COMMENT ON DEVIRNT BARON
Le soir, quand après avoir souhaité une bonne nuit à Gabrielle, Morlot se trouva seul dans sa chambre, il se mit h réfléchir profondément.
11 examinait les événements et les faits, il les interrogeait, les sondait, les commentait, les rapprochait les uns d'^s autres, les liait ensemble et les classait successivement dans sa mémoire.
11 ne se dissimulait pas qu'il allait entreprendre une tâche ardue; mais, en même temps, il sentait son courage redoubler sous sa volonté.
La marquise et Gabrielle lui avaient dit : <f Nous comptons sur vous ! » C'était assez. D'ailleurs il aimait à se dévouer; c'était un besoin de sa nature. Chez lui le dévouement était une passion. Pour sauver la marquise et sa famille d'un danger, il était capable de lutter même contre l'impossible. Et puis il éprouvait comme des frémissements de plaisir, en pensant qu'il allait se retrouver aux prises avec Sosthène de Peiny.
— Le combat sera terrible, se disait-il, car le brigand est d'une force peu commune. Je l'ai vu à l'œuvre, ses débuts promettaient.
Il continuait à réfléchir et reprenait :
— Celte fois encore, il s'agit de quelque chose de ténébreux. Quel but poursuit-il? Que veut-il ? Mystère à pénétrer... Ah! le mystère, il aime cela! S'en était-il assez bien servi pour envelopper le vol de l'enfant!... Quand je pense qu'il m'a fallu sept ans, à moi, Morlot, pour arriver à voir clair dans cette affaire. Mais, alors, j'étais complètement dans la nuit, aucune trace à suivre... Aujourd'hui, je sais quelque chose, et quand j'aurai cherché, fouillé, si je ne découvre pas, je devinerai ! Oui, je devinerai ! Est-ce que déjà ?... Mais non, n'allons pas si vite, je pourrais m'égarer.
Mon idée est là, continua-t-il en se frappant le front, elle y r^^slera ; et si je ne trouve pas autre chose, j'y reviendrai. En attendant, il faut veiller sur le marquis.
Ainsi que Morlot l'avait dit à Gabrielle, le comte de Montgarin lui apparaissait comme un :)ersonnage mystérieux. Ludovic le gênait, le troublait, l'égarait dans ses appréciations et ses calculs. Tout le monde, Gabrielle comprise, s'accordait à faire l'éloge de ce^eune lionime. Il avait du cœur, des sentiments élevés; il aimait n)ademoiselle de Goulange, il en était aimé, il était son liancé... Lui-même avait trouvé très-correctes ses ré- II ponses lorsque la marquise l'avait interrogé sur son valet de pied. En vérité, comment admettre que ce jeune homme pût être le complice de Sosthène de Perny? ne serait-ce pas absurde?
Là se détruisaient ses calculs, se brisaient ses déductions et s'arrêtait le travail de sa pensée.
Pourtant, malgré tout, il sentait que l'ennemi qu'il avait à combattre s'agitait autour du comte de Montgarin, et quelque chose lui disait que le fiancé de Maximilienne était comme le pivot ou la cheville de l'intrijiue. Mais il avait beau mettre son esprit à la torture, l'intrigue restait dans l'ombre, et il ne parvenait pas à en saisir le fil. Morlot ne comprenait pas encore.
Cependant, quand il crut avoir suffisamment réfléchi pour le moment, se trouvant d'ailleurs accablé de fatigue, il se décida à se mettre au lit.
Vers six heures du matin, après n'avoir fait qu'un somme, Morlot se leva frais, dispos et parfaitement reposé. Il avait songé déjà à l'emploi qu'il ferait de sa journée.
Son premier travail fut d'écrire à Mouillon et à Jardel, ses anciens amis, deux agents supérieurs de la police de sûreté, lesquels étaient spécialement attachés à M. Macé, commissaire de police aux délégations judiciaires, aujourd'hui chef de la police de sûreté.
Il leur annonçait à tous deux son arrivée à Paris. Il disait à MouUlon de l'attendre chez lui le jour meure entre cinq ei i.^x heures du soir; à Jardel de se troa\er également chez Mouillon entre cinq et six heures. Au bas de chaque lettre il a^/ait ajouté: « Je vais avoir besoin de vous! »
Les lettres écrites et mises sous enveloppes, Morlot revêtit l'habillement qu'il avait la veille à l'hôtel de Coulange.
Pendant ce temps, Gabrielle s'était levée.
