MAQUIGNONS OU PAYSANS
Le lendemain matin, VIndépendance belge, la Gazette de Mons, le Précurseur d'Anvers et d'autres journaux de Belgique apportèrent à Paris le triste récit de la catastrophe. C'était navrant. On ne pouvait dire encore le nombre des victimes, mais on craignait qu'il ne fût considérable. Plus de cent cinquante ouvriers étaient enfermés au milieu des éboulements qui avaient eu lieu à la suite de plusieurs explosions successives. Dès le soir même on avait pu retirer de la mine une vingtaine de morts et de blessés. Beaucoup d'ingénieurs étaient sur le lieu du sinistre et tous les moyens de sauvetage usités en pareil cas étaient employés. On espérait sauver beaucoup d'ouvriers par le puits d'aérage; malheureusement, on rencontrait de nombreux éboulements qui fermaient l'entrée des galeries souterraines.
Comme toujours, la catastrophe était attribuée à l'imprudence d'un mineur.
Un des journaux cités plus haut disait :
« La première explosion s'est produite vers une heure de l'après-midi, pendant que M. le marquis de Coulange, un des forts actionnaires de la Compagnie, visitait la mine. M. le marquis de Coulange était accompagné de son fils, élève ingénieur à l'École des mines de Paris. C'est précisément dans la galerie où se trouvaient alors les deux Français que le gaz s'est enflammé tout à coup. C'est grâce à la présence d'esprit et à l'énergie de l'ô
lève ingénieur que son père et lui ont été sauvés. En effet, le jeune homme eut le temps de pousser son père au fond d'une excavation et de se blottir près de lui avant l'épouvantable éboulement sous lequel ils allaient être écrasés. Par un hasard providentiel, le chemin était resté libre devant le marquis et son fils; ils ont pu revenir au puits en même temps qu'une trentaine de mineurs, et ils sont remontés au jour par des échelles. »
Le comte de Montgarin se leva le matin de bonne heure, après avoir passé une nuit très-agitée. Il s'habilla, sortit de chez lui à pied et se dirigea vers les boulevards. Il acheta quelques journeaux belges oh il trouva, comme il Tespérait, le récit de la catastrophe de Frameries.
En lisant le praragraphe qui concernait le marquis de Coulange et Eugène, il éprouva une vive émotion.
Aussitôt, la pensée lui vint de porter le journal à la marquise. Cette attention ne pouvait qu'être agréable à madame de Coulange et à Maximilienne.
Il franchit rapidement la distance qui le séparait de l'hôtel de Qoulange. Dans la cour il trouva un domestique occupé à répandre et à niveler du sable.
— Je ne veux pas déranger madame la marquise, lui dit-il; j'apporte ce journal que je vous prie de lui faire remettre.
— Madame la marquise est levée depuis longtemps et je pense qu'elle pourrait vcus recevoir, répondit le domestique.
— Non, je crandrais d'être importun; je reviendrai tantôt
Comment va-t-elle ce matin?
Le domestique secoua la tête.
— Aladame la marquise est bien triste, répondit-il.
-—Et mademoiselle Maximilienne?
— Je ne l'ai pas vue ce matin ; elle n'est pas encore sortie de sa chambre.
— Savez-vous si madame la marquise a reçu aujourd'hui une lettre de M. le marquis?
— Madame la marquise n'a pas reçu de lettre; mais elle pense que M. le marquis et M, le comte seront ici pour midi.
Ludovic remit lejournal au domestique et sortit de la cour de l'hôtel. A l'angle de la rue de Babylone il s'arrêta et regarda sa montre. Il n'était pas encore dix heures.
— Au fait, se dit-il, pourquoi n'irais-je pas attendre M. de Coulange et Eugène à la gare du Nord? J'aurai ainsi le plaisir de leur serrer la main dès leur arrivée à Paris et je serai le premier à les féliciter d'avoir échappé à la mort.
Il prit la première voilure vide qu'il rencontra et donna l'ordre au cocher de le conduire à la gare. Le trajet se fit en une demi-heure. Après avoir donné au cocher le prix de sa course, Ludovic pénétra dans la vaste cour de la gare, du côté de l'arrivée, et se dirigea vers les salles d'attente.
