LE BAI-CERISE
La marquise était très-casanière. Préférant à tout la solitude, elle n'aimait à se montrer ni au théâtre, dans sa loge, ni sur les promenades publiques, à pied ou en voiture. La voir dans sa calèche au bois ou aux Champs- Elysées était chose extrêmement rare. Elle ne sortait guère que quand elle y était absolument forcée, pour rendre ou faire des visites obligatoires. Les convenances et la politesse ont leurs exigences. 11 y a à Paris une foule de sujétions qu'il faut subir.
Le marquis, qui n'avait pas les mêmes raisons que sa femme pour trouver agréable la vie enfermée entre quatre murs, sortait tous les jours, dans la journée, ou le soir, ne fût-ce que pour une heure ou deux. Du reste, un peu d'exercice était nécessaire à sa santé. Aussi voyait-il toujours arriver avec joie le moment de quitter Paris pour se rendre au château de Coulange.
Depuis que le temps était devenu plus doux et qu'il y avait de bellesjournées de soleil, le marquis faisait presque chaque jour une promenade au bois, entre trois et cinq heures du soir. A moins qu'il n'emmenât sa fille, ce qui était rare, Maximilienne préférant tenir compagnie à sa mère, le marquis faisait sa promenade à cheval. Et
presque toujours il montait le bai-cerise, devenu son cheval favori.
Or, le jour où nous avons vu Des Grolles s'introduire dans l'écurie du marquis, celui-ci, vers trois heures, fit prévenir Nicolas qu'il se disposait à faire sa promenade habituelle, et lui donnait l'ordre, en même temps, de seller Rubis. C'était le nom du bai-cerise.
Quand il descendit un instant après, le marquis trouva Rubis au bas du perron de l'hôtel, tenu par le cocher.
— Voyez donc, Nicolas, dit-il, Rubis ne m'a jamais paru aussi beau.
— Rubis a toujours été une bête superbe, monsieur le marquis, répondit le cocher, qui s'adjugeait la moitié du compliment fait au cheval.
Certes, le bai-cerise méritait l'éloge de son maître.
Sa belle tête se dressait haute et droite sur les plis gracieux de la partie supérieure de l'encolure. De ses yeux ardents semblaient s'échapper des étincelles. Sous sa magnifique robe brûlée et luisante son corps frémissait. Le même frémissement, plus visible, agitait ses oreilles attentives et gonflait ses naseaux fumants. Bien campé sur ses jambes fines, nerveuses, aux jarrets d'acier, il y avait de la fierté dans sa pose, comme s'il eût eu conscience de sa beauté et de sa valeur. I Le marquis passa sa main sur la crinière de l'animal, lui donna des petites tapes sur la croupe, saisit la bride, posa le pied dans l'étrier et se mit en selle.
Rubis, sentant à ses flancs les jambes de son maître, se redressa encore, en agitant sa tête. Humant l'air, il eut un reniflement qui semblait témoigner sa satisfaction.
Le marquis fit claquer sa langue contre son palais et
Rubis, après avoir caracolé un instant, se dirigea en sau* lillant vers la grande porte de Thôtel qui venait de s'ouvrir. Dans la rue il partit au petit trot. Il descendit le boulevard des Invalides, prit la rue d'Iéna, le quai, traversa la Seine sur le pont des Invalides et gagna l'avenue des Champs-Elysées par l'allée d'An Lin.
Alors le marquis commença à remarquer que son cheval n'avait pas son allure habituelle. Rubis était plus vif, plus ardent, plus impétueux; on aurait dit qu'il marchait sur du feu; il avait des mouvements de tête singuliers, et de temps à autre un soubresaut capable de désarçonner un cavalier moins expérimenté que le marquis de Coulange.
— Eh bien, eh bien, Rubis, qu'est-ce que c'est? disait le marquis pour rappeler le cheval à l'ordre.
Le noble animal entendait son maître et comprenait. 11 faisait mouvoir ses oreilles, reniflait et reprenait une marche plus régulière.
— Un petit caprice de cheval gâté, de favori, pensait le marquis.
Mais, au bout d'un instant. Rubis recommençait à piétiner, puis à bondir. Deux ou trois fois le marquis fut obligé de se servir de sa cravache.
Sur la place de l'Étoile, comme il faisait le demi-tour de l'arc de Triomphe, le cheval se mit à hennir d'une 'içon bizarre; c'était une sorte de gémissement.
Cette fois, le marquis, étonné, serra la bride pour arrêter ranin)al. Rubis lit un saut brusque en arrière et se dressa presque droit sur ses jambes de derrière. Puis reprenant son équilibre, et avant que le marquis ait eu le temps de sauter à terre, il fit trois ou quatre bonds et, tout à coup, s'élança comme une flèche dans nn galop furieux. On aurait dit qu'il avait des ailes, il volait. Sa
course était plus rapide que le vol de l'hirondelle, il passait comme un vent de tempête. Le cavalier n'avait pas le temps de saisir l'air pour respirer.
