LE DOUTE
Maximilienne resta un instant, les bras ballants, la tête penchée sur sa poitrine et les yeux fixés sur le tapis.
La pauvre enfant était atterrée. Toutes sortes de sombres pensées se heurtaient tumultueusement dans son cerveau. Elle était incapable de réfléchir, tellement son esprit était troublé. Elle sentait son cœur serré comme dans un étau et elle souffrait horriblement.
Soudain, elle s'élança hors du salon et courut s'enfermer dans sa chambre. Là, à l'abri des regards curieux et indiscrets des domestiques, elle pouvait laisser éclater sa douleur. Elle s'affaissa sur un fauteuil comme une masse et se prit à sangloter. Peu à peu sa poitrine se dégagea et elle se sentit soulagée. Mais il y avait toujours un grand désordre dans son esprit. La terreur était en elle.
Elle ne se demandait pas si !a comtesse Protowska n'était point une aventurière et si c'était réellement dans son intérêt quelle l'avait avertie du danger qu'elle courait, elle et les siens.
Maximilienne avait ajouté foi aux paroles de l'inconnue; elle croyait au danger et voyait leur bonheur àtou©
anéanll. Ladaiiiepatronnesse avait merveilleusement préparé son attaque et ses paroles perfides avaient produit leur désastreux effet. Hélas! le doute était entré dans son âme et livrait un combat terrible à ses révoltes intérieures, soutenues par sa fierté et son noble orgueil. Oui, malgré la vive opposition de tous ses sentiments, Maximilienne commençait à croire que l'honneur de son père était menacé aussi et qu'il pouvait recevoir une souillure.
Allait-elle donc accuser sa mère, sa mère qu'elle adofait, respectait, vénérait et dont elle connaissait les hautes-vertus?
Le doute est un poison qui porte ses ravages dans le cœur et l'esprit; il suggérait cette pensée àMaximilienne que sa mère pouvait ne pas être sans reproche. Il est vrai qu'elle repoussait aussitôt cette mauvaise pensée avec fureur, au milieu d'un redoublement de sanglots; mais le doute accomplissait son œuvre et l'horrible idée, revenant sans cesse, s'incrustait plus profondément. Alors la jeune fille éprouvait une douleur atroce; il lui semblait qu'une pointe acérée traversait son cœur.
— Mais c'est épouvantable cela, c'est monstrueux l s'écria-t-elle avec désespoir.
Si les paroles de la dame patronnesse avaient produit si vite et si facilement un si déplorable effet, c'est que, depuis quelques jours, Maximilienne avait déjcà une pensée qui la poursuivait constamment et qui avait violemment surexcité sa jeune et ardente imagination.
Devant elle, dans un moment d'égarement, sa mère lavait prononcé ces mots : « Seigneur, ayez pitié de moil [Seigneur, pardonnez- moi ! » Sur le moment, Maximilienne n'avait pas fait beaucoup attention à ces paroles incompréhensibles pour elle; mais son oreille les avait
recueillies, et un peu plus tard elle les retrouva dans sa mémoire gravées en lettres de feu.
Alors son esprit se mit en travail et son imagination s'égara à travers les suppositions les plus invraisemblables, et à chaque instant elle se demandait : a Qu'a donc voulu dire ma mère? De quoi demandait-elle pardon à Dieu? » Et comme elle ne trouvait pas, elle contiauait à chercher.
C'est dans cette déplorable situation d'esprit qa'elle avait reçu la visiteuse.
Certes, si Maximilienne n'avait pas été frappée par les paroles de sa mère, il est certain qu'elle aurait eu, vis-à-vis de la dame patronnesse, une attitude toute différente. Son indignation eût éclaté et elle n'aurait pas eu la patience de l'écouter jusqu'à la fin. Malheureusement, chacune des paroles de la comtesse avait eu dans son cœur un écho douloureux, et à mesur« qu'elle parlait, la liaison s'établissait entre ce qu'elle lui disait et les mots si fatalement échappés à sa mère.
Voilà pourquoi Maximilienne croyait au danger qui pouvait détruire le bonheur de sa famille et porter atteinte, en même temps, à l'honneur du nom de Coulange.