Tout à coup il poussa un oh! de surprise, et, les yeux fixés sur deux individus qui venaient de sortir d'une salle d'attente, il resta immobile comme pétrifié.
Les deux hommes passèrent à quelques pas de lui, sans le voir probablement, et allèrent prendre une des voitures qui stationnaient dans la cour de la gare.
L'un de ces hommes portait toute sa barbe et l'autre de longs favoris comme un Anglais. Chacun avaitsur son paletot de drap noir, laissant voir le collet, une longue blouse de toile bleue luisante. Ils étaient coiffés de cha
peaux de feutre à larges bords et de gros s&aliers ferrés chaussaient leurs pieds. Ils avaient à la main un bâton, à la poignée garnie d'une lanière de cuir, une sorte de gourdin comme en ont habituellement les bouviers.
On pouvait les prendre, en effet, pour deux maquignons ou deux bons paysans de la Picardie ou de l'Artois, venant faire une visite à la capitale.
Or, ce qui avait causé la surprise du comte de Montgarin, c'est que dans ces individus il avait cru reconnaître le comte de Rogas et Gérôme son valet de pied.
Assurément, un homme peut ressembler par la taille, la tournure et les traits saillants du visage à un autre homme. Mais, en parlant pour Lisbonne, le comte de Rogas avait emmené le valet de pied Gérôme; or, le compagnon de l'individu qui ressemblait à de Rogas ressemblait lui-même au valet de pied Gérôme.
Cetle double ressemblance et cette coïncidence extraordinaire avaient frappé Ludovic. De là sa surprise et sa stupéfaction.
Cependant, les deux hommes avaient pris place dans le fiacre et la voiture était déjà loin quand le comte de Montgarin parvint à se remettre de sa surprise.
— Par exemple, voilà qui est étrange, murmura-t-il. Il fit quelques pas et s'arrêlant de nouveau :
— Mais non, reprit-il, c'est impossible, je me suis trompé, j'ai mal vu. Après une nuit d'insomnie, il n'est pas surprenant que j'aie les yeux fatigués; en ce moment encort ^e ne distingue pas bien les objets; il me semble que je vois des boules de différentes couleurs qui montent, descendent et roulent dans l'espace. Allons, j'ai été le jouet d'une illusion d'optique.
D'ailleurs, poursuivit-il, continuant tout bas son mo
nologue, j'ai vu deux paysans et non de Rogas et mon valet de pied. Celui que j'ai pris pour le comte a des favoris et de Rogas ne porte que la moustache L'autre a une forte barbe et mon valet de pied est constamment rasf*". Et puis ce n'est pas par le chemin de fer du Nord qu\ n revient de Lisbonne. Décidément, je me crois un peu malade; j'ai eu un instant d'hallucination. Allons, tout cela n'a pas le sens commun, n'y pensons plus.
Pour changer le cours de ses pensées, Ludovic se coua la tête en la rejetant en arrière; mais il avait été trop rudement impressionné pour pouvoir porter ailleurs sa pensée si facilement et si vile. En dépit des efforts qu'il faisait, son esprit continuait à être occupé par l'étrange ressemblance.
— Ah! çà, se disait-il, est-ce que je vais faire de cette chose si simple une affaire d'Etat? Vraiment, je ne me reconnais plus ; il faut bien peu de chose maintenant pour m'inquiéter.
Il se cherchait querelle, il se grondait et se raillait.
— Si je deviens un malade imaginaire, murmurait-il, on pourra m'appeler le chevalier de la Triste-Figure, et je ne mériterai certainement pas les compliments de ma belle fiancée.
Puis il ajoutait :
— Oh! le comte de Rogas avec de gros souliers, coiffé d'un chapeau de laboureur et affublé d'une blouse de marchand de chevaux! Il faut être insensé pour s'imaginer une chose pareille.
Et se moquant de lui-même, il se mettait à rire. Au bout d'un instant, il reprenait :
— Je ne parlerai de ceci à personne, pas môme à de Rogas, car on aurait le droit de supposer que j'ai quelque chose de dérangé dans le cerveau.
Pendant que Ludovic se livrait à ses réflexions, tout en se promenant le long des bâtiments de la gare, le temps s'écoulait.
