L ATTENTE
Bien accueilli par le marquis et la marquise de Couange, poussé d'un côté par José Basco, encouragé de 'autre par madame de Neuvelle et animé surtout par son amour, le comte de Montgarin faisait vaillamment sa cour à Maximilienne. Il laissait rarement passer un jour sans se présenter à l'hôtel de Coulange. Là, inspiré seulement par son cœur, il se montrait aimable et bon, gai, spiri tuel, enthousiaste. Toujours réservé et respectueux, il y avait dans ses attentions, ses petits soins, sa sollicitude pour mademoiselle de Coulange, comme dans toutes ses paroles, une délicatesse exquise, dont la jeune fille étai' profondément touchée.
Certes, Maximilienne ne pouvait s'y tromper; elle sen tait qu'elle était aimée comme elle désirait l'être.
Du reste, le comte de Montgarin se montrait si par îdài en tout (ju'il avait su conquérir l'affection du rfi^^p
quis et de la marquise et la sympathie de la plupart des amis de la famille.
Un jour, mademoiselle de Valcourt, entourant de se» bras le cou de Maximilienne, l'avait embrassée, en lui disant :
— Va, je suis contente, bien contente I
— Pourquoi es-tu si heureuse, ma chère Emmeline? -—Parce que, comme moi, tu aimes et tu es aimée!
— Ainsi, M. de Montgarin ne te déplaît pas?
— Au contraire, je le trouve très-bien : il est doux et il a l'air si bon, si dévoué... Et puis il t'aime tant! Ah! cela se lit dans ses yeux, s'entend dans le timbre de sa voix, se voit dans son sourire et dans ses moindres mouvements. Près de toi, il est ému et timide comme une demoiselle; quand il t'adresse la parole, sa voix a des modulations d'une douceur infinie. Voilà donc ton rêve réalisé, ma chère Maximilienne; c'est ainsi que tu voulais être aimée. Comme je sais ce que vaut un parei' bonheur, tu ne dois pas être surprise de la joie que j'éprouve. Maman la partage et mon oncle aussi. Tu sais que M. l'amiral a souvent des idées drôles, surtout quand il s'agit de mariage; eh bien, il disait ce matin, en parlant de M. de Montgarin : « Ce jeune homme est vraiment digne de mademoiselle de Goulange; je crois que Maximilienne ne peut faire un choix meilleur; le: comte de Montgarin a toutes les qualités voulues pour la rendre heureuse. » Cette appréciation d'un homme sérieux et grave comme mon oncle a sa valeur, n'est-ce pas?"
— Certainement.
— Maximilienne, si tu le veux, nous nous marierons le même jour.
— Nous verrons, répondit mademoiselle de Co'ilange, avec un délic*.eux sourire.
— Quel beau jour! s'écria Emmeline avec enthou-r siasme, double joie, double rayonnement, à la fois ton bonheur et le mien!... Moi près de toi, eux près de nous, nous sommes agenouillés devant l'autel, et sous son éLole, le prêtre nous bénit... Ah! Maximilienne, il me semble que ce jour-là le soleil n'aura pas assez de rayons pour nous sourire!
Gomme on le voit, et bien qu'il n'ait pas encore été présenté officiellement aux amis de la famille comme le fiancé de Maximilienne, le comte de Montgarin était déjà considéré comme son futur mari.
La jeune fille ne s'était pas encore prononcée d'une manière définitive; mais on était certain qu'elle n'abuserait pas outre mesure de la patience du soupirant, en prolongeant le temps de l'épreuve à laquelle elle avait cru devoir soumettre son cœur.
En somme, le comte de Montgarin pouvait se féliciter de son succès, et José Basco se frotter les mains en songeant à son triomphe prochain. Le comte de Montgarin occupait une forte position à l'hôtel de Goulange. Devant lui, reconnaissant la lutte impossible, tous les autres prétendants avaient successivement battu en retraite.
Maximilienne n'en avait éprouvé aucun déplaisir. Elle n'était pas coquette. Que lui importait le nombre des adorateurs! Si elle permettait qu'on rendît hommage à sa beauté, elle n'avait jamais cherché à s'entourer d'admirateur?
