LE TELEGRAMME
Le lendemain, vers deux heures, le comte de Montgarin arriva à l'hôtel de Goulange. Dans son impatience, il avait avancé de beaucoup l'heure habituelle de ses vi- ">iles. Il dut attendre un instant dans le petit salon, pendant qu'on prévenait la marquise et Maximilienns. La jeune fille était avec sa mère; elles venaient d'avoir une assez longue conférence au sujet de M. de Montgarin.
La marquise avait dit à sa Hlle :
— Ma chère enfant, il s'agit de ton avenir, de ton bonheur; dans cette circonstance, il n'y a pas de meilleur juge que ton cœur; c'est lui, surtout, que tu dois consulter. Tu crois que tu seras heureuse avec M. de Montgarin; c'est l'époux de ton choix; prends-le; ton père et moi nous l'acceptons.
Maximilienne quitta sa mère et se rendit dans le petit salon.
— J'arrive peut-être trop tôt, lui dit Ludovic.
— Du tout. Vous avez bien fait, au contraire, de venir de bonne heure, car nous aurons probablement aujourd'hui beaucoup de visites.
Il s'était approché d'elle et il l'interrogeait du regard. Après être restée un moment silencieuse, Maximilienne reprit :
— Depuis hier j'ai beaucoup réfléchi.
— Eh bien? fit-il avec anxiété.
— Monsieur le comte, je vous donne l'autorisation que vous m'avez demandée.
Il ne put retenir une exclamation de joie.
— Vous pouvez donc demain ou aujourd'hui même faire votre demande à mon père et à ma mère.
— Ah! s'écria-t-il avec transport, je jure de vous consacrer ma vie tout entière! Sur mon honneur, devant Dieu, je fais le serment de vous rendre heureuse 1
— Vous m'aimez, je vous crois.
— Oh ! oui, je vous aime I
— Maintenant, monsieur le comte, écoutez-moi : j'ai compris que pour vous, pour ma famille, pour moi et pour le monde votre situation ici ne devait plus rester la même; nous ne devons pas donner lieu à de fausses! inlerprélations; il faut qu'où sache que vous êtes monj
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fiancé. Toutefois, je me réserve toujours, absolument, le droit de fix-er l'époque de notre mariage. J'espère que vous aurez la patience d'attendre et qu3 ce sacrifice, fait pour moi, ne vous coûtera pas trop.
— J'attendrai, mademoiselle; pour moi votre volonté sera toujours une loi. Si mon cœur est impatient, je saurai modérer ses ardeurs. Je veux me montrer digne de vous. Ah! je ne saurais trop faire pour vous mériter I
— Merci, monsieur le comte. Il est donc bien convenu que, quant à présent, on ne parlera point de fixer l'époque de notre mariage.
— Je vous promets, mademoiselle, que cette question sera réservée.
Le même jour, à huit heures du soir, le comte de Montgarin revint à l'hôtel de Goulange accompagné du faux comte de Rogas.
L'audacieux coquin, jouant son rôle de parent, prit un ton solennel et demanda pour son cousin, le comte Ludovic de Montgarin, la main de mademoiselle Maximilienne de Goulange.
Sous le doux regard de sa sœur, Eugène tendit sa main à Ludovic pour la première fois.
— Monsieur le comte, dit le fiancé de Maximilienne d'une voix émue, vous pouvez compter sur ma sincère amitié; c'est un frère que vous avez en moi.
— Monsieur de Montgarin, répondit Eugène, je tâcherai que mon amitié réponde à la vôtre.
Ces paroles échangées, José Basco put s'approcher de Ludovic et il lui dit rapidement à l'oreille :
— Vous vous avancez trop; pas de protestations.
Le jeune homme lui tourna le dos brusquement, pendant que les traits de son visage se contractaient légèrement. Le joug qu'il portait commençait à le blesser. I. 15
On était réuni dans le boudoir de la marquise. On causa jusqu'à dix heures. Alors Ludovic et José se retirèrent.