— Avez-vous bien dormi ? cria-t-elle à Morlot de sa chambre.
— Oui, parfaitement bien. Est-ce que je puis entrer?
— Mais certainement, venez.
— Est-ce que vous sortez déjà? lui demanda Gabrielle, voyant que, sauf ses gants, il était vôtu comme pour faire des visites.
— J'attendais que vous fussiez levée pour vous dire bonjour el partir.
— A l'œuvre dès aujourd'hui?
— Nous n'avons pas de temps à perdre.
— Déjeunons-nous ensemble ?
— J'aurai probablement beaucoup à faire, je ne peux pas vous promettre.
— Je vous reverrai ce soir?
— Oui, à moins d'un événement imprévu.
— Allons, courage, mon ami, courage!
— Ce n'est pas ça qui manquera.
Ils se serrèrent la main. Ensuite Morlot prit son chapeau, sa canne et sortit. Il glissa ses deux lettres dans la première boîte qu'il rencontra sur son passage et se dirigea vers la rue de Richelieu. Sur Ja place Louvois il
'arrêta, parut se consulter et marcha vers l'hôtel Lou-
vois. Il s'annonça comme un propriétaire du département du Doubs, qui venait passer quelque temps à Paris pour se distraire.
Quand il fut convenu du prix d'un petit appartement composé de trois pièces : une chambre à coucher, un cabinet de toilette et un petit salon, on lui demanda son nom.
— Je suis le baron de Ninville, répondit-il. On salua respectueusement M. le baron.
— J'ai beaucoup d'amis k Paris, dit-il, j'ai mis pied à terre chez l'un d'eux ; mais je tiens à être libre et surtout à rentrer aux heures qui me conviennent ; c'est pour cela que je prends un appartement à l'hôtel, pour cela également que Je n'ai pas amené à Paris mon valet de chambre. Demain ou après-demain je ferai apporter ici une partie de mes effets.
Il tira son portefeuille de sa poche, l'ouvrit, et, tout en regardant, laissa voir qu'il était bourré de billets de banque, comme il convient à un haut et puissant baron , franc-comtois.
— Tiens, fit-il, je n'ai plus une seule carte de visite. Je vous serai reconnaissant de vouloir bien m'en commander un cent, beau bristol.
Il prit une plume et écrivit sur un feuillet de papier blanc : « Baron H. de Ninville. »
— Avec une couronne et un tortil de baron, cela va sans dire.
Il mit le papier dans la main du maître de l'hôtel, en y joignant un billet de cinq cents francs et ajouta :
— Je vous prie de payer cette petite dépense; vont inscrirez le reste de la somme à mon crédit.
— On va donner un reçu à monsieur le baron.
— Par exemple! est-ce que je n'ai pas confiance er
VOUS? Au crédit de mon compte, voilà tout. Je vais faire mon tour de promenade sur les boulevards pour me préparer à bien déjeuner au café Anglais... Ah ! ah ! je connais l'endroit. J'y ai plus d'une fois joyeusement soupe en douce et gracieuse compagnie. Service parfait, vins îxquis. Ah! ah! ah!...
E*. Morlot, se donnant des airs de vieux roué, s'en alla, laissant le maître et les garçons de l'hôtel ahuris.
— De sorte que me voilà baron, se disait-il, en montant la rue de Richelieu. Bah! je jouerai ce rôle aussi bien que beaucoup d'autres piètres barons de ma connaissance. Autrefois, il n'y a pas si longtemps de cela, un intendant pouvait être en même temps grand seigneur et ministre.
Morlot ne déjeuna point au café Anglais. A dix heures, il entra dans un petit restaurant du passage Jouffroy où il déjeuna rapidement et très-modestement.
A onze heures et demie, il sonnait à la porte de l'appartement de la marquise de Neuvelle.
— Madame la mai-quise est à table, lui dit le domestique qui vint lui ouvrir.
— Est-elle seule?
— Oui, monsieur
— Alors, je vais attendre... Veuillez remettre ma carte i madame la marquise.
Le domestique le fit entrer dans un salon oh il le laissu, en lui disant :
— Voilà des journaux et des albums.
Morlot n'attendit pas longtemps. Au bout d'un quart^
d'heure, la vieille marquise parut. Morlot se leva et fit ! un salut respectueux.
— Madame la marquise, dit-il, je n'ai pas l'honneur j d'être connu de vous, mais j'ai pensé, en vous faisant
remettre ma carte, que vous vous rappelleriez mon nom.