Enfin, après l'avoir vainement cherchée, elle avait l'explication de ces mots : « Seigneur, pardonnezmoi! ■ . . i Et, malgré son cœur et ses sentiments qui résistaient,! le doute qui s'était emparé de la malheureuse enfanl| devenait injurieux à l'égard de sa mère. Aussi avait-ellej raison de s'écrier dans son désespoir : « C'est épouvantable, c'est monstrueux! »
Maintenant, quel parti prendre? Quand il dépendait d'elle de prévenir le danger, quand elle n'avait qu'ur
mot h (lire pour que le bonheur des siens ne fût point troublé, pouvait-elle laisser s'accomplir l'œuvre des méchants? Non. Ce qu'elle devait faire, on le lui avait dit; elle n'avait pas à hésiter, son devoir était tout tracé. A tout prix elle devait empêcher l'orage d'éclater. Pour la tranquillité de tous ceux qu'elle aimait, pour sauver sa mère, peut-être^ il fallait suivre le conseil qu'on venait de lui donner : déclarer à son père qu'elle voulait épouser immédiatement le comte de Montgarin.
Après tout le comte lui plaisait, il était son fiancé; ce n'était pas un sacrifice qu'on exigeait d'elle. Eh bien, elle ne se marierait pas le même jour que son amie Emmeline, voilà lout.
Est-ce que l'on ne fait pas tous les jours des projets que les événements réduisent à néant? On serait trop heureux, vraiment, si l'on avait toujours ce qu'on désire, et si l'on obtenait tout ce qu'on souhaite.
C'est ainsi que raisonnait Maximilienne.
— Oui, se disait-elle, puisqu'il le faut, nous serons mariés dans un mois. Eugène seul pourrait s'opposer... mais il m'aime, et quand je lui aurai dit : « Je veux», il laissera faire.
Cependant, et bien qu'elle eût pris une décision, elle ébait toujours en proie à une grande agitation et sous le coup de la terreur qui l'avait saisie.
Et puis le doute, le doute afi'reux, toujours agissant, ne cessait pas de tourmenter sa pensée; c'est une douleur sourde, horrible, une véritable torture qu'il lii faisait éprouver.
Il y avait plus d'une heure que la comtesse Protowska s'était retirée et la pauvre Maximilienne continuait à pleurer et à sangloter. Elle s'était tellement abîmée dans ses pensées et sa douleur qu'elle n'entendit point
qu'on frappait discrètement à la porte de sa chambre. Ce n'est qu'au bout d'un instant et qaand on se décida à frapper avec plus de force, que le bruit arriva à ses oreilles. Elle eut un haut-le-corps comme si elle se réveillait en sursaut et elle regarda du côté de la porte avec une sorte d'effroi.
— J'ai tourné la clef, se dit-elle; on ne peut entrer sans que j'ouvre moi-même.
Tout en refoulant ses sanglots, elle essuya vivement ses yeux et ses joues qui étaient inondés de larmes. Ensuite elle se dressa sur ses jambes, fit quelques pas vers la porte et, d'une voix encore oppressée, elle demanda :
— Que me voulez-vous?
— Vous embrasser, lui répondit-on.
La jeune fille laissa échapper un cri de surprise, presque de joie, en reconnaissant la voix de son institutrice.
— Louise, c'est ma bonne Louise! s'écria-t-elle. Elle bondit vers la porte, qu'elle ouvrit d'une main
fébrile.
Gabrielle Liénard entra dans la chambre en ouvrant ses bras,
— Ma chère Maximilienne ! prononça-t-elle d'une voix vibrante d'émotion,
La jeune fille se jeta à son cou. Les bras de Gabriel'ie entourèrent le corps de Maximilienne, et pendant un instant, sans pouvoir rien dire, elle serra sa chè^e élève contre son cœur palpitant de tendresse.
Quels doux embrassements! Chaque baiser de l'une était aussitôt rendu par l'autre. C'est que l'affection de l'élève n'était pas moins sincère et profonde que celle de l'institutrice.
Enfin, Maximilienne parvint à maîtriser son émotion.
— C'est toi, c'est toi! dit-elle d'une voix qui venait du cœur, quelle ngréable surprise!
— C'est aujourd'hui seulement, à onze heures, qu'une personne de Coulange m'a appris l'épouvantable malheur de Frameries. Aussitôt, j'ai mis quelques effets et un peu de linge dans une valise, je me suis fait conduire à la gare de Nogent et me voilà. J'arrive à l'instant. Un domestique m'a dit : « Madame la marquise est sortie, mais mademoiselle est dans sa chambre. » Vous pensez bien, nia chérie, que je n'ai pas songé à m'asseoir; j'avais hâte de vous voir et de vous embrasser.
— Ma bonne Louise, ma bonne Louise! murmura la jeune fille.
— Voyons, Maximilienne, après ce qui s'est passé, pourquoi ne m'a-t-on pas écrit tout de suite?
— C'est maman qui n'a pas voulu.
— Pourquoi?
— « Je sais combien madame Louise est impressionnable, a-t-elle dit, ce serait lui causer une violente émotion, qui pourrait la rendre malade. »
— Ah ! oui, je comprends quelle a été sa pensée. Votre mère avait raison, Maximilienne; en effet, l'émotion a été forte, et je ne serai complètement rassurée que quand j'aurai vu monsieur le marquis.