C'est en vain que le marquis essayait de le retenir, de l'arrêter. Plus Rubis sentait le mors, plus il bondissait. Sa course effroyable n'était qu'une suite de bonds prodigieux. C'était un formidable bruit de fers frappant la terre. L'avalanche qui se détache, roule et tombe, n'est pas plus terrible. Ce n'était pas seulement un cheval emporté, mais un animal furieux, fou, atteint d'un accès ce rage inconnue.
Voyant le danger que courait le cavalier, plus de vingt personnes se jetèrent successivement à la tête du cheval pour l'arrêter; il renversa les uns et sauta par-dessus les autres.
— Coupez-lui les jambes! criait le marquis...
On l'entendait ou on ne l'entendait pas. Mais ce moyen même d'arrêter l'animal était difficile à mettre à exécution.
Rubis traversa la barrière comme une bombe. Aveuglé, il ne voyait plus la route. Il s'enfonça dans le bois et continua son horrible course à travers les arbres, franchissant tout, les taillis, les buissons, les fossés, les rivières.
Les promeneurs du bois couraient affolés de tous les <;ôtés en jetant des cris de terreur.
Cependant, les inutiles efforts faits par le marquis pour arrêter son cheval avaient épuisé ses forces. Ce qu'il avait redouté, dès le moment oti l'animal s'était emporté, arriva. Bien qu'il fût un excellent écuyer, le cheval finit par se débarrasser de son cavalier.
Le marquis fut lancé violemment à une assez grande dislance et il resta étendu sans mouvement sur le sol. I' 18
Dans sa chute sa tête s'était heurtée à un arbre. Le sang coulait en abondance d'une large blessure.
Bientôt quatre ou cinq hommes accoururent à son secours; puis d'autres venant encore, il se trouva entouré d'une trentaine de personnes.
On avait reconnu que le cavalier n'était pas mort sur le coup; mais, comme il ne donnait aucun signe de vie, on pouvait craindre qu'il n'etit plusque quelques instants à vivre. Toutefois, du moment qu'il respirait encore, il y avait lieu d'admettre qu'il n'était pas blessé mortellement. Dans l'un ou l'autre cas, il était urgent que les soins réclamés par son état lui fussent donnés. Il fallait un médecin. Oii le trouver? Il n'y a pas toujours un docteur en médecine faisant une promenade au bois.
A voir la coupe et la richesse de son vêtement, on ne doutait pas que le cavalier ne fût un homme riche.
— Je crois, dit un homme, que ce qu'il y a de mieux à faire est de le transporter à son domicile.
— Soit, répondit un autre, mais il faudrait savoir son nom et oti il demeure.
— Ce serait bien étonnant qu'il n'eût pas quelques papiers sur lui.
— Vous avez raison.
Une des personnes présentes ne se fit aucun scrupule de fouiller le marquis. Inutile de dire qu'on n'eut pas la curiosité d'ouvrir son porte-monnaie. Dans la poche de sa jaquette on trouva un portefeuille dans lequel Ù y avait, avec quelques billets de banque, plusieurs cartes de visite. Sur une des cartes on lut, au-dessous d'une couronne :
Marquis Edouard de Coulange, rue de Babijlone.
Plusieurs voix prononcèrent successivement ;
— C'est un marquis!
On connaissait le nom du blessé, on savait son adresse; mais comment le faire transporter chez lui? Il fallait absolument qu'on trouvât une voiture. Il y en a toujours qui stationnent aux portes du bois; mais on était k une assez grande distance de la porte la plus rapprochée.
Un jeune homme, qui était venu faire une promenade au bois de Boulogne avec sa jeune femme, trancha la difficulté, en offrant sa voiture, qui était arrêtée à quelques pas, dans une allée. C'était un coupé de la G" des petites voitures; mais la caisse était assez spacieuse pour qu'une personne pût s'y placer à côté du blessé.
Trois hommes robustes enlevèrent M. de Coulange et le portèrent dans la voiture.
Deux'personnes s'oifrirent pour l'accompagner. L'un grimpa sur le siège à côté du cocher, l'autre monta dans le coupé.
A ce moment le marquis poussa un long soupir et rouvrit les yeux. Les secousses données à son corps en le p(jrtant lui avaient fait reprendre connaissance. Il regarda autour de lui, se souvint aussitôt, comprit ce qu'on venait de faire pour lui, et, d'une voix faible, assez forte cependant pour que tout le monde puisse l'entendre, il prononça ce mot :
— Merci !
Le cocher fouetta son cheval et la voiture partit.
Ouand la marquise vit arriver son mari, presque porté par deux domestiques, et suivi de deux hommes qui lui étaient inconnus, elle poussa un cri rauque, horrible et tomba évanouie dans les bras de Gabrielle. Les serviteurs étaient dans la consternation. Maximilienne, éperdue, folle de douleur, courait de son père à sa mère, donnant des ordres que nul ne comprenait. A l'exception de Ga-
brielle, qui donn.iit des soins à la marquise pour la faire revenir à elle, tout le monde semblait aroir perdu la têle. Le comte de Montgarin, présent à cette scène, était au moins aussi pâle que le marquis. Il restait debout, immobile, atterré, incapable d'articuler un mot.
