les yeux : c'est l'amour réciproque de votre frère et de mademoiselle de Valcourt. Comme ils s'aiment! C'est d'eux qu'on peut dire, vraiment : ils sont faits l'un pour l'autre. Comme ces deux âmes, ces deux coeurs sont unis! La chaîne de fleurs qui les lie est plus solide que l'airain ; aucune puissance humaine ne pourrait les séparer. Ah! comme ils ont raison!... Pourquoi sommes-nous sur la Lerre? Pour aimer, Maximilienne, pour aimer!
Après une pause madame de Neuvelle reprit :
— Mais, ma chère mignonne, vous ne devez voir dans mes paroles que le désir ardent de votre bonheur. Ah !
je serais désolée de penser seulement que je puis violenter un seul de vos sentiments. Je connais le comte de Montgarin, je le crois digne de vous et je suis convaincue qu'il peut vous rendre heureuse. C'est pour cela, pour cela seulement que je plaide si chaleureusement sa cause devant vous. Du reste, ma chère enfant, c'est vous qui m'avez encouragée à parler. Si vous aviez eu seulement un commencement d'inclination pour un autre, malgré mon amitié pour le comte, j'aurais gardé le silence; oui, j'aurais gardé son secret, vous ne sauriez rien.
Main tenant, Maximilienne, que dois-je faire ? Vous comprenez que sans votre assentiment je ne puis rien-, il me faut votre autorisation pour agir. Le comte de Montgarin souffre de l'amou'- que vous lui avez inspiré; devons-nous le laisser souffrir?
— Oh! ce serait de la cruauté, balbutia la jeune fille.
— C'est mon avis. Alors, Maximilienne, il faut que vous m'autorisiez à le consoler. Puis-je lui dire d'espérer ou seulement de ne pas désespérer ?
— Oui, oui, dites-lui d'espérer, répondit la jeune fille, ronge comme une cerise.
— Oh! vous l'aimerez! s'écria joyeusement madame de Neuvelle. Tiens, continua-t-elle, je crois bien que tu l'aimes déjà un peu.
— ' i*eut-être, fit la jeune fille songeuse
— Dès demain, reprit la douairière, j'instruirai M. le marquis et madame la marquise de Goulange de ce qui se passe
— Pourquoi si vite ? demanda la jeune fille.
— Cette démarche près de vos parents, mon enfant, rénondit la vieille dame, est la conséquence forcée de
la conversation que nous venons d'avoir ensemble. Si, après vous avoir parlé, je ne leur disais rien, mon silence serait coupable; c'est un devoir impérieux que je dois remplir.
Maxiniilienne approuva par un mouvement de tête.
— D'ailleurs, poursuivit madame de Neuvelle, le comte de Montgarin ne peut plus rentrer à l'hôtel de Coulange que comme votre fiancé. Dans la situation, il ne doit pas y avoir d'équivoque.
— C'est vrai, dit Maximilienne ; pourtant, madame la marquise...
— Je devine votre pensée. Rassurez-vous, ma mignonne, j'aurai soin de faire en votre nom les réserves nécessaires. Il faut qu'il soit bien entendu que vous ne promettez rien positivement et que vous ne vous engagez que conditionnellement.
C'est au comte de Montgarin à faire fleurir dans votre cœur la fleur d'amour sur le rameau, ajouta-t-elle gaiement. S'il y réussit, c'est lui qui la cueillera.
Un instant après, madame de Goulange arriva. Les deux marquises causèrent un instant de choses et d'autres; puis madame de Goulange et Maximilienne prirent congé de la vieille dame.
Celle-ci avait prévenu la mère de Maximilienne qu'elle irait la voir le lendemain à l'heure à laquelle elle était à peu près sûre de rencontrer aussi le marquis.
Le soir même, madame de Neuvelle écrivit les lignes suivantes au comte de Montgarin :
tt Un amour désespéré n'est pas celui qui doit trouver place dans le cœur du comte de Montgarin. Allons, monsieur, reprenez courage et sortez vite de l'ombre où vous vous cachez. Votre vieille amie continue à vous protéger. J'ai eu l'occasion de voir aujourd'hui made-
moiselle de Coulange, je lui ai parlé de vous et je suis autorisée à vous diis ce mot : a Espérez ! »
» Venez me voir après-demain; j'aurai probablement une autre bonne nouvelle à vous apprendre.