— En effet, on a parlé souvent devant moi, de monsieur Moriot. Ainsi, vous êtes...
— Un des serviteurs dévoués de la maison de Coulange.
— Je sais. Le marquis vous a en haute estime. Asseyezvous, monsieur, et veuillez me dire l'objet de voire visite,
— Madame la marquise, dit Morlot avec gravité, parmi les nombreux amis de la famille de Coul.inge, vous êtes l'amie la plusancienne, la meilleure, la plus dévouée.
— C'est vrai, monsieur.
— Eh bien, madame la marquise, je viens, dans l'intérêt de M. le marquis, de madame la marquise et de leurs enfants, vous prier de me donner divers renseignements. Seulement, madame la marquise, avant notre conversation, je vous demande de me faire la promesse que tout ce que nous allons dire restera un secret entre nous et que vous ne prononcerez mon nom devant personne.
— Je n'ai pas à vous cacher, monsieur, que je suis surprise de votre langage; mais vous invoquez les noms d'êtres qui me sont chers; je vous promets donc, et, si c'est nécessaire, je vous jure de ne révéler à personne Û8 que vous allez me dire.
— Merci, madame la marquise, M. le marquis de Coulange et les siens courent un danger.
— Encore ! s'écria la vieille dame en pâlissant.
— Oui, encore. Quel est ce danger? Je l'ignore. Mais il existe et je cherche à le connaître afin de le conjurer,
— Ah! mais vous m'effrayez, monsieur!
— Moi aussi, madame la marquise, je suis effrayé.
— M. et madame de Coulange savent-ils?..,
— Madame de Coulange seule sait pourquoi je suis à Paris.
— Si je vous ai bien compris, monsieur Morlot, le marquis et les siens seraient menacés par un ou plusieurs ennemis.
— Oui, madame.
— Inconnus?
— Inconnus.
— Et c'est vous qui entreprenez la tâche de les découvrir?
— Madame la marquise n'a-t-elle pas entendu dire que j'étais autrefois agent de la police de sûrelé ?
— Non, je ne savais pas cela. Maintenant, monsieur, je vois ce que vous pouvez faire. Je suis prête à vous répondre; quels renseignements avez-vous à me demander?
— Madame la marquise connaît-elle une dame noio naise, qui porte le nom de comtesse Protowska?
La vieille dame resta un moment silencieuse, ayant l'air de chercher dans sa mémoire.
— Non, répondit-elle, non, je ne connais point celte comtesse, et je ne crois pas que jamais son nom ait été prononcé devant moi.
— Je savais d'avance votre réponse, madame la marquise.
— A mon tour, puis-je vous demander?...
— Dans quel but je vous ai adressé celte question? Non, madame la marquise, car je ne pourrais pas vous répondre.
— Vous êtes bien mystérieux, monsieur.
— Je suis forcé de l'être. Je me suis donné une tâche qui m'impose des devoirs de diverses sortes et une
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grande réserve, aussi bien vis-à-vis de vous que vis-à-vis de niadan:ie de Coulange.
— Il suffit, monsieur. Vous pouvez continuer.
— C'est vous, madame la marquise, qui avez présenté M. le comte de Montgarin à l'hôlel de Coulange?
— Oui, et j'ajoute que son mariage avec Maximilienne sera un peu mon œuvre.
— Madame la marquise connaît beaucoup ce jeune homme?
— Beaucoup, monsieur. Mais, pardon, verriez-vous en lui un de ces ennemis que vous cherchez?
— Non, certes,
— A la bonne heure. Ce que j'ai fait pour le comte de Montgarin, monsieur, vous dit l'estime et l'amitié que j'ai pour lui. Une personne que la marquise de Neuvelle estime est à l'abri de tout soupçon.
— Madame la marquise, répondu Morlot, vos paroles me font éprouver une grande satisfaction.
Et tout bas il se dit :
— Je n'ai plus à m'occuper du comte de Montgarin.
— Ainsi, reprit la vieille dame, vous aviez quelque doute à l'égard de mon protégé ?
— Non, madame, non; mais... je cherche.
— En vous disant que je l'estime et que Maximilienne l'aime, je pourrais me dispenser de vous faire son éloge. Cependant, écoutez.
Et la marquise de Neuvelle raconta à Morlot l'espèce de confession que lui avait faite un jour le comte de Montgarin.
— Eh bien, ajouta-t-elle, êtes-vous convaincu, maintenant, que le comte est un brave et digne jeune homme?
