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UNE ANCIENNE CONNAISSANCE

^ La troisième nuit, Gabrielle avait couché dans sa chambre, rue Rousselel. L^élai du marquis n'inspirant plus aucune inquiétude, elle avait pu s'éloigner de l'hôtel de Coulange. D'ailleurs, il fallait absolumen' qu'elle se trouvât chez elle pour recevoir Morlot.

Elle s'était levée de bonne heure, et dès que neuf heures eurent sonné au pensionnat des Oiseaux, elle commença à attendre avec une certaine impatience. Comme le temps lui paraissait long! il lui semblait qu'une heure avait la durée d'une année. Elle allait et venait d'une chambre à l'autre, marchant à grand pas, regardait constamment les pendules, dont les aiguilles res taient immobiles, et de temps à autre se mettait à une fenêtre ouverte pour plonger son regard dans la rue.

Enfin, un peu avant midi, elle entendit sur le pavé le

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roulement d'une voituie. Petil-èlre allait-elle encore avoir une déception. Elle courut à la fenêtre et regarda dans la rue. Elle vit un fiacre sur lequel il y avait deuî grosses malles.

— Ce n'est pas lui, pensa-t-elle.

Cependant la voiture s'arrêta devant la maison meublée. Le, portière s'ouvrit et un homme mit pied à terre. Aussiiôt Gabrielle poussa un cri de joie, en reconnaissant Morlot. Elle bondit hors de la chambre et se précipita dans l'escalier. Mais déjà la maîtresse du garni était près de Morlot et lui disait :

— Vous êtes le monsieur que madame Louise attend, le garçon va aider le cocher à monter vos malles dan* votre chambre.

Gabrielle arriva. Sans lui en demander la permission, Morlot l'embrassa sur les deux joues deux fois de suite, et lui dit en souriant :

— Pour Mélanie et pour moi.

Le cocher et le garçon d'hôtel s'occupaient des malles.

— Il paraît que vous m'avez loué une chambre ici? reprit Morlot.

— Oui. Qu'y a-t-il là-dedans? demanda-t-elle en montrant les deux caisses, qui paraissaient assez pesantes.

— Du linge et plusieurs habillements. C'est Mélanie qui a arrangé cela. Elle m'a dit : — « Si ton séjour à Paris doit se prolonger, il faut emporter tout de suite les choses dont tu pourras avoir besoin. »

Gabrielle lui saisit la m;iin.

— C'est bien, dit-elle; j'étais sûre que, sans vous rien expliquer, vous et Mélanie comprendriez ma lettre.

Morlot s'approcha du cocher, et lui mit cinq francs dans la main, en disant :

— Pour la course et votre pourboire.

Gabrielle disait en même temps à la maîtresse du garni :

— Dès que les malles seront montées, le garçon ira chercher notre déjeuner comme c'est convenu.

Une demi-heure plus tard, Gabrielle et Morlot déjeu naient, assis en face l'un de l'autre à une petite table.

— J'avais faim tout de môme, dit Morlot.

— Et moi aussi, car je n'ai rien pris ce matin poui mieux déjeuner avec vous.

Le repas terminé, le garçon leur servit le café accompagné d'un flacon de vieux kirsch, la liqueur préférée de Morlot. Ils n'avaient plus besoin du garçon, celui-ci se retira.

— Maintenant, dit Gabrielle, nous pouvons causer.

— C'est pour cela que nous sommes ici tous les deux. Si je ne vous ai pas déjà interrogée, Gabrielle, ce n'est point parce que j'ai l'esprit tranquille; je suis au contraire très-inquiet et j'ai hâte de savoir...

— Vous saurez, mon ami, il faut que vous sachiez tout.

Morlot alluma un cigare, s'accouda sur la table et dit :

— Gabrielle, je vous écoute.

— L'année dernière, quand vous avez appris qu'un coup de fusil avait été tiré sur le marquis de Goulange, qu'avez-vous pensé?

— J'ai pensé que M. le marquis avait un ennemi aux environs de Goulange et que c'était une vengeance. D'ailleurs, Gabrielle, je n'ai jamais bien su ce qui s'était passé.

— Moi non plus. M. le marquis a étoufFé l'affaire au-

tant qu'il l'a pu. Vous avez connaissance de l'explosion de Frameries?

— Oui. J'ai su par les journaux que M. le marquis e* votre fils, Gabrielie, avaient failli périr dans la mine. J'ai écrit à ce sujet, il y a quelques jours, une lettre à M. le marquis et une autre à M. le comte. Celait mon devoir.

