TROIS COUPS DE SONNETTE
La femme t'.e chambre introduisit Morlot dans la chambre de la marquise, où elle le laissa seul. Mais, bientôt^ une portière se souleva et madame de Coulange parut.
Morlot, qui l'avait à peine vue dans la chambre du marquis, dont les doubles rideaux étaient tirés, fut frappé de sa pâleur et de l'éclat fiévreux de son regard.
La marquise lui fit signe de s'asseoir, et quand il eut pris place dans un fauteuil, elle lui demanda brusquement :
— Monsieur Morlot, pourquoi êtes-vous venu à Paris?
— Madame la marquise, j'ai eu l'honneur de dire à M. le marquis devant vous...
— Vous ne lui avez pas dit la vérité, l'interrompitelie.
— Mais, madame la marquise...
— Avouez-le. Vous avez échangé avec Gabrielle un regard que j'ai surpris; vous vous êtes trahis.. .
Morlot resta tout interdit.
— Gabrielle vous a écrit, n'est-ce pas ? C'est elle qui vous a dit devenir?... Mon Dieu ! pourquoi vous cacher de moi?
Alors Morlot se redressa et, changeant de ton :
— Oui, madame la marquise, répondit-il, Gabrielle m'a écrit et je suis ici parce qu'elle m'a appelé.
— Ahl vous voyez bien que j'avais deviné ! Monsieu- Morlot, que vous a dit Gabrielle ?
— Ces mots que vous avez prononcés avant-hier à son oreille :
u C'est la troisième fois que Ton tente d'assassiner mon mari ! »
— Le croyez-vous, monsieur Morloi?
— Oui, madame la marquise, je le crois.
— Alors vous supposez qu'il est revenu ?
— Madame la marquise, j'en suis convaincu.
— Ah ! vous avez raison ! Moi aussi, j'en suis sûre, je le sens à la terreur qui est en moi! Oh! le misérable !... Mais pourquoi veut-il tuer mon mari ? Je vous le demande, à vous, pourquoi?
— J'ignore quels sont ses projets.
La marquise poussa un gémissement et resta un instant la tête penchée sur sa poitrine.
— Monsieur Morlot, reprit-elle, avez-vous réellement l'intention de retourner cette nuit ou demain à Chesnel?
— Non, madame la marquise, je reste à Paris.
— Alors, vous voulez?...
— Vous protéger, vous défendre, et, si je le peux, vous sauver.
— Ah! mon ami, mon ami! murmura la marquise avec des larmes dans la voix.
Puis se dressant d'un seul mouvement :
— Oui, oui, reprit-elle avec énergie et le ?egard chargé d'éclairs, protégez la vie du marquis de Coulangc et défendez le bonheur de nos enfants. Une fois encore, sauvez-moi, sauvez-nous !... Pour cela faites tout ce que vous voudrez; je ne me mettrai plus entre vous et lui... Je vous livre le maudit, vous entendez, je vous le livre !... Ah ! je souffre trop ; j'en ai assez de cette hor-
nlilc existence!... Non, je ne redoute plus ce qui peut arriver, la vie de mon mari est au-dessus de tout!
Gabrielle vous a appelé, c'est bien; mais c'est moi qui aurais dû. le faire... Ah ! mon ami, plaignez-moi; je sens que je retombe dans mon anéantissement d'autrefois; la volonté me manque et je redeviens craintive et lâche !
Elle s'affaissa sur son siège comme brisée.
— Ne perdez point courage, madame la marquise, dit tristement Morlot; avec l'aide de Dieu nous éloignerons le danger qui vous menace.
— Ah! qu'il vous entende et qu'il veille sur ceux que j'aime, s'il ne veut rien faire pour moi !
— Madame la marquise me permet-elle de lui adresser une question ? demanda Morlot.
— Certainement.
— Etes-vous sûre de tous vos domestiques?
— Je devine votre pensée. Sosthène ne peut pas avoir un espion ici, parmi nos serviteurs, tous anciens et dont la fidélité est éprouvée,
Morlot secoua la tête d'un air de doute.
— Pourtant, madame la marquise, répliqua-t-il, si nous admettons que M. de Perny est l'auteur de l'explosion de Frameries, il faut qu'il ait su que M. le marquis irait visiter cette mine.
— C'est vrai, fit la marquise.