Morlot s'inclina en signe d'assentiment.
365 LK riLS
— Si vous le voulez bien, madame la marquise, dit-il, nous parlerons de M. le comte de Rogas.
— Je le vois assez souvent; mais je ne puis rien vous dire de son passé. Ce que je sais,c'est qu'il aune grande affection pour son jeune parent; il semble ne vivre que pour lui. C'est un homnïe froid, grave et même austère; il parle peu; il est poli, fort aimable et ne manque pas d'une certaine distinction. Il possède, paraît-il, une grande fortune.
— Ah! fît Morlot. — Diable, diable, pensait-il, je ne vois pas du tout sur quel terrain je marche.
A ce moment on frappa à la porte du salon.
— Qu'y a-t-il? demanda la marquise.
La porte s'ouvrit et un domestique annonça :
— Monsieur le comte de Rogas.
Morlot se dressa comme poussé par un ressort. I.a marquise le regarda et dit au domestique : — -Priez M. de Roga« d'attendre un instant. La porte se referma.
Alors la marquise dit à Morlot r
— Si vous avez inléièt à ne pas être vu ici par M. de Rogas, passez dans cette chambre et, quand j'aurai fait entrer le comte, vous pourrez vous en aller.
Mais, déjà, Morlot avait réfléchi.
— Madame la marquise, dit-il, je désire voir M. le comte de Rogas. Seulement, je vous prie de me présenter à lui sous le nom de baron de Ninville, un baron de province, propriétaire dans le département du Doubs, qui est venu vous faire une visite.
— Pour la famille de Goulange, je peux faire ce mensoDge, répondit la marquise.
Elle appela le domestique et lui dit : . — Faites entrer M. le comte de Rogas.
DEUX VRAÏS AMIS
Quand, un instant après, MorloL sortit du salon de la marquise, où il laissait le comte de Rogas, son front devint sombre et ses sourcils se froncèrent.
Il avait eu le temps de bien examiner le Portugais, et tout de suite après son premier examen il s'était dit :
— Cet homme a un masque sur le visage.
11 descendit l'escalier tout rêveur. Dans la rue il se mit à marcher rapidement. Au bout d'un instant il s'arrêta brusquement.
— Ce personnage est une énigme vivante, murmurat-il.
Puis, se frappant le front :
— Oui, reprit-il, une énigme; mais rien ne m'ôtera de l'idée que j'étais tout à l'heure en présence d'un coquin !
11 se remit à marcher, continuant ses réflexions. Il se demandait :
— Quel est le passé de cet homme ? Est- il le parent du éomle de Montgarin ? A-t-il réellement une grande fortune ? Voilà ce qu'il faudra savoir... En attendant, repritil avec une sorte de dépit, Sosthène de Perny reste perdu dans l'obscurité d'une nuit profonde.
A cinq heures un quart, Morlot entrait chez Tinspecteur de police Mouillon. Celui-ci l'attendait. La façon dont il accueillit le régisseur de Ghesnel disait assez l'amitié qu'il avait pour lui. Ils venaient à peine de s'as-
seoir lorsque Jardel arriva. Quelques paroles amicales furent échangces; puis Mouillon demanda à Morlot ce qu'il attendait de son camarade et de lui.
— Je n'ai pas besoin de vous dire, monsieur Morlot, ajouta-t-il, que Jardel et moi nous sommes entièrement à vous ; quoi que vous puissiez nous d*;mander, nous sommes vos hommes.
— Et sincèrement dévoués, amplifia Jardel.
— Nous serons heureux si vous nous offrez enfin l'occasion de payer la dette de reconnaissance que nous avons contractée envers vous.
— Vous êtes de braves cœurs, répondit Morlot, en serrant en même temps la main aux deux agents. Vous le voyez, sachant que je pouvais compter sur votre amitié, je n'ai pas hésité à m'adresssr à vous. Vous vous souvenez •de ce que nous avons fait autrefois ensemble?
— C'est une de ces choses qu'on n'oublie jamais, répondit Mouillon. Quel magnifique coup de filet! Nous n'avons rien eu de pareil depuis, monsieur Morlot. Souvent encore, à la préfecture, on parle de la fameuse enveloppe de lettre à moitié brûlée, trouvée par vous, et au moyen de laquelle nous avons pincé cette formidable bande de brigands.
— Malheureusement, dit Morlot, nous ne les avons pas pris tous.
— Deux ou trois avaient échappé, nous les avons retrouvés.
Morlot secoua la tête.