— Éh bien, mon cher Morlot, avant-hier encore, après vous avoir écrit, le marquis de Coulange a été en danger de mort.

— Est-ce possible? s'écria Morlot, en faisant un mouvement brusque.

— Ce n'est que trop vrai, mon ami. Voilà donc trois fois que la vie de M. le marquis est menacée. Morlot, ne trouvez-vous pas cela bien étrange?

— Oui, Gabrielie, oui, c'est étrange.

— Et, maintenant, qu'est-ce que vous pensez?

— Ce que je pense?

— Oui.

Le front de l'intendant se plissa et un double éclair jaillit de ses yeux. Après être resté un moment silencieux :

— Gabrielie, dit-il, voulez-vous m'apprendre ce qui est arrivé avant-hier à M. le marquis?

Gabrielie lui raconta l'accident dans tous ses détails, en répétant souvent les paroles mêmes du marquis.

— Remarquez bien, ajouta-t-elle, que Rubis était le cheval favori de son maître, qui l'avait dressé lui-même et qui le montait journellement. Comme tous les chevaux de sang, il était un peu fougueux; mais, loin d'être capricieux et rétif, il avait au contraire une grande docilité. « Rubis avait l'habitude d'obéir à ma voix, nous a dit M. de CouIauge;il était très-doux; il se serait laissé

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menci' par un enfant; je n'avais jamais été forcé de lui donner un coup de cravache. »

Morlot était devenu très-sombre.

— Vraiment, dit-il, je ne sais que penser, et je n'ose in'arrôter à une idée qui m'est venue.

— Quelle est celte idée?

— Je l'avais avant de quitter Ghesnel. Ma première pensée en lisant votre lettre, Gabrielle, a été celle-ci : Sosthène de Perny n'est pas mort, Sosthène de Perny est revenu à Paris.

Gabrielle se dressa debout.

— Morlot, s'écria- t-el le, les yeux étincelants, votre pensée est la mienne! Ah! nous ne pouvons en douter, mon ami, Sosthène de Perny est revenu. Le misérable a gardé sa haine !

— Ainsi, Gabrielle, vous croyez que c'est lui...

— Morlot, j'en suis convaincue. Le marquis de Coulange n'a qu'un seul ennemi : Sosthène. Après le coup de fusil tiré sur le marquis, on a d'abord accusé un malheureux braconnier; il était innocent. On a cherché ailleurs l'auteur de l'attentat, on ne l'a pas trouvé. Moi, aujourd'hui, je dis hardiment son nom : c'est Sosthène de Perny. Si ce n'est pas lui-même qui a tiré, c'est un complice. On a attribué l'explosion de Frameries à l'imprudence d'un mineur; on dit toujours cela. Eh bien, non, l'explosion a eu une autre cause, elle a été préparée; j'ignore comment elle s'est produite; mais croyez-le, Morlot, c'est une main criminelle qui a allumé le feu grisou. On voulait la mort du marquis et celle de mon fils! Avant-hier M. de Coulange a fait une chute; c'est encore par un miracle qu'il n'a pas été tué. Il ne peut pas s'expliquer comment son cheval s'est emporté... Morlot, on a fait avaler au cheval quelque drogue aui

l'a rendu furieux et lui a subitement communiqué la folie ou la rage. Voilà trois attenlats dirigés contre la vie du marquis de Coulange ; un seul suffisait pour nous révéler la présence à Paris de Soslhène de Perny, car je vous le répète, Morlot, lui seul au monde est capable d'assassiner le marquis de Coulange. Ah! il ne se doute pas qu'on peut le reconnaître aux coups qu'il porte. Il a pris ses précautions, il se cache et c'est dans l'ombre qu'il poursuit son œuvre infâme. Gomme la plupart des scélérats, il est lâche!... Mais je vous ai appelé, mon ami; vous êtes là, maintenant, pour vous placer entre lui et le marquis; Morlot, notre devoir à tous deux est de défendre la famille de Coulange!

L'intendant avait laissé éteindre son cigare. Son front dans sa main il réfléchissait profondément.

— J'admets comme vous, Gabrielie, dit-il, que Sosthène de Perny est revenu; mais pourquoi voudrait-il tuer le marquis de Coulange? Voilà ce que je ne m'explique pas.

— Mais vous savez mieux que moi, Morlot, qu'il n'y a q le de la haine dans le coeur de ce misérable! Ah ! il est facile de deviner ce qui le fait agir : Morlot, c'est la vengeance !