Le marquis avait parlé d'un voyage qu'il allait faire avec son fils dans le nord delà France et en Bc/g/que, lequel avait pour but de visiter quelques importantes mines de houille, entre autres celles de Frameries, en Belgique, dontM. de Goulange était un des principaux actionnaires.
Pour Eugène, qui allait être nommé bientôt ingénieur des mines, ce voyage de quinze jours devait être en même temps une partie de plaisir et un sujet d'étude.
Le marquis avait désigné le jour où. son fils et lui quitteraient Paris; il avait tracé d'avance leur itinéraire et calculé le temps qu'ils devraient passer dans chaque localité. En outre, il était convenu que chaque jour la marquise recevrait une lettre afin qu'elle pût suivre les voyageurs dans leurs explorations.
Au jour fixé, le marquis et son fils se mirent en route.
Le douzième jour après leur départ, le matin, la marquise reçut, comme les jours précédents, sa lettre quotidienne datée de la veille. Celle-ci était écrite par Eugène. Le jeune homme était dans le ravissement, il ne voyait que des choses merveilleuses. Il annonçait à la marquise que le soir ils seraient à Frameries.
— Nos chers voyageurs vont nous revenir bientôt, dit madame de Goulange à sa fille, ils sont aujourd'hui à Frameries, ce soir ils seront à Bruxelles où ils doivent rester deux jours pour se reposer de leurs fatigues, et c'est là qu'ils prendront le train direct qui doit les ramener à Paris.
Le tantôt, la marquise et Maximilienne travaillaient ;
ensemble à une tapisserie. Trois heures sonnèrent à la pendule.
— M. de Montgarin est en retard aujourd'hui, dit la marquise.
— Quelque chose l'a retenu, sans doute, répondit la jeune fille.
— Il me semble qu'il n'a pas pour le comte de Rogas, son cousin, une bien grande amitié, reprit la marquise. Depuis bientôt trois semaines que M. de Rogas est parti pour Lisbonne, c'est àpeine s'il nous a parlé de lui.
— M. de Montgarin ne peut pas nous donner des nouvelles de son cousin, puisque depuis son départ de Paris il ne lui a pas écrit une seule lettre.
— N'importe, depuis que M. de Rogas est absent, je le trouve plus gai; il n'a plus cet air soucieux et préoccupé que j'ai remarqué souvent. Je crois, — je me trompe peut-être, — que ce n'est pas un bonheur pour M. de Montgarin d'avoir son cousin près de lui.
— M. de Rogas est un homme si froid, si austère!...
— Il est de fait qu'il n'y a rien en lui qui puisse faire [naître dejoyeuses pensées.
A ce moment on frappa deux petits coups à la porte |du salon.
— Entrez, dit la marquise.
La porte s'ouvrit et une femme de chambre entra, tenant àia main un petit plateau de vermeil.
— Une lettre? fît la marquise.
— Non, madame, c'est une dépêche télégraphique. La femme '^e chambre s'était avancée. La mnrquise
')rit le télégramnjv? et, d'un mouvement de tête elle ren 'oya la domestique.
Les yeux de madame de Coulange restaient fixés sui l'enveloppe bleue dont elle venait de lire la suscription.
Soudain sa main trembla et Maximilienne la vit pâlir.
— Chère mère, qu'as-tu donc? demanda la jeune fille effrayée.
— Je viens d'être frappée d'un noir pressentiment. Ce télégramme nous apporte une mauvaise nouvelle.
— Mais non, chère mère, rassure-toi.
— Ah! mes pressentiments ne me trompent jamais, dit la marquise d'un-e voix troublée.
Et d'une main fébrile elle déchira l'enveloppe. Aussitôt sa pâleur s'accentua, ses yeux s'ouvrirent démesurément et elle laissa échapper un cri rauque.
