‹ Le FilsChapitre 22 sur 41 · UNE DAME PATRONNESSE · texte numérisé non relu

UNE DAME PATRONNESSE

Cinq jours plus tard, entre deux et trois heures, une dame blonde, jeune encore, fort jolie et très-élégam- Lïient mise, se présenta à l'hôtel de Coulange.

Le marquis et la marquise venaient de sortir en voiture pour rendre quelques visites. Eugène était à l'École des mines. Maximilienne, fort triste depuis quelques jours, travaillait dans sa chambre à un petit ouvrage de broderie. La veille, le comte de Montgarin avait prévenu qu'il ne viendrait pas le lendemain.

Le retour à Paris de son père et de son frère, la joie qu'elle avait éprouvée en les embrassant, après l'effroyable danger qu'ils avaient couru, n'avaient pu chasser de l'esprit de la jeune fille une pensée douloureuse qui l'obsédait. Mais elle cachait soigneusement sa tristesse à ses parents, à sa mère surtout.

Tout en entrant, la dame dont nous venons de parler se trouva en présence d'un domestique qui, après l'avoir saluée, lui demanda ce qu'elle désirait.

La dame avait l'air doux et timide et paraissait très-émae.

— Je voudrais parler h madame la marquise de Coulange, répondit-elle.

— Dans ce cas, madame, vous serez obligée de revenir demain.

— Est-ce que madame la marquise n'est pas visible ,

— Madame la marquise et M. ie marquis sont sortis, ■1 y a à peine un quart d'heure, et ils ne rentreront pas avant six heures.

L'inconnue laissa voir son désappointement.

— Oh ! je suis contrariée, bien contrariée, fit-elle.

— Si madame veut me laisser sa carte, je la remettrai à madame la marquise aussitôt qu'elle rentrera, en hji disant que madame a beaucoup regretté de ne pas la trouver.

La dame fit semblant de chercher dans ses poches, puis ayant l'air de se raviser :

— Mais non, dit-elle, c'est inutile, puisque je suis forcée de revenir demain. D'ailleurs, ajouta-t-elle, je n'ai pas l'honneur d'être connue de madame la marquise de Coulange.

Elle fit quelques pas dans l'antichambre, marchant vers la porte. Le domestique la suivait. Au moment où il avançait le bras pour ouvrir, la dame se retourna brusquement.

— Pardon, est-ce que mademoiselle de Coulange est sortie avec madame sa mère? demanda-t-elle en souriant gracieusement.

— Non, madame, mademoiselle n'est pas sortie.

— Ah 1 mais alors, je ne suis plus contrariée d'être venue aujourd'hui, car ma visite n'était pas pour madame de Coulange seule; je désirais voir aussi mademoiselle Maximilienne. Soyez donc assez bon, monsieur, pour faire demander à mademoiselle de Coulange si elle veut bien me recevoir.

— Si madame veut me dire son nom...

— Annoncez simplement une dame qui vient de la part de madame la marquise de Neuvelle.

Le domestique s'inclina^ en disant :

— Venez, madame.

Il fil traverser à la visiteuse plusieurs pièces et l'introduisit dans un petit salon faisant partie de l'appartement de Maximilienne, et qui était contigu à un cabinet servant d'antichambre.

— Veuillez attendre un instant, madame, dit le domestique à l'inconnue.

Il ouvrit une porte et disparut.

La visiteuse entendit qu'il parlait à une femme dans la pièce voisine, une femme de chambre, sans doute. Au bout de trois ou quatre minutes Maximilienne entra dans le salon. L'inconnue, qui était restée debout, la salua avec beaucoup de respect, tout en la dévorant du regard. Puis, s'avançant vers elle :

— Mademoiselle, dit-elle, je vous remercie d'avoiF bien voulu me recevoir.

— Il est vrai, madame, que je n'ai pas l'honneur de vous connaître, répondit la jeune fille, mais il suffit que vous veniez de la part de madame la marquise de Neuvelle.

— Je suis la comtesse Protowska; vous avez reconnu déjà, sans doute, que je ne suis pas Française.

— Madame la comtesse, dit Maximilienne, en indiquant un fauteuil, veuillez vous asseoir et me dire à quoi je dois l'honneur de votre visite.

— Je désirais voir aussi madame la marquise de Couange, Apprenant qu'elle venait de sortir, j'allais me retirer lorsque j'eus l'heureuse idée de demander si vous étiez également sortie. Le domestique m'ayant répondu que non, je l'ai prié de me faire annoncer, me réservant de faire demain, ou un autre jour de cette semaine, ma visite à madame la marquise.