A onze heures et demie un train venant de Belgique arriva. Ludovic se précipita dans la grande salle d'attente. La file des voyageurs passa devant lui. Mais il eut beau ouvrir les yeux, il ne vit ni le marquis de Coulange ni son fils. Malgré cela, il s'obstina à rester jusqu'après l'enlèvement des bagages. Enfin, quand les employés se mirent en devoir de fermer les portes après la sortie des derniers voyageurs, Ludovic finit par comprendre qu'il avait attendu inutilement. Et comme il était impossible que le marquis et Eugène fussent passés devant lui, sous ses yeux, sans qu'il les vît, il dut coc dure qu'ils n'étaient pas arrivés par ce train.
— A quelle heure y a-t-il un train venant de Belgique'/ demanda-t-il à un employé.
— Ce soir, à quatre heures, sauf le retard possible, lui fut-il répondu.
Ludovic n'avait plus qu'à se retirer. Midi sonnait. Cer tains tiraillements d'estomac l'avertissaient qu'il était temps de songer à déjeuner. Il prit la rue Lafayette pour aller au boulevard des Italiens. Comme on ne l'attendait pas chez lui, il déjeuna dans un restaurant du passage de l'Opéra. Son repas fit diversion à ses pensées, et quand il sortit du .estaurant il ne pensait plus à fe rencontre qu'il avait faite dans la cour de la gare.
A deux heures et demie il était à l'hôtel de Coulange. Comme il en était à peu près certain, le marquis et le comte de Coulange n'étaient pas arrivés.
Il remarqua que la marquise avait les yeux cernés, la figure fatiguée ; néanmoins elle paraissait plus tranquille que la veille; son regard avait repris son expression
habituelle. Maximilienne, au contraire, était songeuse et triste; quelque chose semblait la préoccuper.
— Nous avons lu le journal que vous vous êtes donné la peine d'apporter vous-même, dit la aiarquise à Ludovic, je vous remercie sincèrement de cette attention. Cette lecture nous a fait verser des larmes ; car si nous avons été préservés dans ce malheur épouvantable, nous pensions aux victimes. Je ne sais pas ce que mon mari a fait déjà pour les malheureux blessés, les veuves et les orphelins; mais nous leur viendrons en aide à tous dans une large mesure.
Le jeune homme apprit à la marquise que, le ma4,in, il avait vainement attendu le marquis et son fils à la gare du Nord.
— Ils n'arriveront que ce soir à quatre heures, répondit madame de Coulange; nous avons été prévenues par une dépêche de mon mari que nous avons reçue à onze heures.
— Si madame la marquise le désire, je me trouverai de nouveau à la gare à quatre heures.
— Merci, monsieur le comte; mais nous irons, Maximilienne et moi, au-devant de nos chers voyageurs; j'ai déjà donné des ordres pour que la voiture soit prête à trois heures.
Comme la marquise n'ajouta point : « Si vous voulez nous accompagner cela nous sera agréable, » Ludovic comprit que la mère et la fille voulaient aller seules à la gare.
On parla d'autre chose, principalement du sinistre de Frameries.
A trois heures, après avoir quitté un instant Ludovic, la marquise et Maximilienne rentrèrent dans le salon. Elles étaient prêtes à partir. Presque aussitôt un dômes-
tique vint les prévenir que leur voiture les attendait.
— Monsieur le comte, dit la marquise, je ne vous engage pas à revenir ce soir; après les violentes émotions qu'ils ont éprouvées, ces messieurs seront certainement très-fatigués, et ils ne demanderont qu'à se reposer. Mais, ajouta-t-elle avec son doux sourire, nous aurons tous le plaisir de vous voir demain.
Maximiiienne lui tendit la main, en disant :
— A demain, monsieur le comte.
Le jeune homme les accompagna jusqu'à leur voi^^ ture.
Pendant qu'elles descendaient rapidement vers le centre de Paris, Ludovic montait dans un coupé de remise pour se faire conduire chez lui.
Au moment oti le coupé s'arrêtait devant la porte cochèrc de son hôtel, une voiture à quatre places, avec galerie de fer, s'en éloignait. La porte cochère était encore ouverte, et en mettant pied à terre Ludovic put voir deux de ses domestiques qui entraient dans l'bôtel portant une malle qui paraissait assez pesante.