— Mon Dieu, mon Dieu, qu'y a-t-il? gémit Maximilienne.
Elle s'empara du télégramme et lut rapidement ce qui suit :
« Explosion de feu grisou. Beaucoup de victimes. Mon père et moi sauvés par miracle. Pas blessés. Serons demain à Paris. »
La marquise, blanche comme un lis, les yeux atones, restait immobile comme si elle avait été subitement pétrifiée.
Maximilienne avait bondi vers elle, et, l'entourant de ses bras :
— Mais tu as donc mal lu? s'écria-t-elle ; ils sont sauvés et ne sont même pas blessés.
Elle étreignait sa mère avec force et la couvrait de baisers, en la serrant contre elle.
— Tiens lis, iis encore, disait-elle, tu verras qu'ils sontj sauvés!
Au bout d'un instant, la marquise sortit de son effrayante immobilité, ce qui rassura un peu Maximilienne.
La pauvre enfant pleurait à chaudes larmes.
— Oui, murmura la marquise, ils sont sauvés! un miracle... Dieu les protège... Mais c'est le crime, toujours le crime I...
— Il n'y a pas de crime, maman, puisque c'est le feu grisou, répliqua la jeune fille, ce n'en est pas moins un malheur épouvantable.
La marquise reprit le télégramme, et plaçant son doigt sous ces mots : « beaucoup de victimes » :
— Vois, vois, dit-elle d'une voix étranglée.
— Oui, ch^re mère, oui, c'est affreux, horrible!
La marquise voila son visage de ses deux mains. Au bout d'un instant, ses bras retombèrent lourdement et elle promena autour d'elle ses yeux hagards. Elle était en proie k une grande agitation et elle semblait avoir oublié que sa fille était près d'elle.
— Monstre! monstre! prononça-t-elle sourdement. Puis elle se dressa sur ses jambes comme par un ressort.
Les bras en croix, la tête renversée en arrière et les yeux au ciel, elle reprit avec égarement :
— Seigneur, ayez pitié de moi! Seigneur, pardonnezmoi !
Maximilienne la regardait avec un douloureux étonnement. Elle ne comprenait pas; elle ne pouvait deviner les secrètes pensées desa mère, ni quelles horribles angoisses torturaient le cœur de la pauvre femme.
Après être restée debout un instant, la marquise s'affaissa sur son fauteuil, en poussant un sourd gémissement. Elle continuait à regarder autour d'elle avec une sorte d'épouvante.
La jaune fille ne savait plus que penser; elle était terrifiée. Sa mère chérie venait-elle d'être atteinte d'un mal subit? Sans doute la marquise était très-impressionnable;
mais Ja dépêche d'Eugène n'était-elle pas tout à fait rassurante? Malgré la grande sensibilité de sa mère, Maximilienne ne voyait rien dans la catastrophe de Frameries qui fût de nature à troubler sa raison au point de lui faire dire les paroles incompréhensibles et étranges qu'elle venait d'entendre.
Lasse d'attendre un mot ou un regard, la jeune lille s'avança lentement, s'agenouilla devant sa mère, lui prit les deux mains et lui dit d'une voix pleine de larmes :
— Maman, calme-toi, reviens à toi... C'est ta petite Maximilienne, ta fille^ que tu aimes, qui est près de toi !...
A la voix de sa fille, la marquise sursauta comme une personne qu'on arrache brusquement au sommeil. Ses lèvres étaient frémissantes, des spasmes nerveux soulevaient sa poitrine.
— Chère maman, je t'aime! disait Maximilienne de sa voix la plus pénétrante.
— Ah! ah! ah! fit la marquise sur trois tons différents.
Aussitôt un sanglot sortit de sa gorge serrée, des larmes abondantes jaillirent de ses yeux.
— Ma fille, ma chérie! s'écria-t-elle.
Sa tête s'inclina et ses lèvres se collèrent sur le front de l'enfant.
