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QUE VEUT FAIRE GABRIELLE

Avons-nous besoin de le dire, l'arrivée de Gabrielle à Paris fut une fête pour tout le monde à l'hôtel de Couîange.

— Chère madame Louise, lui dit affectueusement le marquis, vous voir est un bonheur pour nous; mais nous ne sommes pas surpris de votre visite; nous étions sûrs que le jour où vous apprendriez à quel effroyable danger nous avons échappé, mon fils et moi, .vous accourriez ici.

On n'eut que le temps d'échanger quelques paroles. Un domestique vint annoncer que le dîner était servi, oa se rendit dans la salle à manger.

Était-ce le plaisir de \oirmadame Louise, le marqui? parvint à éloigner de sa pensée le souvenir des victimes belges et s'égaya peu à peu. La marquise elle-même était moins triste; on aurait dit qu'elle se sentait rassurée par la présence de Gabrielle.

Au dessert, le marquis raconta une aventure amusante qui lui était arrivée dans le voyage qu'il avait fait

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en Asie lorsqu'il était encore garçon. Il parla ensuite avec enthousiasme de son fils, qui, pendant le voyage qu'ils venaient de faire, avait étonné et rempli d'admiration les plus célèbres ingénieurs. Puis, revenant malgré lui au sinistre de Frameries :

— Je lui dois la vie, dit-il; sans son courage et sa présence d'esprit nous étions écrasés tous les deux.

— Mon père exagère, dit Eugène, c'est la Providence qui nous a protégés.

Les yeux brillants, fixés sur son fils, Gabrielle écoutait avec ravissement. Elle avait de la peine à contenir son émotion. Pauvre mère! que de force elle avait dépensée et dépensait encore pour ne pas se trahir!

La marquise devinait ce qui se passait en elle, et elle croyait sentir dans son cœur les palpitations du cœur de Gabrielle. Elle se disait :

— Ah! comme elle est plus vaillante que moi! Pour passer de la salle à manger dans le salon, le

m£.rquis offrit son bras à Gabrielle.

— J'espère bien que vous aller rester quelques jours avec nous, lui dil-il.

Gabrielle parut embarrassée; pourtant elle répondit:

— Je le regrette, monsieur le marquis, mais cela ne se peut pas.

— Gomment, vous allez retourner si vile à Gouiange?

— Non, monsieur le marquis, mon intention, au contraire, est de m'installer à Paris pour quelque temps.

— Ah! fit le marquis.

Et il n'osa plus rien dire. Mais la marquise avait entendu.

— Gomment, ma chère Louise, dit-elle vivement, vous voulez rester à Paris quelque temps et vous pensez

aller ailleurs qu'ici? Vous savez bien, pourtant, que la chambre à côté de celle de Maximilienne est toujours la vô>:-e.

— J'y coucherai cette nuit, madame la marquise; mais demain je procéderai à ma petite installation. C'est peut-être une fantaisie : j'ai besoin de me trouver un peu seule et libre au milieu de Paris.

— Oh! Louise! fit la marquise avec un accent de reproche.

Le marquis reprit la parole.

— N'insiste pas, ma chère Mathilde, dit-il, nous ne devons pas contrarier madame Louise; nous lui devons trop pour ne pas respecter sa volonté.

Un instant après la marquise dit à l'oreille de Gabrielle :-

— Le comte de Sisterne est absent de Paris pour un mois.

— N'importe, répondit Gabrielle, également à voix basse, pour ce que je veux faire à Paris, je ne dois pas être à l'hôtel de Goulange.

La marquise la regarda attentivement comme si elle eût voulu fouiller au fond de sa pensée. Puis elle reprit :

— Tu viendras me voir quelquefois?

— Aussi souvent que possible.

A dix heures, la marquise emmena Gabrielle dans sa chambre, et pendant une demi-heure, les deux amies, les deux mères causèrent intimement. Toutefois, Gabrielle ne dit point à la marquise ce qu'elle vouttit faire à Paris et celle-ci ne lui parla point de ses pressentiments, de ses appréhensions, de ses cruelles angoisses. Le nom de Sosthène de Perny ne fut pas prononcé.

Le lendemain, ^vant que la marquise et Maximilienne

fussent levées, Gabrielle sortit de l'hôtel de Coulange. Elle fut bientôt dans la rue Vanneau. Au coin de la rue Oudinotelle s'arrêta.

— Je ne veux pas aller me loger trop loin, murmurat-elle.

Et elle se remit à marcher, cherchant des yeux un écriteau indiquant une maison meublée. Comprenant qu'elle ne trouverait rien rue Oudinot, elle prit la rue Rousselet. Vers le milieu de celte rue étroite et mal pavée, qu'on s'étonne de trouver dans ce grand quartier de Paris, l'écrileau qu'elle cherchait frappa sa vue.