» Comptez sur la marquise de Neuvelle; si elle le peut elle achèvera votre guérison. »
Quand le jeune homme reçut ce billet, José Basco était près de lui. Il le lut rapidement, mais avf»c un fort battement de cœur. Puis il tendit le papier au Portugais, en lui disant :
— Tenez, comte, lisez.
José dévora des yeux récrit de madame de Neuvelle et poussa aussitôt un cri de triomphe.
Ses yeux paraissaient lancer des étincelles; son regard n'avait jamais eu de pareils éclairs.
— Nous tenon^ les millions du marquis! exclama-t-il. Hein ! reprit-il, me suis-je trompé ? Ne vous ai-je pas toujours dit que la vieille marquise était une conquête précieuss?
— Ah! de Kogas, répondit le jeune homme, vous êtes < un homme merveilleux!
Le Portugais eut un sourire singulier qui fit tressaillir Ludovic.
— Mon cher comte, répliqua-t-il, vous avez mis en moi toute votre confiance, je tiens à vous prouver que vous n'avez pas eu tort. Voyez-vous, mon cher, j'ai le regard perçant et je sais voir de loin, je suis encore un excellent pilote à travers les écueils de la vie; je prévois les bourrasques et j'évite les orages; avec moi, vous n'avez pas à craindre de faire naufrage, vous arriverez sûrement au port.
— Si je doutais de vous, de Rogas, ce serait de l'ingratitude
— Ainsi, vous êtes satisfait?
— Au delà de toute expression; je nage dans l'ivresse; c'est le ravissement d'une joie infinie, d'un bonheur inespéré. En vérité, de Rogas, il me semble que tout ce qui m'arrive est un enchantement. Elle, Maxirailienne, ma femme !... Tene/^ de Rogas, je ne puis croire encore que cela est possibh?.
— Allons donc, relisez la lettre delà vieille marquise
— Elle me dit seulement : Espérez.
— El c'est assez. Ce mot doit vous faire comprendre que vous occupez déjà une assez bonne place dans le cœur de mademoiselle de Goulange.
— j\.insi, de Rogas, vous croyez sérieusement...
— Que vous l'épouserez? Eh morbleu! je vous ai dit assez de fois que j^eu étais sûr!
— Eh bien, non, îp ne 7eux pas douter; rien ne doit faire opposition la joie immense qui inonde mon cœur.
— Ah! çà, mon cher comte, vous l'aimez donc bien?
— Pourquoi me faire cette question? Vous savez bien que je l'adore, que j'en suis fou.
— Mon cher Ludovic, aimez mademoiselle de Coulange; oui, aimez-la; mais croyez-moi, ne Faimez pas trop.
— On ne mesure pas un sentiment avec un mètre comme une pièce d'étoffe.
— Soit. Mais, mon cher Ludovic, la véritable force de l'homme consiste à savoir dompter une passion comme on dompte un cheval trop fougueux. Je n'appuie pas sur ce sujet; je sais que vous serez maître de vous. Vous ferez à madame de Neuvelle la visite qu'elle attend ?
— Assurément. Je volerais chez la marquise si j'avais des ailes.
— Vous savez ce que je lui ai dit; je n'ai pas besoin de vous recommander d'être prudent.
— Soyez tranquille, de Rogas, je ne détruirai point votre ouvrage.
Le lendemain, le comte de Montgarin se présenta chez la marquise de Neuvelle avec une figure de circons= tance.
— Enfin, vous voilà, beau ténébreux, lui dit gaiement la vieille dame, je vous attendais en trouvant que vous tardiez à arriver.
— Je n'ai pas osé venir trop tôt, madame, j'avais hâte, pourtant, de vous apporter le témoignage de ma vive reconnaissance. Ah! madame la marquise, ajouta-t-il d'un ton pénétré, vous n'êtes pas seulement pour moi une protectrice, mais une mère, une véritable mère.
— C'est comme cela, répliqua-t-elle avec én'otion; il faut, bon gré mal gré, qu'on aime un mauvais sujet comme vous. Voyons, ôtes-vous devenu plus raisonnable?
— Après avoir lu votre bonne lettre, je ne me suis plus senti le même ; aussitôt j'ai repris courage ; il m'a semblé qu'un rayon du ciel venait de m'éclairer. Ah! ma chère protectrice, vous avez ensoleillé mon cœur!