Alors, baissant les yeux et adoucissant le timbre de sa voix, la comtesse continua :

— Je remplis une mission délicate, mademoiselle, et qui est quelquefois difficile; néanmoins, je la trouve agréable et elle n'est pas au-dessus de mes forces et de mon courage, car je suis soutenue parla pensée du bien que je fais, du bien que je fais faire aux autres; c'est un devoir que j'accomplis.

Vous avez devant vous une solliciteuse, mademoiselle. Sachant combien vous êtes bonne, vous et madame votre mère, sachant qu'on ne s'adresse jamais en vain à votre générosité, que c'est un bonheur pour vous de venir en aide à l'infortune, je n'ai pas hésité à m'adresser à vous.

— Et vous avez eu raison, madame; c'est toujours une grande satisfaction pour nous que l'occasion de soiilager quelque misère nous soit offerte.

— Ah! voilà de bonnes paroles!... Vous n'ignorez pas, mademoiselle, qu'il y a à Paris un grand nombre de réfugiés polonais...

La jeune fille répondit par un mouvement de tête.

— Nous formons ici une sorte de colonie, poursuivit la comtesse; nous nous soutenons, nous nous aidons. Malheureusement, il y a parmi nous beaucoup de pauvres et peu de riches. Ceux-ci, autant qu'ils le peuvent, assistent leurs frères malheureux; mais, hélas! nos ressources sont loin d'êtres suffisantes. Il y a pour les ouvriers les maladies coûteuses et les jours de chômage. Et puis, la mort ne nous épargne pas, elle frappe cruellement dans nos rangs; c'est une mère qu'elle enlève à ses enfants, ou bien, ce qui est plus terrible encore, c'est le père qui s'en va; n'ayant plus les deux bras qui 'es, faisaient vivre, la mère et les enfants se trouvent sanss res*

source. Ah! mademoiselle, nous avons bien des misères à soulager 1 II faut nourrir les veuves, il faut adopter les orubelins.

L'année dernière, nous avons fondé un orphelinat de jeunes filles ; je suis une des dames patronnesses de cette lœuvre de bienfaisance, et c'est pour ces pauvres et chères {petites, mademoiselle, que je viens faire appel à votre àarité.

— Je regrette que ma mère soit absente, répondit Maximilienne ; mais vous reviendrez; je suis sûre d'ayance qu'elle voudra concourir à votre bonne œuvre. En ittendaut, je vais d'abord vous donner quelque chose; peureusement, j'ai ma bourse déjeune fille.

Sur ces mots elle se leva.

— Permettez-moi de vous quitter, reprit-elle, je refiens à Tinstant.

Elle sortit du salon et reparut presque aussitôt.

— Tenez, madame, dit-elle, voici pour vos pauvres îetites orphebnes.

Et elle mit dans la main de la solliciteuse dix pièces le vingt francs.

— Je vous remercie raille fois, dit la dame, le bon Dieu rousle rendra.

Il y eut un moment de silence pendant lequel la cornasse parut réfléchir.

— Mademoiselle, reprit-elle, vous êtes si bonne et Jus méritez si bien d'être heureuse, que je vais vous

lonner un témoignage de ma reconnaissance.

Mais, madame, c'est moi qui vous suis reconnaissante de m'avoir procuré l'occasion de faire un peu de bi en.

— Ecoutez, mademoiselle, j'ai appris quelque chose i[ue je dois vous dire. C'est de votre famille, c'est devons :iu'il s'agit.

— De ma famille, de moi ? fit la jeune fille étonnée.

— Mademoiselle de Goulange me permet-elle de parler?

— Je vous écoute, madame.

— Vous avez pour fiancé M. le comte Ludovic de Montgarin, un jeune homme dont on dit le plus grand i>ien. Dans le monde on parle beaucoup de vous et de lui; on approuve le choix que vous avez fait, on ajoute que M. le comte de Montgarin est le seul homme digne de vous posséder; seulement on s'étonne qu'il ne soit pas encore votre époux, on se permet même de juger votre conduite envers lui d'une façon malveillante.

Maximilienne devint rouge comme une pivoine.

— Je ne savais pas que le monde me fît l'honneur de s'occuper de moi, répliqua-t-elle; mais je vous prie de croire, madame, et vous pouvez le répéter, que j'ai un profond dédain pour ses interprétations.

C'est à moi et non aux autres qu'il appartient déjuger ma conduite; je fais ce que je crois devoir faire, j'agis selon mon cœur et ma conscience et c'est à mon père et à ma mère seuls que j'ai à rendre compte de mes actions.