— Il en reste encore, dit-il.
— Des hommes de la bande Blaireau? fît Mouillon.
— Oui.
— Tonnerre! ils ont la vie dure, grommela Mouillon...
— Vous savez tous deux, Jardel surtout, puisau'il
élaiL avec moi, ce qui s'est passé une certaine nuit au château de Coulange. Deux scélérats, ayant pour complice une femme de chambre, s'étaient introduits dans le château où, sans Jardel et moi, deux crimes auraient été commis : un vol et un assassinat. La victime désignée était la marquise de Coulange.
— Quelle effroyable nuit ! murmura Jardel.
— Ces deux misérables faisaient partie de la bande de Blaireau, continua Morlot, puisque l'un d'eux était précisément ce Jules Vincent à qui appartenait le morceau d'enveloppe. Jardel se souvient que celui-ci parvint k nous échapper; nous nous emparâmes de l'autre après une vigoureuse résistance. Trois jours après, la bande presque tout entière était arrêtée, vous savez comment. Le fameux Jules Vincent, qui s'appelait de son vrai nom Armand Des Grolles, était cette fois entre nos mains. Pour des raisons que je n'ai pas pu vous faire connaître alors et que je dois vous cacher encore, il n'a point été parlé de l'affaire du château de Coulange dans le procès de la bande des voleurs, de sorte que Des Grolles n'a été condamné qu'à cinq ans de prison.
— £t quinze ans de serveillance, dit Jardel.
— Sait-on ce qu'il est devenu?
— Peu de temps après qu'il fut sorti de prison, il a disparu. Toutefois, on a pu suivre sa trace jusqu'au Havre, où on a à peu près acquis la certitude qu'il s'était embarqué pour l'Amérique.
— Ah! fit Morlot.
Et il resta un instant pensif.
— L'autre brigand, reprit-il, le complice de Des Grolles dans la tentative de vol et d'assassinat du château de Coulange, aurait dû passer devant la cour d'assises comme les autres; mais, pour ces mêmes raisons dont je
parlais tout à l'heure, madame la marquise de Coulange^ trop sensible et trop bonne, lui a fait grâce, El moi, Morlot, agent de police, manquant à mon devoir, j'ai laissé prendre la clef des champs à l'homme que Jardel et moi avions arrêté.
— Je n'ai jamais pu m'expliquer cela, dit JardeU
— Ma démission, que j'ai immédiatement donnée, a été la conséquence de cette faute que j'ai commise. Que voulez-vous, j'ai été faible devant une femme.
— Bah I fît Mouillon, vous n'avez rien à regretter.
— Vous vous trompez, mon ami, répliqua vivement Morlot; j'ai un regret, un grand regret.
— Quel est ce regret ?
— De ne pas avoir tué raide, comme un chien enragé, l'homme à qui la marquise de Coulange a fait grâce. Vous verrez tout à l'heure que je peux avoir ce regret. Qui était cet individu? je l'ignore. Je ne veux pas le savoir. J'ai appris qu'après être sorti d'entre mes mains il s'était empressé de quitter la France, comme sa sûreté l'exigeait. Où est-il allé? En Amérique, je suppose. Depuis cela, près de quatorze ans se sont écoulés, et il peut croire que, maintenant, lui et son passé sont ensevelis dans l'oubli.
Mouillon disait tout à l'heure, en parlant des hommes de la bande Blaireau : « Ils ont la vie dure. » Oui, ils ont la vie dure ; et leur audace reste la même, et pour le mal ils ont toujours la même ardeur.
Mouillon, Jardel, écoutez : Ce misérable, que je regrette de ne pas avoir tué comme une bête immonde, quand je tenais mon revolver à la hautenr de sa tète, ce lâche coquin, dont la marquise de Coulange a eu pitié, est revenu à Paris malgré la promesse qu'il avait faite de ne remettre jamais les pieds en France.
— Vous l'avez rencontré? demanda Jardel.
— Non, car, comme tous les bandits, il se cache. Mais, je vous le dis, il esta Paris, j'en ai la certitude.
— Alors je vois ce que vous venez nous demander, dit Mouillon : il s'agit de trouver cet individu.
— Oui.
— Vous avez déjà quelques renseignements?
— Je ne possède que certaines indications vagues. Mais je vais rester à Paris et, si vous le voulez bien, nous travaillerons ensemble.
— S'il en est ainsi, dit Mouillon, je suis sûr que l'individu ne nous échappera point.
— Lui et les autres.
