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LE BLESSE

Le docteur Gendron, qui demeurait rue Blanche, arriva presque en même temps que le médecin du quartier. Celui-ci s'empressait de donner au blessé les premiers soins nécessaires.

En voyant entrer M. Gendron, il le salua avec une grande déférence et dit:

— Cher maître, je suis à vos ordres.

Le docteur Gendron était très-pâ!e et tout tremblant, Nous savons qu'il avait pour le marquis et les siens une

affection profonde. Il prit la main de son jeune confrère

et répondit :

— Ne vous dérangez pas, continuez.

Puis il s'approcha du blessé. Il l'examina attentivement.

I Du regard, la marquise l'interrogeait avec une anxiété I que trahissaient tous les mouvements de son visage.

Depuis que le docteur Gendron, pauvre et inconnu, Javait accompagné le marquis de Goulange à l'île de Madère, il avait fait dans la carrière médicale un chemin aussi rapide que brillant. D'abord, sa riche clientèle avait fait sa fortune. Ensuite quelques livres spéciaux qu'il publia attirèrent sur lui l'attention du monde sa- Ivant. 11 fut nommé médecin à Thôpital Saint-Louis et Ipeu de temps après professeur à l'École de médecine.

Le docteur Gendron élait un des plus célèbres médecins de Paris, une illustration de la science.

Silencieusement, M. Gendron avait pris la main du blessé et il continuait à l'examiner, tout en approuvant par des mouvements de tête ce que faisait son confrère. Le premier soin de ce dernier avait été de faire prendre au marquis une décoction d'arnica. Maintenant, après avoir lavé la blessure de la tête, il faisait son pansement.

Quand il eut fini, le docteur Gendron se tourna vers madame de Coulange :

— Je prie mademoiselle de Coulange, madame Louise et ces messieurs de vouloir bien se retirer pendant quelques minutes, dit-il; vous seule pouvez rester, m-adame la marquise.

Les autres personnes sortirent aussitôt.

Alors les deux médecins déshabillèrent le blessé et lui enlevèrent jusqu'à sa chemise. Cette opération fut immédiatement suivie d'un sérieux examen de toutes les parties du corps. Penché sur le blessé, le docteur Gendron le palpait, le secouait, le soulevait, le faisait respirer de différentes manières et l'auscultait.

Enfin, il se redressa, la figure toujours calme, mais il y avait de la joie dans son regard. La marquise comprit.

— Ah! mon ami! soupira-t-elle.

Et de nouvelles larmes jaillirent de ses yeux.

— Ainsi, reprit-elle d'une voix tremblante, rien de grave ?

— Le choc a été violent, comme le prouvent ces contusions; mais je ne constate aucune lésion intérieure, il n'existe aucun désordre dans l'organisme. Il y a un peu d'irritation nerveuse, mais la circulation du sang est déjà rétablie. L'oppression diminue et dans que]ques|j

heures les poumons auront repris leur fonctionnement normal. Nul symptôme ne me fait prévoir un accident. Néanmoins nous devons prendre certaines précautions nécessaires. Si, comme je l'espère, comme j'en ai presque l'assurauce, rien ne vient aggraver la situation de notre cher blessé, dans quinze jours il ne se sentira plus de sa chute.

La marquise joignit les mains et tourna son regard vers le ciel- Prière muette adressée à Dieu !

Un instant après, le marquis était couché dans son lit et le docteur Gendron écrivait son ordonnance.

Soudain, la porte s'ouvrit. Eugène entra et s'élança vers le lit, en disant :

— Ah! mon père, mon père!

— Rassure-toi, lui dit le blessé, ce n'est rien. Demande au docteur et à ta mère.

— Mais cher père, reprit le jeune comte, commentée terrible accident a-t-il pu vous arriver?

— Docteur, demanda vivement la marquise, n'est-il pas dangereux, en ce moment, de faire parler mon mari?

— Si M. le marquis ne se sent pas trop oppressé, il peut causer, je n'y vois aucun inconvénient, répondit M. Gendron.