Sur le papier jaune, couvert d'éclaboussures de boue, elle lut :

Petits logements et chambres meublés à louer.

— Je serai très-bien ici, pensa-t-elle, à deux pas de l'hôtel de Coulange, et cependant suffisamment cachée.

Elle entra dans la maison, puis dans une espèce de bureau où se trouvait une grosse femme occupée à repriser du linge.

— Madame, lui dit-elle, je désirerais louer un de vos petits logements,

La femme posa sur une table le linge qu'elle tenait et se leva.

— C'est facile, répondit-elle.

Puis jetant dans la rue un regard rapide :

— Vous arrivez de province, sans doute, reprit-elle; est-ce que vous n'avez pas une malle, des effets?

Gabrielle comprit.

— Je n'ai apporté qu'une petite valise que j'irai chercher tantôt, répliqua-t-elle. Mais vous pouvez vous ras surer, madame, continua-t-elle en souriant, si votre logement me convient, je vous paierai d'avance un mois de location.

Le visage 'le la femme devint aussitôt émérillonné.

— Il me faut deux chambres h côté l'une de l'autre, reprit Gabriclle, et dans chacune un lit.

— J'ai votre affaire, répondit la femme : deux belles chambres sur la rue, avec deux bons lils, glaces, fauteuils, canapé, table. La porte de la cloison est condamnée eu ce moment; mais il n'y a qu'à pousser une. armoire pour rétablir la communication. Je dois ajouter que le papier est très-gai et presque tout neuf. Mais vous allez voir, venez.

Les deux chambres, ni jolies ni laides, étaient à peu près convenables. Gabrielle se trouva satisfaite. Elle paya le mois de location et prit possession du logement dont, séance tenante, la communication avait été rétablie.

— Voilà une installation qui ne m'a pas demandé beaucoup de temps, se dit-elle.

Quand elle eut touché les lits, examiné les meubles, enfin tout visité, elle descendit les deux étages.

— Je vais revenir, dit-elle à la maîtresse du garni en passant devant le bureau.

Rue de Sèvres, elle entra chez un petit libraire, qui vendait en même temps des livres, des journaux et du papier. Elle acheta trois ou quatre cahiers de papier à lettre, une petite bouteille d'encre, un porte-plume et des plumes d'acier.

Ses emplettes faites, elle s'empressa de rentrer chez elle.

Gabrielle avait une idée; sans perdre de temps elle voulait la mettre à exécution.

Elle se plaça devant la table delà chambre qu'elle avait choisie pour elle, et écrivit les ligne? suivantes :

«Mon cher IMorlot,

» Je suis à Paris depuis hier. Dès que vous aurez reçu et kl celte lettre, prenez vos dispositions pour quitter immédiatement Chesnel et accourez vers moi.

» Le bonheur de ceux que nous aimons est en danger

» C'est assez vous dire, n'est-ce pas?

» Vous me trouverez rue Rousselet^ N° H, dans une ■maison meublée. Est-il nécessaire d'ajouter que je continue à me faire appeler madame Louise?

> Venez vite, mon cher Morlot, je suis sur des épines en vous attendant.

» J'embrasse Mélanie comme je l'aime, de tout mon cœur.

» Votre amie,

» Gabrielle. »

La lettre écrite, Gabrielle la lut :

— Oui, murmura-t-elle, c'est suffisant, il comprendra; d'ailleurs, je ne pourrais pas mettre dans une lettre la centième partie de ce que j'ai à lui dire.

Elle glissa le billet dans une enveloppe et écrivit l'adresse. Cela fait, elle tira de sa poche un petit carnet afm d y enfermer la lettre avant de la mettre dans une boîte de l'administration des postes.

— Ah! fit-elle, au milieu de mes préoccupations et de mes inquiétudes, j'ai oublié de remettre au cocher de M. le marquis la lettre que la nourrice de son enfant m'a confiée. Je la lui donnerai tout à l'heure.

Elle plaça la lettre adressée à Morlot à côté de celle de la nourrice.

La femme du cocher du marquis était également au service de la maison de Coulange. Elle était chargée de lalingerie et remplissait parfois les fonctions de femme de

chambre. Du reste, elle avait été pendant cinq ans, jusqu'au jour, de son mariage, la femme de chambre de la marquise, et c'est après avoir pris les conseils de sa maîtresse qu'elle avaitépousé le cocher du marquis. De ce mariage était né un enfant, une petite fille, dont Maximilienne avait bien voulu, être la marraine, et le bébé avait été mis en nourrice au village de Coulange. La nourrice écrivait simplement au cocher que la petite continuait h se porter comme un charme.