— Et vous avez bien raison, mademoiselle; mais, vous le savez, on ne peut pas empêcher le monde de causer. Pourtant, si j'osais vous donner un conseil...

La jeune fille se redressa brusquement.

— Eh bien, madame? dit-elle d'un ton sec.

— Je vous dirais : dans votre intérêt, dans l'intérêt de i vos parents que vous aimez, épousez tout de suite le comte de Montgarin.

— Mais, madame! s'écria Maximilienne.

— Vous trouvez mon langage singulier, n'est-ce pas? Oh! je le comprends 1 Et vous pouvez vous demander de

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quoi se mêie une inconnue. Peut-être devrals-je me taire. Mais non, je ne veux pas avoir à me reprocher plus tard d'avoir gardé le silence. Nous sommes seules, c'est le hasard qui l'a voulu, ou plutôt c'est Dieu qui m'a fourni l'occasion devons avertir du danger qui vous menace.

— Quel danger? Je ne vous comprends pas, madame:, que voulez-vous dire?

La dame patronnesse poussa un profond soupir.

— Ah 1 cela me coûte beaucoup, fit-elle d'un ton hypocrite; mais il le faut; c'est un nouveau devoir pénible que j'ai à remplir.

Maxirailienne, toute frémissante, la regardait avec une sorte d'effarement.

— Mademoiselle, reprit la comtesse, soyez bien convaincue que c'est dans votre intérêt...

— Parlez, mais parlez donc, interrompit la jeune fille; quel est ce danger qui me menace?

— Ce danger, mademoiselle, naenace vous et les vôtres. C'est votre bonheur à tous qui peut être détruit.

— Ah! vous m'épouvantez l exclama Maxirailienne éperdue...

La comtesse ajouta :

=— Je ne dois rien vous cacher : c'est aussi l'honneur du nom de Coulange qui est en péril.

Les yeux de Maxirailienne s'enflammèrent soudain et elle bondit sur ses jambes. Le buste en arrière, la tête haute et le front superbe, elle s'écria, dans un élan de magnifique orgueil :

— Notre honneur ne redoute rien, madarae; il est audessus de toutes les atteintes; nul ne saurait y toucher, car nous en soraraes les gardiens!

— Hélas! mademoiselle, répliqua la comtesse d'un air contrit, toiit est possible, même les choses qui paraissent le plus invraisemblables.

— Madame, riposta la jeune fille avec une sorte de violence, quand vous me dites que notre bonheur peut être détruit, je peux vous croire; mais ne parlez pas de péril quand il s'agit de l'honneur des Conlange! Notre honneur peut tout braver, madame, il est lumineux comme le soleil!

— Vous avez l'âme grande, mademoiselle, et j'applaudis à votre noble fierté, répondit tristement la dame patronnesse; mais, dussé-jem'attirer votre colère, je suis forcée de maintenir ce que je viens de vous dire; oui, votre bonheur et votre honneur sont menacés. Au mo-

' ment où vous vous y attendrez le moins, vos parents, vous et votre frère pouvez êtie frappés comme d'un coup de foudre! Je vous le dis, mademoiselle, le malheur serait irréparable!

La jeune fille laissa échapper un gémissement et retomba lourdement sur son siège.

La terreur commençait à s'emparer d'elle; sa poitrine se gonflait et le sang battait ses tempes. Elle regardait son interlocutrice avec stupeur.

Celle-ci mettait à profit un moment de silence pour se rendre exactement compte de l'effet qu'avaient produit ses paroles.

Ce fut Maximilienne qui reprit la parole, après avoir passé rapidement ses mains sur son front brûlant.

— Madame, dit-elle, d'une voix frémissante, je ne veux pas vous le cacher, je suis très-effrayée.

— Oh! rassurez-vous, répliqria vivement la comtesse; sans doute le danger existe, mais vous n'avez pas à le craindre, puisqu'il dépend de vous de le conjurer.

— Mon DieUvje ne comprends pas... De grâce, expliquez-vous, madame, expliquez-vous.

— Eh bien, mademoiselle, il existe dans votre famille un secret terrible...

Maximilienne tressaillit.

La dame patronnesse continua :

— La révélation de ce secret causerait le malheur irréparable dont je viens de vous parler. Ne vous êtesvous pas souvent étonnée, quand tout lui souriait et la conviait aux joies du monde, aux félicités de la vie, de voir madame la marquise votre mère, triste, songeuse, se condamner en quelque sorte à vivre dans la retraite et l'isolement? Ne l'ayez-vous pas surprise quelquefois versant (les larmes? Eh bien, mademoiselle, la cause de ses tristesses, ^e ses préoccupations, de son isolement et de ses larmes, c'est la chose terrible dont je viens de vous révèle" l'existence...