L'ex-agenl de police secoua la tête.

— Alors, répliqua-t-il, pourquoi ne cherche-t-il pas à frapper la marquise plutôt que le marquis, dont il n'a jamais eu à se plaindre?

— Est-ce qu'on peut savoir ce qu'il y a dans la pensée d'un scélérat?

— Ne nous laissons pas entraîner, Gabrielie, mais réfléchissons et raisonnons. Sosthène de Perny est un horrible scélérat, c'est convenu. Cependant ne l'accusons pas aussi facilement de trois tentatives de meurtre.

Je le connais assez pour êh-e certain qu'il n'est pas homme à assassiner le marquis de Goulange par esprit de vengeance seulement, afin de satisfaire sa haine pour sa sœur. Non, pour que Sosthène voulût commettre uu pareil crime, il faudrait qu'il y eût profit pour lui. Or, j'ai beau chercher quel intérêt il peut avoir à tuer son beau-frère, je ne trouve rien.

Je vous le répète, ma chère Gabrielle, Sosthène n'est pas homme à tuer pour le plaisir de tuer, c'est-à-dire pour rien. Malgré les précautions qu'il peut prendre, un assassin n'ignore pas qu'il risque sa tête.

— Ce que vous venez de me dire est très-logique, mon ami, répondit Gabrielle; malgré cela ma conviction reste la même. La marquise croit, comme moi, que son frère est l'auteur caché des trois attentats. Ecoutez ceci: En apprenant le malheur de Frameries et l'eftroyable danger que son mari et Eugène avaient couru, elle s'est écriée dans un moment de trouble devant sa fille : — « Monstre! monstre!... » Puis elle a ajouté : « Seigneur, ayez pitié de moi! Seigneur, pardonnez-moi!... »

Avant-hier, poursuivit Gabrielle, elle m'a dit, à moi, tout bas : « C'est la troisième fois qu'on tente d'assassiner mon mari. » Certes, je me suis bien gardée de lui répondre que c'était aussi ma pensée. Comme j'avais l'air de douter, elle murmura : « L'infâme! l'infâme! » Puis elle se pencha de nouveau vers moi avéo l'intention évidente de me faire une confidence : mais elle n'osa point parler. Elle laissa échapper un gémissement et prononça ces mois : « Non, non, je ne dois rien te dire. »

— D'après cela, ma chère Gabrielle, répliqua Morloi, je comprends que votre conviction soit profonde; je ne veux essayer, ni de la détruire, ni même de l'ébranler;

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je veux chercher, au contraire, afin de la partager, quel mobile peut pousser Sosthène de Perny à commettre un nouveau crime. Jusqu'à présent, je vous avoue que je suis au milieu des ténèbres.

— Eh bien, mon ami, cherchons la lumière. Quand vous aurez entendu ce que je vais vous dire, peut-être verrez-vous une clarté dans la nuit.

Alors, sans rien omettre, Gabrieile lui raconta la conversation singulière que Maximilienne avait eue avec une certaine comtesse Prolowska, se disant dame patronnesse d'une œuvre de bienfaisance.

A mesure qne Gabrieile parlait, les mouvements de la physionomie de Morlot et les lueurs de son regard trahissaient les diverses impressions qui naissaient en lui. Ce qu'il éprouvait était un mélange d'étonnement, de stupeur, d'inquiétude, de mépris et de colère.

— Oh! oh! fit Morlot quand Gabrieile eut fini de parler, voilà qui était important à savoir. Maintenant le doute n'est plus possible, Sosthène de Perny est à Paris. 11 me paraît évident que cette comtesse polonaise — je parierais que c'est^une aventurière qui n'est pas plus comtesse que je suis duc — s'est présentée à l'hôtel de Coulange envoyée par de Perny. Ce qu'elle a dit à mademoiselle Maximilienne, la menace de la révélation du secret qu'en dehors de nous lui seul connaît, le prouve surabondamnient. Nous pouvons croire que cette femme a choisi le moment où mademoiselle Maximilienne se trouvait seule pour faire sa visite. Elle s'est annoncée comme dame patronnesse. Parbleu, il lui fallait un prétexte, et celui-là était aussi bon qu'un autre. La coquine savait son rôle par cœur, et elle l'a si bien joué que mademoiselle de Coulange ne s'est point aperçue qu'elle avait afl'aire à une aventurière. Elle s'est présentée de la

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