Gabrielle n'avait plus rien à faire chez elle. Elle sortit. Tout en se dirigeant vers l'hôtel de Coulange, elle se mit en quête d'une boîte aux lettres. Elle se disait :

— Morlot recevra ma lettre demain matin, aussitôt il -prendra ses mesures pour partir le soir ou dans la nuit et après-demain, avant midi, il sera à Paris.

Gabrielle était sortie de l'hôtel de Coulange le matin à huit heures. Une demi-heure plus tard, le valet de pied du comte de Montgarin y arrivait. Il apportait pour mademoiselle Maximilienne, de la part de son maître, un magnifique bouquet de roses expédié de Nice.

Les fleurs furent remises à la femme de chambre de Maximilienne, qui s'empressa de les porter à sa maîtresse.

Sa commission faite, Gérôme ou plutôt Armand Des GroUes descendit à l'office où se trouvaient quelques domestiques. Des Grolles jouait son rôle en conscience et on pouvait le prendre pour le modèle des serviteurs. Il avait compris ce que son complice José Basco attendait de lui, et, non moins fourbe que son digne associé, par son air bon enfant il avait su capter la confiance et l'amitié de tous les serviteurs de la maison de Coulange. D'ailleurs, comment ceux-ci auraient-ils pu mal ac-

cueillir cet excellent Gérôme, le valet fidèle et dévoué du comte de Montgarin, le fiancé de leur jeune maître>sG? Et puis ce brave Gérôme était une si bonne pâle. On pouvait le plaisanter, lui faire des niches, il ne se fâchait jamais. Constamment de bonne humeur, il avait toujours le mot pour rire.

L'entrée de Gérôme dans l'office fut saluée par de joyeuses acclamations.

Le maître d'hôlel l'invita à s'asseoir, puis il fit un signe au sommelier. Celui-ci sortit et ne tarda pas à revenir avec deux bouteilles de vin blanc qui sortaient évidemment de la cave du marquis^ à en juger par la couleur du cachet de cire^ laquelle attestait sa vieillesse. Lestement, des verres furent mis sur la table, les bouteilles débouchées et on trinqua.

— Je ne vois pas apparaître Nicolas, où donc est-il ? demanda Gérôme.

— Probablement dans son écurie, répondit le maître d'hôtel.

Nicolas était le nom du cocher du marquis.

— Je ne m'en irai pas sans lui serrer la main, dit Gérôme.

Au bout d'un instant, après la dernière rasade, le Tîlet de M. de Montgarin se leva, serra la main de ses camarades et sortit de l'office, en leur disant :

— A bientôt!

Il suivit un couloir de service qui le conduisit dans une cour intérieure où. se trouvaient les écuries; nous disons les écuries, parce que l'écurie du marquis était séparée de celle de son fils. Depuis quelques mois le comte de Couknge avait sa voiture, ses chevaux, sa maison. Son père l'avait voulu.

En se rasant contre les murs, Des GroUes se dirigea

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vers récarie du marquis où il entra. Il )' avait là huit chevaux d'un grand prix, des bêtes superbes. Des GroUes traversa l'écurie, regardant les chevaux, plongeant son regard dans tous les coins. Alors, certain que Nicolas n'était pas là et que personne ne pouvait le voir, il s'approcha de la mangeoire d'un bai-cerise, un cheval anglais d'une rare beauté, admirablement dressé, que ia marquis montait de préférence à ses autres chevaux de selle. Rapidement, il sortit de sa poche une petite bouteille contenant une sorte de liquide jaunâtre qu'il répandit sur l'avoine mêlée de son que l'animal était en train de manger.

Il achevait son opération lorsque, tout h coup, une femme parut sur le seuil de l'écurie. C'était Gabrielle.

Des Grolles, effrayé, se rejeta en arrière en faisant disparaître précipitamment la bouteille qu'il tenait encore dans sa main.

Gabrielle vit le mouvement; mais ne connaissant pas tous les domestiques du marquis, et croyant qu'elle se trouvait en présence d'un des palefreniers, elle n'y ajouta aucune importance.

— Je désire voir M. Nicolas, dit-elle, pour lui remettre une lettre de la nourrice de sa petite-fille, est-ce qu'il n'est pas ici?

Ces paroles rassurèrent Des Grolles.

— Elle n'a rien vu, pensa-t-il.

Et il répondit :

— Pas en ce moment; mais il était là tout à l'heure et il ne peut pas être loin. Voyez dans l'autre écurie; il cause probablement avec le cocher de M. le comte.

— Merci, dit Gabrielle.

Et elle s'éloigna.

Dans la seconde écurie, qui se trouvait au fond de la

cour, elle rencontra, en effet, le cocher du marquis. Pendant qu'elle échangeait quelques paioles avec Nicolas, Des Grolles s'empressa de s'esquiver.

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