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et vous n'aurez pas assez de toutes vos larmes pour laver l'injure que vous lui avez faite !
— Louise, pardon, pardon! s'écria la jeune fille éplorée.
Elle avait joint ses mains et se traînait sur ses genoux.
— Oui, Louise, continua-t-elle, vous avez raison, je suis une malheureuse!... Ah! je ne suis pas seulement une fille ingrate, je suis une misérable!... Mais je me repens, Louise, je peux être pardonnée... Ah! si vous saviez... Louise, vous avez étouffé en moi la mauvaise pensée qui me faisait tant souffrir; il ne me reste plus que la douleur d'avoir pu douter de ma mère, de l'avoir outragée... Louise, je suis toujours votre élève, je ne suis pas méchante, pardon, pardon !
— Oui, je vous pardonne! dit Gabrielle.
Elle se laissa tomber sur un siège, en murmurant :
— Ah! comme j'ai bien fait de venir à Paris ! Puis s'adressant à Maximilienne :
— Allons, relevez-vous et venez vous remettre sur mes genoux comme tout à l'heure.
La jeune fille obéit.
Alors, en la serrant contre elle, Gabrielle reprit :
— Non, mon enfant, non, vous n'êtes pas méchante, mais il faut vous défier de votre imagination. Croyezvous maintenant que vous avez bien fait de parler? Ah! vous ne saurez jamais tout ce que vous devez à votre noble mère! C'est plus que du respect, c'est de l'adoration que vous devez avoir pour elle! Écoutez bien ceci, Maximilienne : quoi qu'on puisse vous dire, quoi que vous puissiez entendre, que le doute ou le soupçon ne trouble plus votre pensée, ne pénètre plus dans votre cœur. Gardez votre bonheur, mon enfant, il est l'œuvre de votre mère, ne le détruisez pas.
Mais madame la marquise vabientôt rentrer, Maximilienne, et je sens que vous avez beaucoup de choses à me dire; ne perdons pas une minute; il faut que je sache tout, oui, j'ai besoin de tout savoir. Comment l'affreuse idée vous est-elle venue? Ahl pour naître dans votre esprit, il a fallu, comme je le disais tout à l'heure, que quelque démon fît passer sur vous son souffle empoisonné ! Maintenant, je vous écoute, parlez, et surtout ne me cachez rien.
Aussi brièvement que possible, la jeune fille fit à Gabrielle le récit qu'elle demandait. Ce fut une sorte de confession. Elle lui apprit comment son esprit avait été troublé par ces mots échappés à sa mère : a Seigneur, pardonnez-moi! » Elle lui parla de sa tristesse, de ses préoccupations , des étranges réflexions qu'elle avait 'aites et enfin de ses vains efforts pour découvrir le sens des paroles mystérieuses.
Elle expliqua ainsi à Gabrielle dans quelle situation d'esprit elle se trouvait lorsqu'elle reçut la dame patronnesse. Les paroles de celle-ci étaient restées dans sa mémoire; elle les répéta à Gabrielle presque mot pour mot. Ensuite elle lui fit connaître la décision qu'elle avait prise de hâter la conclusion de son mariage, afin d'écarter le danger qui menaçait sa famille.
■ — Lorsque vous êtes arrivée, Louise, dit-elle en terminant, je pleurais depuis plus d'une heure, et je venais de prendre la résolution de déclarer ce soir même à mon père et à ma mère que je désire être mariée d'ici un mois.
Gabrielle l'avait écoutée avec la plus grande attention et ne l'avait pas interrompue une seule fois.
La jeune fille ayant cessé de parler, il y eut un assez long silence.
La physionomie de Gabrielle avait pris une expression singulière; il y avait dans son regard, illuminé de lueurs . rapides, quelque chose de mystérieux où se dérobait une pensée insaisissable.
— Allons, dit-elle enfin, et comme se parlant à ellemême, ce n'est qu'un nuage un peu noir, il passera comme d'autres ont passé et nous éviterons l'orage 1
Puis embrassant fiévreusement Maximilienne :
— Va, dit-elle, tu es excusable et le pardon était dû à ton repentir. Mais que ta mère ne sache rien, surtout; tu entends, Maximilienne, rien, rien!
— Louise, ne faut-il pas que je lui demande aussi pardon?
— Gardez-vous-en bien! Ciel, si vous lui disiez!... Ah ! Maximilienne^ vous tueriez votre mère !...
La jeune fille poussa un sourd gémissement.
— Ni à elle, ni à M. le marquis, ni à M. Eugène, vous ne devez parler de la visite de cette comtesse Protowska. Je ne devine pas quel motif a fait agir cette femme, Maximilienne, mais elle ne vous a point témoigné sa reconnaissance en vous parlant comme elle l'a fait. Le véritable intérêt se manifeste d'une autre manière. Je suis convaincue que cette femme est votre ennemie.
— Mais Louise, ce danger dont elle m'a menacée, ce dangei*existe, vous me l'avez avoué.
■ — Oui, il existe.
— Ah ! vous voyez bien...
— Oui, je vois, Maximilienne, je vois ce que vous ne pouvez pas voir, vous... Ah! je frissonne et je sens tout mon sang se glacer dans mes veines en pensant que, si au lieu de venir aujourd'hui je n'étais venue que demain, je serais peut-être arrivée trop tard, .. Enfin, jt suis là et je sais : avec l'aide de Dieu, nous nous défendrons et
nous ne serons point frappés par de nouveaux nialheiirs. Elle s'arrêta un instant et continua :
— Maximilienne, vous m'avez fait votre confidente., mais ce n'est pas assez, il faut encore que vous suiviez mes conseils.