— Si nous admettons également que l'accident arrivé avant-hier à M. le marquis est un nouvel attentat contre sa vie, nous sommes forcés de croire qu'on a employé un moyeu quelconque poui' que le cheval prit le mors aux dents.
— Mais oui, mais oui, vous avez raison ! s'écria la marquise. Et pourtant aucun de nos serviteurs ne peut être soupçonné.
— Si je vous disais, madame la marquise, que Gabrielie, avant-hier, dans la matinée, ayant à parler au cocher de M. le marquis, et étant allée à l'écurie, y a trouvé un domestique près de la mangeoire d'un cheval. En la voyant, le domestique a paru effrayé el a vite fourré dans une de ses poches un objet qu'elle n'a pu voir. Malheureusement, Gabrielle, sans défiance, n'a eu sur le moment aucun doute. C'est aujourd'hui, en causant avec moi, qu'elle s'est rappelé ce fait, d'oiij'ai conclu que Gabrielle était entrée dans l'écurie au moment où le domestique faisait prendre au cheval de M. le marquis une substance préparée à l'avance.
La marquise était atterrée.
— C'est épouvantable, c'est horrible! prononça- t-elle sourdement.
Soudain, ses yeux se remplirent d'éclairs, elle se leva d'un bond et jeta sa main sur le cordon d'une sonnette.
— Madame la marquise, que faites-vous?... s'écria Morlot.
— Vous allez voir. ♦
— Pour Dieu, madame la marquise, pas d'imprudence ou vous perdez tout.
— Rassurez-vous, je n'ai pas encore tout à fait perdu la tête.
La porte s'ouvrit et la femme de chambre parut.
Déjà la marquise avait eu le temps de se remettre, et c'est d'une voix calme qu'elle dit à sa femme de chambre:
— Rose, savez-vous où est en ce moment maidame Louise?
— l'O'.'t à l'heure elle était en bas, dans l'office, madame la marquise; elle causait avec Nicolas et Angélique.
— Voypz si elle .y est encore el dites-lui que je désire lui parler; qu'elle vienne tout de suite.
La femme de chambre disparut.
Drux minutes après Gabrielle entra dans la chambre de la marquise, où elle ne s'attendait pas à trouver Morlot.
— Ma chère Gabrielle, dit madame de Goulange, je sais pourquoi M. Morlot est à Paris; il m'a tout dit. C'est bie.î, ce que vous avez fait; je l'approuve et je vous remercie. M. Morlot ma appris ce que vous avez vu avant-hier matin dans l'écurie. Gabrielle, il faut que nous connaissions ce misérable. Nous allons trouver un prétexte et je vais faire appeler, devant vous, tous nos domestiques.
— C'e^t inutile, répondit Gabrielle, l'homme que j'ai vu n'est pas un serviteur de la maison de Goulange.
— Ah ! fit la marquise, c'est un soulagement !
— C'est aussi une satisfaction pour moi, dit Morlot; mais le fait n'en existe pas m ins. 11 y a donc un domestique étranger, ami de l'un des vôtres, madame la marquise, qui s'introduit dans la maison pour espionner et commettre d'autres infamies.
— Hélas! c'est trop évident. Pourtant, depuis quelque temps, mon mari est très-sévère sur ce point. Au dehors, nos gens sont' libres, ils font ce qu'ils veulent; mais ici, nous ne voulons aucune fréquentation.
— Vous voyez, madame la marquise, que vos gens ne tiennent pas suffisamment compte de vos défenses.
— Mais comment savoir...
— Interrogez le concierge, madame la marquise. Madame de Goulange se frappa le front.
— Où ai-je donc la tête ? murmura-t-elle.
Un second coup de sonnette retentit. Nouvelle apparition de Rose.
— J'ai un renseignement à demander à Dubois, lui dit la marquise, allez me le chercher.
La femme de chambre ferma la porte sur elle. Maif elle la rouvrit aussitôt, et, avançant la tête :
— Pardon, dit-elle, j'avais oublié de prévenirmadame la marquise que M. de Montgarin vient d'arriver.
— C'est bien, répondit la marquise.
Un instant après, le concierge de l'hôtel était devant madame de Goulange.
— Dubois, lui demanda-t-elle, est-ce que nos domestiques reçoivent ici, quelquefois, d'autres domestiques, leurs amis?