— Mais vous accusez ma mère! s'écria Maximilienne pourpre d'indignation.

— Moi, accuser madame la marquise de Goulangel répondit, Ja comtesse de sa voix doucereuse. Oh! mademoiselle, vous avez bien mal interprété le sens de mes paroles; est-ce que je ne sais pas, comme tout le monde, que madame la marquise est la meilleure, la plus noble, la plus sainte des femmes!... Que vous ai-je dit? Que votre mère souffrait du secret dont il s'agit, que ce fatal secret pesait lourdement sur son existence, voilà tout. Ah! Dieu me garde de penser seulement que madame la marquise de Goulange puisse être coupable de quoi que ce soit.

Maintenant de grosses gouttes de sueur perlaient sur le front de la jeune fille et des larmes qu'elle s'efforçait de retenir roulaient dans ses veux.

— Je ne puis vous dire quel est ce secret, poursuivit la dame patronnesse, je ne le connais point; je sais seulement qu'il existe; je sais également que s'il était révélé ce serait pour vous tous un épouvantable malheur, et peut-être pour votre mère un coup mortel.

Or, mademoiselle, une personne que je ne puis vous nommer connaît ce terrible secret. Comment Ta-t-elle découvert? Je n'en sais rien. Demain, si elle le veut, l'orage éclatera sur vos tètes. Vous le voj'cz, mademoiselle, le péril est extrême. Mais, d'un autre côté, cette môme personne a de grandes obligations à M. le comte de Montgarin, qui lui aurait rendu, il y a quelques années, un immense service. Ai-je besoin d'ajouter que M. de Montgarin vous sert en quelque sorte d'égide? Le jour cil il fera partie de votre famille, on n'osera plus rien tenter contre vous. Voilà pourquoi je vous disais tout à l'heure : Si j'osais vous donner un conseil, je vous dirais : Dans votre intérêt, dans l'intérêt de vos parents, épousez tout de suite le comte de Montgarin.

Maximilienne poussa un sourd gémissement, la pauvre enfant souffrait horriblement. Elle était accablée et comme anéantie.

— Oui, reprit impitoyablement l'affreuse femme, si vous voulez éviter les malheurs qui vous menacent, je vous conseille d'épouser le plus tôt possible M. le comte de Montgarin ; car, il faut que vous le sachiez, si, pour des raisons qui me sont inconnues, votre mariage n'a pas lieu d'ici un mois, l'orage que vous pouvez éloigner éclatera subitement. Alors vous ne pourrez plus rien empêcher ; il sera trop tard.

Maximilienne regarda autour d'elle avec égarement. Depuis un instant, un tremblement nerveux la secouait des pieds à la tête.

— Mais c'est odieux, c'est infâme! exclama-t-elle d'une voix affolée.

— Oui, mademoiselle, c'est odieux et infâme!

— Ah! que ce soit un liomme ou une femme, cette personne est un misérable, un monstre?

— Je pense absolument comme vous, mademoiselle.

— Mais que lui avons-nous donc fait? reprit Maximilienne d'une voix déchirante et en se tordant les mains.

— Hélas! mad-emoiselle, la vipère mord parce que c'est dans sa nature de mordre, et presque toujours elle se jette sur ceux qui ne l'attaquent point, 11 en est de même des méchants; ils ont du plaisir à faire le mal, comme d'autres éprouvent de la satisfaction à faire le bien; pour eux, faire souffrir est une jouissance.

La jeune fille tenait sa figure cachée dans ses mains. Elle pleurait.

— Mademoiselle, reprit la dame en se levant, je n'ai plus rien à vous dire ; cependant, je me permets de vous le répéter, la situation est grave, très-grave... Réfléchissez, A vous de voir ce que vous devez faire. Je crois que vous ferez bien de garder pour vous seule ce que je viens de vous confier; en parler à votre mère serait lui causer une douleur horrible ; si vous en parliez à M, le marquis ou à votre frère, les conséquences seraient terribles.

Après un court silence, voyant que Maximilienne ne disait rien, elle reprit :

— Je me retire, mademoiselle, en vous remerciant encore une fois pour nos pauvres orphelines.

La jeune fille sortit de son immobilité et se dressa sur ses jatnbes, comme par un mouvement automatique.

— Au revoir, mademoiselle, dit la dame patronnesse en faisant une profonde révérence.

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— Adieu, madame, répondit Maximilienne d'une voix étranglée.

La comtesse Protowska fit une seconde révérence et sortit du salon.

— Ah ! murmura sourdement la jeune fille, je n'aurais pas dû recevoir cette femme!

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