— Ah ! ils sont plusieurs?
— J'en ai la conviction, fit Morlot. Quand Jardel m'a appris que Des Grolles s'était embarqué pour l'Amérique, je me suis dit aussitôt : il est allé rejoindre son ancien complice. Donc, nous pouvons être à peu près certains qu'ils sont revenus ensemble à Paris, afin de mettre à exécution les projets qu'ils ont conçus là-bas. Nous pouvons admettre aussi qu'ils ont d'autres complices et qu'ils forment ainsi une bande parfaitement organisée. Ah ! ils sont les dignes élèves de leur maître Blaireau de sinistre mémoire!... Où se cachent-ils? Nous le saurons. Mais il importe, avant tout, de découvrir quels sont leurs projets ténébreux. C'est pour cela, mes amis, que je redeviens policier; c'est pour cela que j'ai besoin de votre concours. Nous connaîtrons leur plan et nous le battrons en brèche : à toui prix il faut que nous empêchions leur œuvre de s'accomplir.
— C'est très- bien, dit Jardel, mais encore faut-il que nous sachions quelque chose.
— Sois donc patient, répliqua Mouilloi^ laisse parier M. Morlot.
— Vous devez bien penser, reprit ce dernier que je ne reprendrais pas mon métier d'autrefois, si je n'y étais forcé par une raison exceptionnelle. Vous savez quels liens m'attachent à la famille de Coulange, à laquelle je dois tout : ma position, ma tranquillité, ma fortune. Eh bien, c'est à cette noble famille que je tiens à donner une preuve de ma reconnaissance et de mon dévouement.
C'est encore le marquis et la marquise de Coulange que menacent aujourd'hui les deux misérables dont nous nous occupons et les autres coquins qu'ils ont pris pour complices.
Les deux agents ouvrirent de grands yeux et se rapprochèrent de Morlot. Il continua ;
— Comme je viens de vous le dire, je ne connais pas leurs projets. La fortune du marquis de Coulange s'élève peut-être actuellement à trente millions; veulent-ils s'emparer de quelques-uns de ces millions? On peut le supposer. Par quel moyen? C'est ce qu'il faut savoir... Mais on peut supposer également que le mobile qui fait agir l'ennemi ou les ennemis de la famille de Coulange est la haine, et que l'acharnement avec lequel ces misérables poursuivent le marquis et la marquise n'a pas d'autre but que la vengeance. Quoi qu'il en soit, un et peut-être plusieurs membres delà famille de Coulange sont en danger de mort!
— Oh! firent les deux agents.
— Depuis quelques mois, trois tentatives d'assassinat, auxquelles il a miraculeusement échappé, ont été dirigées contre le marquis de Coulange.
— Mais c'est épouvantable ! s'écria Jardel.
— Terrifiant! ajouta Mouillon.
— Bien que mes renseignements n'aient encore rien de précis, c'est à divers indices que j'ai pu recueillir, que j'ai deviné le retour en France et la présence à Paris de l'homme que la marquise de Coulange n'a pas voulu livrer autrefois à la justice. Maintenant, mes amis, si vous m'avez bien compris, vous savez ce que j'attends de vous.
— Jardel et moi nous sommes entièrement à votre disposition, dit Mouillon.
— Monsieur Morlot n'a qu'à nous dire ce que nous devons faire, dit Jardel, c'esl-à-dire à nous donner ses ordres.
— La besogne sera difficile, car je prévois les obstacles qui se dresseront devant nous; mais je vous connais, je sais ce que vous valez, rien ne vous arrêtera. D'ici deux ou trois jours j'aurai complètement étudié la situation, alors je vous donnerai mes instructions et nous nous mettrons sérieusement en campagne. Mais ce à quoi je dois songer tout d'abord, c'est à protéger la vie du marquis de Coulange; car trois attentats successifs ne prouvent point, malheureusement, que les scélérats ont renoncé à leur projet de l'assassiner.
Or, je voudrais avoir un homme sûr, intelligent, discret, adroit, pour le faire entrer chez le marquis en qualité de domestique. Le marquis ne sait rien et ne doit rien savoir; la marquise seule est prévenue. Il va sans dire que c'est un agent de police qu'il me faut. Il serait spécialement attaché à la personne du marquis; toujours armé et l'œil au guet, il l'accompagnerait partout. Dans la maison, son service serait des plus faciles; bien payé et bien traité, d'ailleurs, on ne le considérerait point comme un serviteur ordinaire. Pouvez-vous me
procurer cet homme-là dès demain, si c'est pos^ible?