Cependant le comte de Montgarin n'avait pas l'amitié de tout le monde à l'hôtel de Goulange; malgré tous ses efforts, il n'avait pu vaincre une sorte d'antipathie que le frère de Maximilienne ressentait pour lui. Eugène ne répondait à aucune de ses avances; loin de là, son fier le-
gai'd et son air indifférent et même dédaigneux semblaient lui dire constamment : « Vous avez beau faire, vous percfez votre temps et vous vous donnez une peine inutile.» Il ne se montrait pas ouvertement hostile, mais sa raideur et sa froide réserve disaient suftisamment quelle était sa pensée. Il était trop bien élevé, d'ailleurs, pour oublier d'être poli, et il avait assez d'empire sur luimême pour se contenir. Toutefois, le comte de Montgarin sentait très-bien que, d'un moment à l'autre, le frère de celle qu'il aimait pouvait être pour lui un adversaire redoutable. Eugène ne iui avait jamais tendu la main : il se contentait de le saluer avec une froideur marquée; il évitait, autant que possible, de se trouver en sa présence et ne lui adressait la parole ou ne lui répondait que quand il était contraint et forcé.
Cette attitude du jeune comte de Goulange, que rien ne paraissait justifier, avait d'abord assez sérieusement inquiété le comte de Montgarin pour qu'il crût devoir parler de ses craintes à José Basco.
Celui-ci s'était empressé de le rassurer, mais avec un froncementdesourcilsquiindiquaitson mécontentement.
— Sans doute, avait-il répondu à Ludovic, je désirerais comme vous que le frère de Maximilienne fût votre ami; mais du moment qu'il plaît à ce jeune homme d'avoir d'autres idées que les nôtres, nous nous passerons de son amitié. Soyez, d'ailleurs, absolument tranquille; il ne peut rien contre nos projets. Une vous aime point, soit; mais de là à se déclarer votre ennemi il y a loin. Je ne crois pas que, maintenant, il puisse vous nuire. Dans tous les cas, s'il osait élever la voix nous saurions lui imposer silence.
Maximilienne, de son côté, s'était vite aperçue que le çointe de Montgarin n'était pas sympathique à son frèrej
m:iis, croyant en connaître la véritable cause, elle ne s'était pas trop émue. Par exemple, ce qui l'affligeait réellement, c'est qu'Eugène n'était plus le même avec elle. Sans doute, il lui témoignait toujours la même affection, il avait toujours pour elle la même tendresse; mais ce n'était plus leur bonne intimité d'autrefois; leurs cœurs s'étaient fermés aux doux épanchements; ils n'avaient plus de ces charmantes causeries qui, naguère encore, faisaient les délices de Maximilienne.
Eugène avait perdu une partie de sa gaieté ; il était devenu soucieux, morose, et, parfois, il lui était difficile de cacher sa mauvaise humeur. Près de sa sœur, il paraissait embarrassé. On aurait dit que, maintenant, il manquait de hardiesse pour lui parler ou Tinterroger.
— Il est contrarié et il ne veut point me le dire, pensait Maximilienne.
Elle ne se plaignait pas, mais il y avait une souffrance dans son cœur.
Néanmoins elle se rassurait et essayait de se consoler en se di;tmt :
— Bientôt il reviendra de ses préventions, il reconnaîtra qu'il a tort.
En attendant, si Maximilienne restait hésitante, c'est Eugène qui l'arrêtait. C'est parce que son frère semblait ne pas l'approuver, qu'elle n'avait pas encore dit au comte de Montgarin : « Je serai votre femme. » A son père et à sa mère : « Vous pouvez présenter M. de Montgarin à nos amis comme mon fiancé; c'est lui que je choisis poui' mari. »
Eugène était placé comme une barrière entre Maximilienne et Ludovic. C'est ainsi que, à son insu, le frère protégeait sa sœur contre les monstrueux projets de José Basco et de Sosthène de Perny.
Un soir, le comte de Montgarin rentra chez lui le front rayonnant. Il avait passé une partie de l'après-midi à l'hôtel de Coalange.
— Vous avez l'air bien joyeux, lui dit José Basco.
— Oui, la joie inonde mon cœur.
— Alors vous avez quelque chose de bon à m'apprendre; parlez vite, mon cher Ludovic.
— Elle m'aime, mon ami, elle m'aime; maintenant j'en suis certain.
— Elle vous l'a dit?
— Oui, puisque ses paroles m'ont fait comprendre que je suis aimé.
— Je l'ai compris depuis longtemp?, moi; ce n'est donc pas une chose nouvelle que vous m'apprenez.
— Je doutais, de Rogas.
— Je le sais, aussi vous ai-je dit souvent que vous aviez tort.
Enfin, vous savez maintenant à quoi vous en tenir. N'avez-vous que cela à m'apprendie? Ce qui m'intéresse davantage, c'est le mariage; avez-vous eu le courage d'aborder ce sujet?
— Oui.
— Eh bien?