— Plus, madame la marquise, plus du tout, depuis que M. le marquis l'a absolument défendu, répondit le concierge, en roulant sa calotte de velours noir entre ses doigts.
— Rappelez-vous bien, Dubois; il me semble que, avant-hier, dans la matinée, vous avez ouvert à un domestique qui n'appartient pas à notre maison.
Dubois se gratta l'oreille.
— Avant-hier, dans la matinée... murmura-t-il. Puis sa bonne grosse figure s'épanouit.
— Madame la marquise a raison, dit-il, avant-hier matin j'ai ouvert la porte à Gérôme, le valet de pied de M- le comte de Montgarin, qui apportait, de la part de son maître, un superbe bouquet pour mademoiselle.
Morlot et Gabrielle échangèrent un regard rapide. Tous deux avaient tressailh.
— Ainsi, Dubois, reprit la marquise, vous n'avez vu avant-hier matin que le domestique de M. de Montgarin?
— Lui seul, madame la marquise.
LE FlLS 3Û3
— C'est bien, Dubois, je n'ai plus rien à vous demander, vous pouvez vous retirer.
Quand la porte se fut refermée derrière le concierge, la marquise se retourna vers Gabrielle et Morlot.
— Je ne sais plus que penser, dit-elle, je suis comme folle ! Mon Dieu, mon Dieu, de quelles choses monstrueuses sommes-nous donc entourés !
— Madame la marquise ne doit pas se plaindre en ce moment, dit Morlot; le misérable est découvert, et j'espère bien que, par lui, si nous nous y prenons adroitement , nous saurons bientôt quels sont les projets de M. de Perny.
— Et c'est près de M. de Montgarin, le fiancé de Maxi- "Tiilienne, que se cache la trahison! reprit la marquise ,i'un ton douloureux. Mais rinfamie est donc partout! Vais-je donc être forcée de douter de tout, de ne plus croire à rien !...
Voyons, monsieur Morlot, et toi aussi, Gabrielle, que pensez-vous? Dites, que se passe-il? Voyez-vous? Comprenez-vous?
— Il ne faut pas qu'elle ait un doute, pensa Morlot. Il répondit :
— Oui, madame la marquise, je comprends.
— Eh bien?
— C'est très-simple, madame la marquise : M. de Perny a senti qu'il lui serait impossible de corrompre un de vos fidèles serviteurs, et c'est dans la maison de votre futur gendre qu'il a su trouver un c-omplice.
— Oui, c'est cela, c'est bien cela, dit vivement la marquise. Ah ! le misérable ! le misérable !
Elle resta un moment silencieuse et reprit :
— Le comte de Monlgai in est là, je veux savoir tout de suite...
Elle allait sonner, Morlol lui saisit brusquement la main...
— Qu'allez-vous faire? dit-il. Prenez garde! madame la marquise, prenez garde ! M. le comte de Montgarinne doit ri^n ■savoir de C8 qui se passe. Ah ! je vous en supplie, pas d' mprudence!... Si nous voulons surprendre l'enn.mi et détruire son œuvre , laissons-le s'avancer avec confiance. Imitons-le, madame la marquise,^ ag^ssons dans l'ombre y et s'il veut porter un coup, soyons là, sans qu'il le sache, pour l'en empêcher.
— Oui , mon ami, je serai prudente, je vous le promets; j'aurai la force de me contenir, je saurai cacher mes angoisses et ma terreur... Miiis, en ce moment, j'ai mon idée, laissez-moi faire. Entrez là tous les deux, dans mon cabinet de toilette, vous pourrez entendre.
La marquise souleva elle-même la portière, derrière laquelle passèrent Morlot et Gabrielle , et elle sonna aussitôt sa femme de chambre. Celle-ci accourut.
— Rose, lui dit la marquise, je me sens un peu fatiguée; si M. deMontgarin veut bienvenir me dire bonjour dans ma ctiambre, il me fera plaisir.
Rose alla prévenir Ludovic, qui s'empressa de se rendre au désir de la marquise.
— Rose vient de me dire que vous êtes un peu souffrante, madame la marquise, dit le jeune homme, après avoir salué respectueusement la mère de sa fiancée.
— C'est vrai, monsieur le comte, j'éprouve une grande lassitude dans tous les membres, je suis comme brisée.
— C'est la suite de vos cruelles émotions.