Maximilienne, Gabrielle et le comte de Montgarin étaient près de la porte restée ouverte, ils n'osaient pas rentrer.

— Tous pouvez revenir, leur dit le docteur.

Alors, devant tous, le blessé fil le récit que, dans la crainte de le fatiguer, on ne lui avait pas encore demandé. Il raconta comment, en montant l'avenue des Champs-Elysées, il avait été étonné de l'allure singulière de son cheval; la façon dont l'animal s'était cabré sur la plare de l'Étoile, puis subitement emporté ; les ef-

forts que des promeneurs courageux avaient faits pour l'arrêter; enfin comment sa chute avait eu lieu au milieu du bois de Boulogne.

— Dans notre course vertigineuse à travers les arbres, continaa-l-il, je ne sais comment je n'ai pas eu les deux jambes brisées. Quand je suis tombé, j'ai été lancé avec une telle violence que je ne m'explique pas non plus comment ma tête n'a pas été broyée contre le tronc d'arbre qu'elle a rencontré. Je restai étendu sur le sol, sans connaissance. Quand je revins à moi, j'étais dans la voilure qui m'a ramené. J'ignore ce qu'est devenu le cheval. Il a renversé plusieurs de ceux qui ont voulu me secourir en l'arrêtant. Peut-être y a-t-il eu des blessés. Eugène, dès demain, il faudra savoir cela.

J'ai vu, dans ma vie, beaucoup de chevaux prenant le mors aux dents; mais ce n'était rien à côté de la fureur, de la rage qui ont saisi Rubis. C'était quelque chose d'effroyable. Si j'eusse eu un pistolet sur moi, à bout portant je l'aurais foudroyé... Ah! pourvu qu'après ma chute il n'ait pas causé d'autres malheurs!

Ce n'est que plus tard, vers neuf heures du soir, qu'on sut ce qu'était devenu le cheval du marquis.

Le secrétaire d'un commissaire de police vint annoncer que Rubis avait été trouvé mort, avec deux jambes cassées, dans une propriété de Saint-James dont il avait franchi le mur de clôture.

Le secrétaire rassura ensuite le marquis en lui disant qu'on n'avait pas appris que quelqu'un eût été sérieusement blessé par l'animal. Enfin il demanda à M. de Coulange ce qu'on devait faire du cheval mort.

— Vous n'avez qu'à le livrer à l'équarrisseur, répondit le marquis.

Le secrétaire, se retira, en disant:

— Demain on rapportera le harnachement du chevaL Les deux médecins et le comte de Montgarin avaient

dîné avec la famille. Ils restèrent près du marquis jusqu'à onze heures. En s'en allant, le docteur Gendron dit à madame de Goulange :

— Vous pouvez être complètement rassurée, madame la marquise, tout va bien.

Un instant après leur départ le marquis s'endormit. Son sommeil calme annonçait qu'il passerait une bonne nuit. Néanmoins il fut convenu qu'Eugène veillerait son père et que, sa présence pouvant être nécessaire, G;, brielle coucherait cette nuit encore dans sa chambre d'autrefois.

Il était près de minuit lorsque le comte de Montgarin rentra chez lui. Depuis plus de deux heures José Basco l'attendait, se promenant de long en large dans sa chambre avec une impatience flévreuse.

— EnQn, vous voiià ! s'écria-t-il en accourant au-devant du jeune homme; que vous est-il donc arrivé? Vous n'avez plus l'habitude de rentrer aussi tard; j'étais dans une inquiétude mortelle.

Tout en parlant, son regard interrogeait avidement la physionomie de Ludovic. Il n'y vit point, comme il s'y attendait, l'empreinte de la douleur.

— Eh bien, tit-il, vous ne me dites rien?

— Que voulez-vous que je vous dise? La marquise m'a retenu à dîner et j'ai passé le reste de la soirée à l'hôtel de Goulange. Je ne pouvais moins faire. Quand ceux pour qui on a de l'affection éprouvent un chagrin, c'est un devoir de le partager avec eux.