— Oh! oui, oui, conseillez-moi, dites-moi ce que je dois faire.
— Maximilienne, vous ne devez rien faire. La jeune fille la regarda avec surprise.
— Reprenez votre gaieté, reprit Gabrielle, et que la confiance et la paix rentrent dans votre cœur. D'abord, vous ne devez tenir aucun compte des paroles de ia comtesse Protow ska ; vous ne direz pas à vos parents que vous voulez vous marier dans un mois.
— Mais la menace, Louise, la menace?
— Je ne peux pas vous dire toute ma pensée, Maximilienne ; contentez-vous de ces mots : Je veille sur votre bonheur à tous. Vous avez décidé que votre mariage aurait lieu le même jour que celui de votre amie Emmeline,ne revenez pas sur votre première résolution. J'ai des raisons pour vous donner ce conseil et je les crois très-sérieuses. Du reste, vous pouvez être tranquille, votre fiancé vous aime, il aura la patience d'attendre.
Je ne vous quitte plus, je reste à Paris, ma présence y est nécessaire. Je ne retournerai à Coulange que le jour où vous quitterez Paris tous pour y aller passer la belle saison. Si, d'ici là, la situation devait être modifiée, je vous le dirais; nous agirions selon les circonstances. Mais, quoi qu'il arrive, ne faites rien sans me prévenir, ne prenez aucune détermination avant que je ne l'aie approuvée. Je n'ai plus rien à vous dire, Maximilienne; vous m'avez comprise. Rassurez-vous, raffermissez votre
cœur et n'oubliez jamais que vous êtes une Coulange. Le malheur peut vous frapper. Il n^épargne ni les plus nobles, ni les plus grands, ni les plus dignes; mais allez, un honneur comme le vôtre, qui a des siècles d'e tislence, peut braver *ous les attentats. La tache qu'on voudrait lui faire ne saurait s'imprégner sur lui; aussitôt reçue, elle disparaîtrait comme une goutte d'eau sur ce lapis. Ayez confiance, mon enfant; il y quelques mois Dieu détournait la balle d'un assassin ; il y a cinq jours il préservait votre père et votre frère, il vous préservera encore. Non, non, Dieu ne détruira point votre bonheur, qui est fait des larmes de votre mère.
— 0 ma mère! prononça la jeune fille comme en extase.
Puis,, laissant aller sa tête gracieuse sur l'épaule de Gabrielleelle continua :
— Il y avait une plaie dans mon cœur et vous l'avez guérie, Louise ; il me semble que vos paroles ont versé en moi un baume bienfaisant ; je ne sens plus un poids énorme qui pesait sur ma poitrine; c'est un grand soulagement que j'éprouve dans tout mon être. Louise, s'il ne restait pas là, sous mon front, le souvenir de l'injure c"\, j'ai faite à ma pauvre mère, je serais consolée, car la confiance en Dieu est rentrée dans mon âme. En vous aussi ]'ai confiance, ma bonne Louise. Ah! oui, restez près de nous pour me donner des conseils comme autrefois. Vous retrouverez en moi la même docilité, la même obéissance. Ce que vous me direz de faire, je le ferai. Louise, quelque chose me dit que vous êtes notre protectrice, la gardienne de notre bonheur.
— Si, pour vous le conserver, il ne faut que mon dévouement, je vous promets, ma chérie, que nul n'y touchera iamais, rcDondil Gabrielle
A ce moment, la porte de la chambre s'ouvrit et la marquise parut sur le seuil.
Gabrielle et Maximilienne se levèrent en même temps.
— Louise, ma chère Louise! prononça madame de Coulange.
Les deux mères tombèrent dans les bras l'une de l'autre et s'embrassèrent avec effusion.
Maximilienne se tenait un peu à l'écart. Ses yeux, remplis de larmes, s'étaient fixés sur le visage de sa mère ; elle croyait y voir l'empreinte de toutes ses douleurs, et elle se disait, prête à sangloter :
— Et c'est elle, c'est ma mère que ma pensée a outragée! Ah! j'en garderai le souvenir et ce sera mon châtiment!
• Cependant, après quelques paroles échangées avec Gabrielle, la marquise s'avança vers sa fille pour lui mettre un baiser sur le front. Elle vit ses larmes.
— Mais tu pleures! dit-elle; mon enfant qu'as-tu? Maximilienne allait tomber à genoux. Heureusement,
un regard impérieux de Gabrielle l'arrêta. Mais elle n'eut pas la force de se contenir, ses larmes coulèrent en abondance.
— Mon Dieu, mais qu'a-l-elle donc ? s'écria la marquise saisie d'un effroi subit.
Gabrielle vint au secours de l'enfant et s'empressa de faire disparaître l'inquiétude de la mère.
— Ce n'est rien, madame la marquise, dit-elle, ne faites pas attention ; c'est la suite d'une douce émotion. Quand vous avez ouvert la porte, je la tenais dans mes bras, sur mes genoux; je lui parlais de son enfance, de votre tendresse pour elle et des soins que voîiiJlji avea prodigués
— Oui, maman, dit Maximilienne, Louise me rappelait combien lu m'as aimée, me disait combien tu m'aimes
La martjuise prit l'enfant dans ses bras et l'étreignil fiévreusement.
— Oui, va, murmura-t-elle, je t'aime... Tu es mon trésor, tu es toute ma vie !