— Oh! oui, cruelles, soupira la marquise. Le jeime homme la regardait tristement.
— Monsieur le comte, reprit la marquise, êtes-voŒg venu en voiture, aujourd'hui ?
— Non, madame, à pied.
— Ah !... Je le regiette.
— Pourquoi, madame?
— Voici : Je désire prendre un nouveau domestique, qui nous sera très-utile à Coulante. Mais nous n'acceptons un serviteur, que s'il a d'excellentes références. Or, ce matin, un garçon, qui m'a paru tout à faitconvenable, s'est présenté en se recommandant de Gérôme, votre valet de pied. Avant de lui donner une réponse définitive, je désire voir votre domestique, et puisqu'il n'est pas venu avec vous, vous m'obligerez en me l'envoyant demain à onze heures.
— Voilà ce que je redoutais, dit Morlot tout bas à Gabrielie, madame la marquise commet une faute.
— Je suis désolé de ne pouvoir répondre à votre désir, répondit Ludovic : mais Gérôme n'est plus à mon service.
— Comment, fit la marquise, laissant paraître sa surprise, vous l'avez renvoyé?
— Non, madame, c'est lui qui m'a quitté.
— Pourquoi cela?
— Pour aller rendre les derniers devoirs à sa vieille mère qui vient de mourir.
— Alors il reviendra?
— Non, madame. Il m'a annoncé qu'il avait l'intention de se fixer dans son pays où, avec ses petites rentes et le modeste héritage qu'il va recueillir, il espère pouvoir vivre.
— De quel pays est-il ? demanda négligemment la marquise.
— Gérôme est Breton, madame; mais je ne sais pas le nom de la localité où il est né.
— Autant que j'ai pu en juger, monsieur le comte, vous aviez en Gérôme un bon serviteur.
— C'est vrai, madame, je n'ai qu'à me louer de lui et de son service.
— Vous l'aviez depuis longtemps?
— Seulement depuis quelques mois.
— Qui vous l'avait donné ?
— Le comte de Rogas, à qui un de ses amis l'avait chaudement recommandé.
— Je vous remercie, monsieur de Montgarin. Sur ce que vous venez de me dire, je me déciderai probablement à prendre ce garçon qui s'est présenté de la part de Gérôme.
Morlot demandait à Gabrielle :
— Qui est-ce, ce comte de Rogas ?
— Un Portugais très-riche, dit-on ; c'est un petit cousin du comte de Montgarin. Le comte de Rogas habite avec son parent.
Morlot resta silencieux. Mais il se disait :
— Il faudra savoir ce que c'est que ce comte de Rogas. Un instant après le comte de Montgarin prit congé de
madame de Coulange. Morlot et Gabrielle sortirent du cabinet.
— Vous avez entendu? dit la marquise.
— Oui.
— Eh bien ?
— Eh bien, madame la marquise, ce misérable Gérôme a eu peur et il a pris la fuite. M. le comte de Montgarin a été la dupe de cet affreux coquin, et les personne» qui l'ont si chaudement recommandé à M. le comte de Rogas ont indignement abusé de sa confiance. Enfin, madame la marquise, ce Gérôme a été placé chez M. le comte de Montgarin de la même façon que Juliette, une autre coquine de la pire espèce , a été autrefois
placée près de vous. Par qui ? nous n'avons pas à nous le demander.
— Si sfîulement M. de Montgarin avait pu me dire où cet homme est allé.
— Je le saurai, madame la marquise; soyez tranquille, je ne tarderai pas à retrouver maître Gérôme. Autre chose, madame la marquise : vous avez dit tout à l'heure à M. de Montgarin que votre intention était d'augmenter le membre de vos serviteurs.
— Je me suis servie de ce prétexte pour interroger le comte.
— C'est ce que j'ai compris, répliqua Morlot; mais, continua-t-il en souriant, il est réellement nécessaire que vous ayez un domestique de plus. C'est moi qui le choisirai. Son service de valet laissera beaucoup à désirer; mais madame la marquise voudra bien être indulgente pour mon protégé.
— J'ai compris, monsieur Morlot.
— Madame la marquise, reprit l'ancien inspecteur de police d'une voix grave, nous devons prendre toutes nos précautions; il me faut ici deux yeux pour voir et deux oreilles pour entendre, un homme qui soit le garde du corps de M. le marquis de Coulange.