Le marquis était dans sa chambre, on l'avait couché sur son lit. La marquise commençait à reprendre ses sens.
— Restez près de votre maîtresse et continuez à lui donner des soins, dit Gabrielle à la femme de chambre de madame de Coulange.
Puis s'adressant à un domestique :
— Courez chercher le médecin qui demeure le plus près d'ici, lui ordonna-t-elle.
Elle dit à un autre :
— Courez chez le docteur Gendron, qu'il vienne immédiatement; ne perdez pas une minute. Allez!...
Les deux hommes qui avaient accompagné le marquis étaient toujours là.
— C'est vous qui avez ramené monsieur le marquis de Coulange? leur demanda-t-e!le.
— Oui, madame, dans une voiture qui est dans la cour de l'hôtel. Le cocher attend.
— Je comprends, dit Gabrielle.
Elle se tourna vers le maître d'hôtel.
— Allez payer la voiture de monsieur le marquis, ordonna-t-elle; donnez vingt francs.
Comprenant que les deux hommes n'étaient pas de ceux à qui Ton peut offrir une récompense, elle leur dit:
— Messieurs, veuillez me dire vos noms afin que la famille de Coulange sache à qui elle doit de la reconnaissance. En attendant que monsieur le marquis puisse vous en donner le témoignage, en son nom, au nom de
madame la marquise et de ses enfants, messieurs, je vous remercie.
Chacun des deux hommes remit sa carte à Gabrielle, et l'un d'eux répondit :
— Ce que nous avons fait était un devoir, nous sommes heureux d'avoir pu être utiles à monsieur le marquis de Coulange. Nous reviendrons demain demander de ses nouvelles.
Ils saluèrent Gabrielle et se retirèrent.
Gabrielle se retourna. La marquise était debout^ les yeux hagards et blanche comme un suaire.
Oubliant qu'elle n'était pas seule avec l'institutrice ou perdant toute réserve :
— Donne-moi ton bras, dit-elle, pour m'aider à marcher jusqu'à la chambre de mon mari.
Elles sortirent du salon, la marquise chancelante, s'appuyant sur son amie. Dans l'antichambre de M. de Coulange, la marquise dit à Gabrielle, en lui serrant le bras :
— Un mot, avant d'entrer : Qu'est-il arrivé à mon mari ?
— Je l'ignore, je n'ai rien demandé. Cependant, d'après quelques paroles que j'ai entendues, il paraîtrait que le cheval de monsieur le marquis s'est emporté et que c'est une chute.
— J'ai vu du sang sur son visage et ses vêtements; le crois-tu dangereusement blessé ?
— Je n'ose répondre. Attendons le médecin.
— A-t-on couru prévenir le docteur Gendron?
-~- Oui. J'ai également envoyé chercher le premier médecin qu'on trouvera.
— C'est bien. Ah! Gabrielle, je suis brisée, écrasée comme autrefois, à chaque instant toutes mes forces
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m'abandonnent. Il fallait que tu fusses ici aujourd'hui pour me remplacer. Où est ma fille?
— Près de son père avec son flancé.
— Et Eugène, notre fils?
— Il n'est pas encore rentré.
La marquise approcha sa bouche de l'oreille de Gabri*elle et lui dit tout bas, d'une voix étranglée :
— Gabrielle, c'est la troisième fois qu'on tente d'assassiner mon mari !
La mère d'Eugène tressaillit.
— Oh! quelle idée! fit-elle.
La marquise rapprocha sa tête de celle de son amie, avec l'intention de prononcer quelques mots qu'elle avait sur les lèvres; mais, se redressant brusquement:
— Non, non, gémit-elle, je ne dois rien te dire.
— Gabrielle fit semblant de ne pas avoir entendt;.
— Venez, venez, dit-elle vivement. En vous voyant seulement monsieur le marquis sera soulagé.
Les deux mères entrèrent dans la chambre du blessé. A genoux devant le lit, Maximilienne pleurait. Une des mains du marquis était posée sur la tête de la jeune fille comme s'il la bénissait. Un peu plus loin, debout, le comte de Montgarin regardait tristement M. de Coulange.
A la vue de sa femme, les traits du marquis s'animèrent et un peu de rose teinta ses joues.
— Mathilde, chère Mathilde ! dil-il d'une voix affaiblie, en lui tendant la main.
La marquise se précipita sur celte main et, en sanglo tant, elle tomba à genoux à côté de sa fille.
Cette scène muette, mais touchante, avait remué le comte de Montp;arin jusqu^au fond du cœur. Gabrielle s'aperçut que de grosses larmes roulaient dans ses yeux.
— I! est bon et il a du cœur, se dit-elle, il est digne de Maxiniilienne, il la rendra heureuse.