— J'espère que, demain, mademoiselle de Cou! ange m'autorisera à demander sa main à i^on père.
— Enfin! s'écria José. Morbleu 1 celle-là ne pourra pas dire qu'on ne lui a pas donné le temps de réfléchir. Si j'eusse été à Totre place, mon cher Ludovic, je vous assure que j'aurais mené plus rondement cette affaire.
— Vous ne connaissez pas Maximilienne, de Rogas ; elle a une volonté et i^ait la faire respecter. Il faut
craindre constamment de contrarier ses idées et de froisser ses sentiments.
— Sous ce rapport, elle n'a pas à se plaindre de vous, répliqua José d'un ton railleur.
— Je ne l'aimerais point comme elle mérite de l'être, si mon amour n'était pas profondément respectueux.
— C'est bien, j'ai mes idées, mes convictions et vous avez les vôtres; j'aime le chemin le plus court et vous préférez prendre celui des écoliers. Mais, qu'importe? L'essentiel est que vous arriviez au but. D'après ce que vous venez de me dire, vous y touchez; je n'ai plus à vous reprocher votre lenteur. Toutefois, je dois vous conseiller de ne pas vous endormir dans vos délices; le fer est chaud, il faut le battre. Oui, il faut absolument en finir. Vous devez agir de telle façon que demain l'époque de votre mariage soit fixée.
— Vous devez bien penser, de Kogas, que mon impatience est égale à la vôtre.
— En somme, que vous a dit mademoiselle de Coulange?
— J'ai eu le rare bonheur de me trouver un instant seul avec elle. Encouragé par un de ses adorables regards, je parvins à vaincre la timidité qui s'empare de moi dès que je suis près d'elle, je me mis à lui parler de mon dévouement, de mon amour avec des mots ardents et «ne hardiesse dont je m'étonnais moi-même. Mais ma voix était oppressée et vibrante; mais j'étais éloquent quand même, car tontes mes paroles étaient dictées par mon cœur. Ses beaux yeux baissés, elle ra'écoutait. Elle était vivement impressionnée.
J'étais lancé, je ne m'arrêtai plus; il semblait que je voulusse m'étourdir avec ma voix et mes pensées. Je n'avais plus de réserve, je m'abandonnais complètement; je
tenais à lui tout dire, tout ce que je gardais depuis si ionglempts au fond de mon cœur.
A mesure que je parlais, son émotion augmentait; je la voyais agitée, j'entendais le bruit de sa respiration haletante,' ses petites mains, posées sur ses genoux, tremblaient légèremiCnt. Soudain, elle laissa échapper ur soupir, sa tête charmante se redressa lentement et sci yeux se fixèrent sur moi. Ah! de Rogas, qu'elle était belle! rien ne saurait résister à l'émotion d'une femme; c'est une force, c'est une puissance qu'il faut subir^ et il n'y a ni barbare, ni sauvage qui puisse lutter contre elle!
■ Je fus saisi d'une telle admiration que la voix me manqua subitement. J'étais ébloui par les rayons qui sillonnaient son regard. A ce moment il y avait en elle quelque chose de céleste, et elle m'apparaissait comme une divinité. Je fis un mouvement pour m'agenouiller devant elle; mais je n'osai pas.
— Pourtant, c'était un bon mouvement, fit José avec un sourire ironique.
— Je fus retenu par la crainte de l'offenser ou de lui déplaire.
Le Portugais haussa les épaules.
— Ses yeux étaient mouillés de larmes, continua Ludovic; oui, de Rogas, Maximilienne pleurait... Ohî les belles, les délicieuses larmes! Je les voyais couler le long de ses joues et j'aurais voulu les recueillir sur mes lèvres !
— Eh bien, il fallait le faire, dit José d'un ton rude.
— Vous ne comprenez pas, fit tristement le jeune homme.
— Je comprends que vous êtes un grand enfant II faut que je vous le dise encore, mon cher comte : Prenez
garde, vous aimez trop mademoiselle de Coulange.
— Soit, je l'aime trop; mais c'est ainsi que je veux l'aimer, c'est ainsi qu'elle doit être aimée.
José fit une affreuse grimace.