— J'espère que nous le trouverons facilement, répondit MoLiillon.
— Sans doute, on peut le trouver, dit Jardel; mais ce n'est pas une mission ordinaire que veut lui confier M, Morlot. C'est bien important et bien délicat. Je ne parle pas du danger à courir; noire métier, à nous autres, est de le braver, comme les soldats qui marchent à l'ennemi. Avec l'intelligence et le courage, l'homme qu'il faut à M. Morlot doit être dévoué et avoir en plus beaucoup de tact.
— Jardel, il me semble que vous ne dites pas toute votre pensée.
— C'est vrai.
— Vous avez une idée, faites-nous-la connaître.
— Eh bien, monsieur Morlot, mon idée est que la besof^ne qu'on fait soi-même est toujours meilleure.
— Ce qui veut dire?
— Que si rien ne s'y oppose, c'est moi qui entrerai chez M. le marquis de Coulange.
— Quoi, Jardel, vous voulez?...
— Monsieur Morlot, c'est un homme dévoué qu'il vous faut?
— Oni, Jardel, un homme dévoué.
— Eh bien, monsieur Morlot, il y a à Paris deux^ hommes qui, pour vous, se feraient couper en quatre : ils] sont devant vous.
— C'est entendu, mon cher Jardel, c'est vous qui veillerez sur le marquis de Coulange.
— El puis, monsieur Morlot, madame la marquise aura d'autant plus confiance que je ne lui suis pas tout à fail inconnu.
LE FILS 37î>
— Oui, oui, vous avez raison. Cependant je vois une diflicullé.
— Laquelle?
— Yolre service à la préfecture.
— Nous voulons être entièrement à vous, dit Mouillon; demain matin nous demanderons, Jardel et moi, un congé de trois mois.
— Peut-être aurai-je besoin de vous plus longtemps.
— Nous le demanderons de six mois.
— Et si on ne vous l'accorde point?
— Dans ce cas, nous saurons ce que nous aurons à faire.
— Allons, c'est bien, dit Morlot avec émotion; je suis heureux, je suis fier d'avoir deux amis tels que vous. Je n'ai pas besoin de vous dire que vous serez tous deux généreusement récompensés et que, dès maintenant, vous pouvez me demander tout l'argent dont vous aurez besoin.
— Monsieur Morlot, répondit vivement Mouillon, vous pouvez croire que l'espoir d'obtenir une récompense n'entre pour rien dans le plaisir que nous avons à vous servir.
— Oui, Mouillon, je le crois.
— Ainsi, c'est entendu; dès demain nous nous tenons à votre disposition et nous attendons vos ordres.
— Le plus souvent, c'est ici, chez vous, que nous nous verrons, afin de bien nous entendre sur ce que nous devons faire. Toutefois, il est bon que vous sachiez où me trouver, l'un et l'autre, à certaines heures du jour et de la nuit. J'ai deux domiciles, et à chaque endroit j'ai cru devoir changer de nom. Rue Rousselet, n° 11, je me fais appeler M. Robert, et à l'hôtel Louvois, place Louvois, je suis le baron de Ninville.
Los trois hommes causèrent encore un instant, el Morlol les quitta en leur disant ; — A demain.
JARDEL DOMESTIQUE
Ainsi que l'avait annoncé le docteur Gendron, au bout de quinze jours le marquis fut complètement guéri. Dès le sixième jour il avait pu faire d'assez longues promenades en voiture; mais toujours accompagné de la marquise ou de Maximilienne. Madame de Coulange ne voulait plus qu'il sortît sans elle; pour ne pas le quitter un seul instant elle abandonnait sa chère solitude.
Le cocher du marquis avait toujours à côté de lui, sur son siège, un nouveau domestique de la maison de Coulange. C'était Jardel, auquel la marquise avait donné le nom de Firmin, en souvenir sans doute du vieux valet de chambre du marquis, qui était mort depuis quelques a^anées. Le nouveau venu avait été recommandé par la marquise elle-même au maître d'hôtel d'abord et ensuite] au cocher d'une façon toute particulière.
4ussi,bien qu'il ne fît guère que boire, manger, dormir! et se promener dans les cours de l'hôtel, Firmin était,! delà part de ses camarades d'antichambre, l'objet d'une] certaine considération. C'était toujours avec la plus] grande politesse que le maître d'hôtel lui donnait un! ordre. Du reste, Firmin faisait tout ce qu'il pouvait pourj jouer convenablement son rôle de valet. Le cocher et] lui étaient déjà une paire d'amis. Nicolas lui parlait sou-
vent des beaux jo.ir.s qu'ils passeraient bientôt au château de Coulange.