En parlant elle s'était un peu éloignée de la jeune fille. Celle-ci ayant fait un mouvement, son visage se trouva subitement en pleine lumière. Aussitôt sa pâleur, la douloureuse expression de son regard et ses traits contractés frappèrent Gabrielle. Alors, le cœur serré par une angoisse inexprimable, elle regarda la jeune fille plus attentivement. Elle vit ses longs cils mouillés et sur ses joues la trace de larmes mal essuyées.
Effrayée, Gabrielle fit encore un pas en arrière; puis.
se rapprochant brusquement de mademoiselle de Coulange, elle s'écria en lui saisissant les deux mains :
— Mais qu'avez-vous donc, Maximilienne? Tout à l'heure vous pleuriez, la douleur et la désolation sont peintes sur votre visage. Ah! de nouvelles larmes jaillissent de vos yeux!... Mon Dieu, qu'avez-vous? Mais que se passe-t-il donc ici?
Maximilienne ne put retenir un sanglot qui s'échappa de sa poitrine.
— Ah ! on ne m'a pas dit la vérité, exclama Gabrielle éperdue; il y a ici un, peut-être deux blessés en danger de mort!
— Non, non, Louise, rassure-toi, répliqua vivement la jeune fille, mon père et mon frère n'ont pas été blessés, et ils sont revenus à Paris en bonne santé; du reste tu les verras ce soir.
Gabrielle poussa un long soupir.
— Je vous crois, Maximilienne, je vous crois, dit-elle; mais, hélas! vous ne me rassurez point complètement. Maximilienne, votre douleur, vos larmes ont une cause; je vous en supplie, dites-moi d'oîi vous vient ce grand chagrin.
— Ne m'interroge pas, ma bonne Louise, c'est inutile, je ne peux pas te répondre.
Gabrielle plongea son regard dans les yeux de Maximilienne comme si elle eût voulu lire dans sapensée et dans son cœur.
— Ainsi, reprit-elle après un court silence, votre mère ignore que vous souffrez, que vous êtes malheureuse, puisque vous vous enfermez dans votre chambre pour vous désoler en secret et cacher vos larmes! Ah! Maximilienne, mon enfant, quelque chose me dit que j'ai bien fait de quitter Coulange pour venir à Paris!
La porte de la chambre était restée entr'ouverte. Gabrielle s'en aperçut, Elle alla la fermer. Puis, revenant près de la jeune fille, elle lui prit la main et l'entraîna doucement près d'un fauteuil sur lequel elle s'assit; ensuite, un de ses bras entoura la taille de Maximilienne et elle l'attira sur ses genoux.
— Maximilienne, dit-elle d'une voix câline, vous rappelez-vous? C'est ainsi que je vous tenais toujours quand je vous ai appris à lire. Quand un mot difficile se présentait, je vous donnais un baiser, comme celui que je mets en ce moment sur votre joue, et tout de suite, sans effort, vous prononciez le mot. J'aime à me rappeler ce temps-là. Les baisers que je vous donnais, je ne les comptais pas. C'est avec des caresses que j'ai fait votre éducation. Que de fois vous avez dit : « J'aime ma Louise autant que maman; il me semble que j'ai deux mères! » Ces paroles sont restées gravées dans ma mémoire. Vous souvenez-vous de cela, ma chérie?
— Oui, je me souviens.
— Quand vous disiez cela, vous sentiez combien ma tendresse pour vous était grande.
— Ah! vous m'aimiez bien, Louise!
— Et je vous aime toujours autant, plus peut-être. Quand vous étiez petite, Maximilienne, vous n'aviez rien de caché pour moi, je connaissais toutes vos jeunes pensées. Si vous aviez un petit chagrin d'enfant, vous accouriez dans mes bras, et c'est en vous embrassant, en vous pressant sur mon coeur que je vous consolais ei séchais vos larmes. Maximilienne, vous êtes sur mes genoux, dans mes bras, comme autrefois laissez-moi pour un instant redevenir votre institutrice, votre seconde mère, et comme autrefois ne me cachez rien, dites-moi tout.
— Non, non, c'est impossible !
— Oubliez que vous avez grandi, que vous êtes au» jourd'hui une demoiselle et imaginez-vous que vous êtes encore toute petite; alors il ne vous sera pas plus difficile qu'autrefois de me faire connaître la cause de votre douleur. Qui sait, ma chérie, comme autrefois aussi je pourrai peut-être vous consoler !
La jeune fille secoua tristement la tête. — ^ Vous en doutez? reprit Gabrielle; essayez et vous verrez...