— Alors vous allez être tout à fait raisonnable?
— Je l'espère.
— Enfin, la bonne volonté y est. Je vous ai écrit que j'aurais aujourd'hui probablement une nouvelle agréable à vous apprendre. Je ne veux pas vous la faire attendre. Voici : je vous donne rendez-vous à cinq heures Nous dînons ensemble à l'hôtel de Coulange.
Le jeune homme eut comme un éblouissemeufcr
— Ah ! madame la marquise, murmura-t-il» Cette fois, son émotion était réelle.
Le comte de Montgarin se trouvait dans une situation étrange. Il aimait Maximilienne; son amour pouvait se manifester sans hypocrisie; mais, en même temps, le rôle que lui faisait jouer Basco le condamnait à mentir sans cesse.
— Je n'ai pas besoin de vous dire, reprit madame de Neuvelle, que votre amour pour Maximilienne n'est plus un secret pour le marquis et la marquise. Ils vous recerront donc, doréravant, comme un prétendant ou un n.mcé. Toutefois, ce n'est qu'un peu plus tard que ce titre de fiancé vous sera officiellement donné. Cela dépend de Maximilienne seule; mais j'espère que vous n'attendrez pas longtemps. Mademoiselle de Coulange est bien près de vous aimer, si elle ne vous aime pas déjà, mon cher comte. Son éducation d'une part^ de l'autre une sage réserve, l'empêchent de subir un entraînement trop prompt. Elle veut avoir le temps de consulter son cœur. En réalité, je crois qu'elle ne se rend pas bien compte encore de ce qui se passe en elle. Voyez -vous, mon cher comte, l'amour ne peut naître dans le cœur d'une jeune fille sans qu'elle éprouve ui?. certain trouble intérieur. C'est la cause de sa réserve et de son hésitation. Pour ma part, j'approuve absolument Maximilienne; elle donne ainsi une nouvelle preuve de son esprit réfléchi et de sa haute sagesse. Quant à vous, comte, vous devez être enchanté. Vous voyes^ dès maintenant, combien est précieux et rare le trésor que vous êtes appelé à posséder.
— Oui, madame la marquise, et comme vous j'approuve mademoiselle de Coulange.
— Vous allez pouvoir faire votre cour à Maximilienne... monsieur de Montgarin. l'amour est un maître souverain; le cœur de Maximilienne répondra aux solli-
citations du vôtre et vous aurez vaincu bientôt ses dernières hésitations.
— Ah! pour mademoiselle de Goulange mon respect est aussi profond, aussi grand que mon amour; je n'oublierai point qu'elle est maîtresse de son cœur et. d'elle-même et je saurai attendre avec une patience respectueuse.
— A la bonne heure, voilà qui est bien dit. Enfm vous êtes rentré en possession de votre raison. Je retrouve 'e comte de Montgarin.
Le marquis et la marquise de Goulange avaient clé peut-être un peu étonnés de la démarche faite près d'eux par madame de Neuvelle. Toutefois, ils avaient répondu :
— ^Ne nous en reconnaissant pas le droit, nous ne voulons repousser aucun de ceux qui peuvent aimer Maximilienne et la rechercher en mariage. M. le comte de Montgarin sera d'autant mieux accueilli par nous, ({ne c'est vous, madame la marquise, qui nous le présentez. Nous avons une entière confiance en Maximilienne; elle épousera l'homme de son choix. Si elle aime M. le comte de Montgarin, il sera son mari.
Quand le marquis annonça à Eugène que, sous les auspices de la marquise de Neuvelle, le comte de Montgarin demandait l'entrée de la maison comme un prétendant à la main de sa sœur, le jeune homme eul un froncement de sourcils significatif.
— Maximilienne a-t-elle été consultée? demanda-t-il.
— La démarche de la marquise a été autorisée pa? elle.
— Ah! fit le jeune homme avec une sorte de dépit.
— Eugène, tu as l'air contrarié?
— Non, mon père, je suis seulement surpris.
— Aurais-tu quelque grief contre le comte de Montgarin?
— Non, mon père; d'ailleurs je le connais à peine.
— Enfin, lu n'es pas satisfait?
— Ma sœur a autorisé la demande de M. deMontgarin, mon père; je m'incline devant sa volonté, je n'airien \ dire.