— Après tout, c'est vous qui Tavez voulu, poursuivit Ludovic. Vous m'avez dit : « Il faut que vous aimiez mademoiselle de Coulange. » C'était un ordre; je vous al obéi. Vous m'avez dit encore : « Je veux vous transformer et faire de vous un autre homme. » Eh bien, vous avez réussi, La métamorphose est complète. Certes, vous devriez vous montrer plus satisfait. Oui, le comte de Montgarin d'aujourd'hui n'est plus le comte de Montgarin d'autrefois. En moi tout est changé; j'ai un autre cœur, d'autres idées, d'autres convictions; de nouvelles pensées sont nées dans mon cerveau et j'ai d'autres aspirations. C'est maintenant un sang plus chaud et plus généreux qui coule dans mes veines. Voilà le résultat de vos bons conseils, de Rogas ; soyez donc fier de votre élève.
J'ai peut-être été un peu au delà de ce que vous espériez, continua le jeune homme, devenant ironique à son tour; mais cela prouve que j'ai été extrêmement docile et que vous êtes un excellent maître. Vous m'avez tiré du fond de l'abîme où j'étais englouti; pour cela et pour d'autres choses je sais ce que je vous dois et je ne songe pas à l'oublier. Mais sachez bien, de Rogas, que le jour où vous m'avez aidé à relever la tête, j'ai retrouvé ma dignité et reconquis ma fierté. Ce jour-là, je me suis senti \m homme! Cela, vous le vouliez aussi. Que vous dirai-je encore, ô mon maître I j'étais un misérable ; vous avez sermonné le pécheur, et il s'est converti. Mon cœur était froid, une flamme l'a réchauffé. Celte flamme, c'est l'amour. Et en le ranimant, en le faisant renaître, l'amour l'a purifié.
— Hé, mon cher comte, répondit José avec aigreur, soyez pur autant qu'il vous plaira ; je n'ai rien à y voir, du moment que vous ne vous écartez pas de ce qui est convenu. Après tout, qu'est-ce que nous voulons? Arriver au but... Il importe peu, je vous assure, que vous soyez comme ceci ou comme cela. Arrivons, arrivons!...
Mais nous voilà loin de notre sujet et de l'inléressante situation dont vous me traciez le ravissant tableau. Ainsi, sous le coup de l'émotion que vous aviez fait naître en elle, mademoiselle de Coulange pleurait et vous avez vu couler ses larmes. Vous plaît-il de me dire ce qui s'est passé ensuite ?
— Je n'ai aucune raison de vous le cacher. J'étfiis moi-même en proie à une violente émotion ; mon cœur battait à se briser. Je m'approchai d'elle et je m'emparai d'une de ses mains qu'elle laissa dans la mienne. Nos regards se croisaient. Dans ses grands yeux, qui reflétaient toutes ses pensées, je lisais comme dans un livre ouvert.
« Ah! vous m'aimez, vous m'aimez ! » m'écriai-je ivre de bonheur.
Elle ne répondit pas; mais sa main serra doucement la mienne.
(( Mademoiselle Maximilienne, repris-je, ma vie tout entière vous appartient et vous avez le pouvoir de me faire mourir ou vivre. .. Vous n'avez qu'à prononcer un mot pour me rendre le plus fier et le plus heureux des hommes; oh! dites-le, ce mot délicieux, je vous en prie, dites-moi que vous m'aimez! »
En même temps je portai sa main à mes lèvres.
— Parfait, très-bien, approuva José.
— Alors, elle se dressa debout et resta un moment si-
lencieuse, me regardant avec une expression indéfinissable. Moi, je l'enveloppais de mon regard brûlant d'amour. Droite, immobile, la tête haute, les yeux illuminés et les deux mains croisées sur sa poitrine, comme si elle eût voulu comprimer les battements de son cœur, sa merveilleuse beauté me parut plus rayonnante que jamais. Elle était superbe de noblesse et de grandeur!
Enfin, parvenant à vaincre son émotion, elle me dit :
« — Monsieur le comte, je crois à la sincérité de votre affection; c'est vous dire que je n'y suis pas insensible. Je crois aussi que vous pouvez me rendre heureuse et que c'est votre unique désir. Je veux le bonheur, monsieur le comte, mais je le veux complet, sans aucun mélange d'amertune. C'est bien sérieux, le mariage, et une jeune fille ne saurait trop réfléchir avant de s'engager pour la vie.
« Ne vous étonnez donc pas si, en ce moment encore, je suis hésitante. Cependant revenez demain; oui, demain j'espère pouvoir vous dire : Monsieur le comte de Montgarin, je vous autorise à demander ma main à mon père. »
Après ces paroles je compris que je devais me retirer.
Nous nous séparâmes en nous disant :
« A demain ! »
José Basco avait le front soucieux.
— Tout cela me semble bizarre, pensait-il; décidé- ' ment cette petite fille réfléchit trop.
li reprit à haute voix :
— Enfin attendons demain.