— Non, non, Louise, n'insistez pas, je vous en prie, je ne dois rien vous dire.
— Mais c'est donc bien sérieux, bien grave?
— Oui, Louise, c'est grave!
Gabrielle regarda la jeune fille avec compassion. Au bout d'un instant elle reprit :
— Je reviens toujours au passé, Maximilienne ; quand ;ous étiez petite, il y a des choses que vous ne disiez pas à votre mère et que vous me disiez, à moi. Mon Dieu, j'ai été jeune comme vous et je me souviens que souvent "'ai caché à ma mère certains petits secrets que j'étais heureuse de confier à une amie. Eh bien, Maximilienne, ne suis-je pas votre amie? Voyons, ouvrez-moi votre cœur, confiez-moi ce terrible secret.
La jeune fille se serra contre elle avec une sorte de terreur, et Gabrielle s'aperçut qu'elle frissonnait.
— Mais je veux te consoler! s'écria-t-elle. Tu es toujours mon élève, mon enfant, ma fille, entends-tu? Oui, je veux sécher tes larmes de jeune fille, comme je séchais autrefois tes larmes d'enfant !
Et elle se mit à l'embrasser avec transport.
— Maximilienne, reprit-elle d'une voix presque impô-
rieuse, si je n'ai pas perdu votre confiance, si vous m'aimez encore, je vous en supplie, parlez!
La jeune fille se redressa brusquement.
— Louise, dit-elle, tu le veux?
— Mais tu le vois bien, que je le veux !
— Oh! non, fit la jeune fille, en gémissant, je n'ose pas, c'est trop affreux!...
— Maximilienne, dit Louise avec tristesse, je n'ai jamais été sévère pour vous; je vous ai toujours montré, au contraire, combien je suis indulgente.
La jeune fille resta un moment silencieuse, la figure cachée dans ses mains. Puis, relevant la tête, ses yeux enflammés se fixèrent sur Gabrielle.
— Me promets-tu, d'abord, de répondre à une question que je vais te faire? demanda-t-elle.
— Oui, répondit Gabrielle.
— Franchement?
— Oui.
— Il y a longtemps que tu fais partie de notre famille, presque depuis ma naissance; si je suis pour toi comme une fille, ma mère est pour toi comme une sœur. Ah ! oui, tu as le pouvoir de consoler, car je me suis aperçue plus d'une fois que tu consolais me mère!... Maintenant, Louise, voici ma question : Tout à l'heure tu as prononcé : « Ce terrible secret ! » Eh bien, Louise, toi, à qui ma mère à dû confier bien des choses, sais-tu s'il existe dans la famille de Coulange quelque terrible secret?
Gabrielle tressaillit et devint pâle comme une morte.
— Ah malheureuse enfant! mais que sais-tu donc? cclaraa-t-elle.
— Louise, répliqua la jeune fille d'un ton douloureux, ^ous ne répondez pas à ma question.
— Mais, mais... balbutia Gabrielle.
Elle était terrifiée.
— Louise, reprit Maximilienne, votre trouble vous trahit. Si vous voulez que je parle, et je vous promets d'avoir ce courage, répondez-moi!
Gabrielle eut un géndssement sourd et répondit d'une foix tremblante :
— Chercher à vous tromper en ce moment serait inutile, et je sens que cela serait dangereux. Oui, Maximilienne, il y dans la famille de Goulange un secret terrible.
— Ainsi, c'est vrai, c'est vrai .'prononça la jeune fille d'une voix creuse.
Gabrielle se sentait défaillir.
— Louise, reprit Maximilienne avec force, quel est ce secret?
— Ah! elle ne sait rien! exclama Gabrielle. Et elle poussa un soupir de soulagement.
— Oui, Louise, je ne sais rien, mais vous allez me dire...
— Vous dire, quoi?
— Ce que j'ignore.
— Jamais! jamais!
— Louise, j'ai peut-être deviné.
— C'est impossible. Écoutez-moi, Maximilienne, un jour, probablement, on vous apprendra tout; mais pendant longtemps encore vous ne devez rien savoir. Ne cherchez pas à deviner ce secret, Maximilienne, et, croyez-moi, ce serait pour vous un malheur de k connaître aujourd'hui.
— Ainsi, Louise, si cette chose terrible que je dois ignorer était révélée, notre bonheur et notre honneur seraient en danger?
— Oui, votre bonheur et voire honneur I
La jeune fille laissa échapper un gémissement et courba la tête.
— Je comprends, murmura-t-elle d'une voix étouffée, c'est ma mère...
— Votre mère? fit Gabrielle ; que voulez-vous dire?
— Hélas! soupira Maximilienne, bien des choses me sont expliquées aujourd'hui : ma mère a commis une faute...