— C'est de Rogas qui vient d'arriver, pensa-t-il. Il ne se trompait pas.
Un instant après le Portugais l'embrassait avec effusion et la serrait dai.s ses bras à l'étouffer.
José Basco portait un élégant costume de voyage et sur sa figure il n'y avait pas trace de favoris à la mode anglaise. Quant à Gérôme, — c'est le nom que s'était donné Armand Des Grolles pour remplir son nouveau rôle, — quand il vint un instant après saluer son maître et lui demander ses ordres, Ludovic le vit tout frais rasé comme à l'ordinaire, et il fut forcé de reconnaître que ni de Rogas, ni son domestique ne ressemblaient aux deux paysans de la gare du Nord
— Illusion d'optique ou hallucination, je me suis trompé, se dit-il. C'est absurde, ne pensons plus à cela.
Il reprit à haute voix :
— Eh bien> de Rogas, avez-vous fait un bon voyage?
— Mais oui, mais oui.
— Alors vous êtes satisfait?
— Oui, mon cher Ludovic, très-satisfait, répondit José en ayant l'air de regarder par la fenêtre.
Sa physionomie avait, à ce moment, une expression singulière qui démentait ses paroles.
— A quelle heure êtes-vous arrivé? reprit Ludovic.
— J'arrivais comme vous rentriez. Est-ce que vouf n'avez pas trouvé la porte cochère ouverte?
— En effet, elle était ouverte.
— Vous avez dû voir sortir le fiacre qui nous a amené» de la gare de Lyon ici.
Ludovic eut un haussement d'épaules qui n'échappa point au regard du Portugais.
— Qu'avez-vous donc, mon cher comte? pourquoi haussez-vous les épaules? demanda- t-il vivement, d'une voix qui trahissait une légère émotion.
— Oh! ne faites pas attention, de Rogas, répondit le jeune homme, je faisais une sotte réflexion.
Alors, de l'air le plus naturel du monde, José demanda à Ludovic des nouvelles du marquis de Goulange, de la marquise, de Maximilienne et d'Eugène.
— Mais vous ne savez donc rien? fit le jeime homme.
— Mon cher comte, vous m'effrayez; que voulez-vous dire?
— Je vois qu'aucun journal ne vous est tombé sous la main, aulremenl vous sauriez que le marquis et son fils ont miraculeusement échappé à la mort.
— Que m'apprenez-vous là? s'écria le Portugais.
Il avait l'air d'attendre un récit. Ludovic s'empressa de le satisfaire. Il lui raconta ce qui s'était passé la veilte à l'hôtel de Coulange et ce qu'il avait lu le matin dans les journaux belges.
— Enfin, dit José, du moment qu'ils sont sauvés nous n'avons plus qu'à nous réjouir.
Ludovic garda le silence. José reprit :
— Je ne vous demande pas oh vous en êtes avec la charmante Maximilienne; je suis convaincu que la situa tion est toujours la même.
— Vous savez bien, de Rogas, qu'il ne dépend pas de moi de la changer. J'ai promis d'attendre, j'attends.
— Seulement, cela peut durer longtemps.
— C'est vrai.
— En vérité, mon cher comte, j'admire votre patience.
— En manquer ne m'avancerait à rien. D'ailleurs, je ne suis pas si malheureux que cela. Pourquoi me plain drais-je? J'aime et je sais que je suis aimé ! Et puis, de Rogas, vous devez savoir qu'on savoure mieux le bonheur qu'on a longtemps attendu et désiré.
José pouvait admettre cette maxime ; mais, pour l'instant, les paroles de Ludovic n'étaient nullement de son goût. Toutefois, il ne jugea pas à propos de répliquer.
Certain que le bonheur qui lui était prom-is ne pouvait lui être enlevé, le comte de Montgarin était patient; pour des /aisons majeures, qu'il ne pouvait faire connaître à son associé^ José Basco, au contraire, était pressé d'arriver au but.
— Décidément, se dit-il, pendant qu'un sombre éclair sillonnait son regard, je vois qu'il faut absolument que je jette ma note dans ce duo d'amoureux.
Malgré son adresseetsa grande habileté, dans son im
patience et pour la première de ces raisons qu'il cachait à Ludovic, José Basco allait tenter un coup audacieux et commettre en niême temps une faute énorme.