— Un chagrin ! Que voulez-vous dire?

— Le marquis a fait une épouvantable chute de cheval.

— Est-il blessé?

— Sst-il nécessaire que vous me le demandiez? Vous iavez bien, de llogas, ce que c'est qu'un cbeval emporté?

— Ainsi, la vie du marquis est en danger?

— Non, heureusement! Il n'a aucune blessure grave et son état n'inspire plus d'inquiétude.

— Ah! fit Basco d'une voix étrange.

La figure de l'aventurier se trouvait dans l'ombre, ce qui empêcha Ludovic de voir l'horrible grimace qu'il faisait.

— Il paraît, continua le jeune homme, que le marquis devait être tué sur le coup. Après le danger qu'il a couru à Frameries et l'année dernière, lorsqu'un misérable braconnier a tenté de l'asse.ssiner, il est évident que Dieu le protège!

Les yeux de José Basco lançaient de fauves éclairs.

— C'est égal, dit-il d'une voix sombre, le marquis de Coulange n'a pas de chance.

— Mais je trouve que dans ces trois circonstances il en a eu beaucoup, répliqua le comte de Montgarin.

José Basco eut le haussement d'épaules qui lui était familier. Ludovic continua :

7— Des soins immédiats ont été donnés à M. de Coulange par deux médecins qu'on a appelés près de lui, dont l'un, le célèbre docteur Gendron, est un ami intime de la famille. M. Gendron nous a tous rassurés en disant à la marquise qu'il élait certain que la chute du marquis n'aurait aucune suite fâcheuse.

Maintenant, de Rogas, je me sens très-fatigué et je vous demande la permission d'aller me mettre au lit. Bonsoir, à demain!

Sur ces mots, le comte de Montgarin quitta JoséBasco,

Le Portugais resta un instant immobile, sombre, la tôle baissée et comme écrasé. Soudain son front se redressa, un éclair de rage sourde sillonna son regard et il porta furieusement son poing en avant comme s'il menaçait un être invisible.

— Oui, murmura-t-il d'une voix caverneuse, il a raison; il faut que quelque génie infernal protège le marquis. Il a dit : Dieu, l'imbécile! Dieu! Est-ce que je crois en Dieu, moi!...

Le lendemain, le comte de Montgarin était levé depuis une heure lorsque son valet de pied Gérôme se présenta devant lui.

— Que me voulez-vous? demanda brusquement le comte, contrarié sans doute d'être dérangé.

Armand Des Grolles avait pris une figure piteuse.

— Je prie monsieur le comte de m'excuser, dit-il ; je viens prier monsieur le comte de vouloir bien accepter mon congé.

— Ah! vous voulez me quitter? pourquoi?

— Ma pauvre vieille mère vient de mourir au fond du pays breton et je n'ai que le temps de faire le voyage si je veux assister à son enterrement.

— Alors c'est un congé de quelques jours que vous demandez?

— Monsieur le comte me pardonnera, mais je ne peux plus n^ster au service de monsieur le comte. Je quitte Paris pour n'y plus revenir. J'ai là-bas mon petit héritage, une pâture, quelques champs, une maisonnette et un jardin. Je ne suis pas ambitieux, j'espère pouvoir vivre au pays avec la rente de mes modestes économies à laquelle je joindrai le produit de mon petit bien.

— S'il en est ainsi, Gérôme, je n'ai plus rien à dire.

326 LE FII.S

François vous paiera ce qui vous est dû. Allez et bonne chance!

Le valet de pied fit trois saluts en reculant et sortit de la chambre du comle.

José Baseo avait réfléchi et à la suite de ses réflexion» il s'était dit :

— Des Grolles ne doit plus rester ici. On ne sait pas ce qui peut arriver.

Et en attendant que José lui donnât un nouveau rôleà jouer, Armand Des Grolles allait rejoindre Sosthène d<» Perny dans la masure de la butte Montmartre.

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