Un instant après, quand le comte de Montgarin arriva, il surprit la mère et la fille essuyant précipitamment leurs larmes. En les voyant émues et troublées, il resta tout interdit; il ne savait s'il devait s'approcher ou seretirer.
— Monsieur le comte, asseyez-vous, lui dit la mar-i quise ; il vous est permis de voir nos larmes. Nous ve-.
nons (ie remercier Dieu de nous avoir conservé, à moi mon époux et mon fils, à ma fille son père et son frère.
— Mais qu'est-il donc arrivé? demanda vivement le jeune homme.
La marquise prit la dépêche qui était sur un guéridon et la tendit à Ludovic.
— Oh ! fit-il après l'avoir lue.
Son regard exprimait la stupeur.
— Ah ! je partage votre émotion, dit-il d'une voix frémissante, et je comprends vos pleurs ; ce sont des larmes de reconnaissance adressées à Dieu.
Ludovic était réellement très-ému aussi ; il était devenu très-pâle et de grosses larmes roulaient dans ses yeux.
La marquise lui tendit silencieusement la main.
Ludovic manifesta l'intention de partir immédiatement pour Frameries. Mais madame de Goulange n'eut pas de peine à lui faire comprendre que le marquis et Eugène devant rentrer à Paris le lendemain, ce serait un voyage inutile. Néanmoins, Ludovic venait d'avoirun bon mouvement qui avait profondément touché la mère et la fille.
Sentant que la marquise et Maximilienne pouvaient désirer être seules, le jeune homme ne prolongea point sa visite ; il se retira au bout d'une heure.
Après son départ, la marquise et sa fille causèrent encore un instant, puis elles restèrent silencieuses. Peu à peu madame de Goulange s'enfonça dans un dédale de sombres pensées. La pauvre femme gardait le souvenir de ses longues souffrances, et chaque fois qu'elle éprouvait une commotion un peu forte, elle voyait surgir tout à coup devant elle tous les effroyables fantômes du passé. Elle n'avait jamais joui d'une tranquillité parfaite et n'a-
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>-ait jamais eu que des lambeaux de bonheur; mais elle tenait à conserver ce semblant de tranquillité, ce boaheur pris par miettes. Pour elle, le ciel restait toujours chargé de nuages; ne pouvant voir que de petits coins bleus, elle s'était contentée de ces rares éclaircies.
Hélas! depuis le coup de fusil tiré sur le marquis elle avait senti renaître toutes ses anciennes terreurs, augmentées de nouvelles angoisses, et elle vivait dans des appréhensions continuelles.
Ainsi se trouvait réalisée la prédiction de l'ex-inspecteur de police Morloi, lorsqu'il avait dit à sa femme :
— « La m9<^quise de Goulange n'a pas vu la fin de ses tourments. C'est par son frère qu'elle a souffert, c'est par lui qu'elle souffrira encore. »
Maintenant, la marquise voyait constamment la vie de son mari menacée, et à chaque instant il lui semblait que Sosthène sombre et farouche, poussé par la haine, allait lui apparaître comme un spectre horrible.
La nuit, dans d'épouvantables cauchemars, e^le voyait le maudit ramper dans l'ombre comme un reptile. Sa main tenait un poignard. Le regard féroce, de la bave aux lèAres, hideux, il avançait pour frapper le marqais au cœur.
Elle poussait un cri d'épouvante et d'horreur et se réveillait haletante, couverte de sueur.
Alors les sanglots la suffoquaient et elle passait le reste de la nuit à pleurer.
— Oh! non, se disait-elle, il n'est pas mort, l'infâme!
On comprend le coup terrible qu'elle venait de recevoir en lisant la dépêche d'Eugène. Elle restait convaincje qu'une seconde fois on avait voulu tuer le marquis, et, sans hésiter, elle accusait Sosthène de ce nouvel attentat.