— C'est une résidence délicieuse, comme il n'y en a pas deux en France, disait-il; vous verrez cela, vous serez émerveillé. Gomme c'est convenu, je vous apprendrai à monter à cheval. Tous les matins, avant que les <naîtres ne soient levés, nous ferons ensemble le tour du parc. Je veux qu'en moins de deux mois vous soyez capable de suivre M. le marquis dans une chasse à courre. Je sais que cela fera plaisir à madame la marquise.
En effet, madame de Coulange avait dit au cocher :
— Nicolas, je désire que Firmin sache monter à cheval. Dès que nous serons à Coulange, vous lui donnerez tous les jours une leçon d'équitationj j'espère que vous 3n ferez un bon cavalier.
Jardel s'était présenté seul à l'hôtel de Coulange avec une lettre de Morlot. En le voyant, la marquise eut un mouvement de surpri.je.
— Est-ce que madame la marquise me reconnaît? demanda Jardel.
— Votre figure ne m'est pas inconnue, monsieur, je cherche à me rappeler...
— Oii vous m'avez vu déjà?
— Oui.
— Je suis un ami dévoué de M. Morlot, madame la marquise; c'est moi qui étais avec lui au château de Coulange cette nuit où deux scélérats...
— Ah! je vous reconnais; vous êtes monsieur Jardel.
— Oui, madame la marquise. Mais veuillez lire la lettre de M. Morlot.
— Ainsi, monsieur Jardel, dit la marquise après avoir lu, vous avez bien voulu consentir à jouer ce rôle de domestique?
— Pour moi, madame, c'est un poste d'honneur, je l'ai sollicité.
— M- Morlot vous a dit ce que vous auriez à faire?
— J'ai reçu ses instructions.
— Il faut que mon mari, mes enfants et nos gens croient que vous êtes réellement un domestique.
— Vous me présenterez comme tel, madame la marquise, le reste me regarde. Soyez tranquille, je me mettrai vite au courant du service qui me sera confié. D'ailleurs, on peut toujours faire de moi un laveur de vaisselle.
— Oh ! fit la marquise.
Après avoir réfléchi un instant :
— C'est bien, dit-elle, j'arrangerai cela moi-même. Et Jardel, sous le nom de Firmin, fut immédiatement
présenté au maître d'hôtel.
Le lendemain matin, ce fut Jardel qui apporta au marquis ses lettres et ses journaux. La marquise était près de son mari.
— Tiens, fit M. de Goulange, en voyant cette figure qui luiétaitinconnue.
Et il se tourna vers la marquise, une interrogation dans le regard.
— C'est vrai, Edouard, dit-elle, j'ai oublié de te dire que, sur la recommandation de M. Morlot, j'ai pris un nouveau serviteur. Je te le présente; il se nomme Firmin, comme ton vieux valet de chambre.
Jardel s'inclina respectueusement.
Après l'avoir regardé un instant, le marquis lui dit de ce ton affectueux qui lui attirait tous les cœurs :
— Vous portez le nom d'un brave et digne homme qui fut pour moi, en même temps qu'un serviteur fidèle, un ami dévoué. Vous avez été recommandé à madame la
marquise par M. Morlot, nous sommes donc >ûrs d'avoir en vous un boa serviteur; j'espèreque vous appirtieadrez longtemps à la maison de Goulange.
— Je remercie monsieur le marquis de ses bonnes paroles, répondit Jardel ; je ferai tout ce qui dépendra de moi pour mériter laconflancede monsieur le marquis et de madame la marquise.
Sur ces mots, il salua et se relira.
— Est-ce que nous avions besoin d'un nouveau domestique? demanda le marquis à la marquise.
— A Paris, non, répondit-elle; mais il nous sera très utile à Goulange. Après l'éloge que M. Morlot m'a i'ait de lui, je n'ai pas hésité à le prendre immédiatement.
— Il a l'air intelligent et sa figure me plaît. Et puis il s'appelle Firmin.
— Un nom que j'aime.
— C'est pour cela, Edouard, que Firmin sera spécialement attaché à ton service.
— Est-ce que tu trouves que je n'ai pas assez d'un valet de chambre? fit le marquis en souriant.
• Tu verras, mon ami, que tu seras très-heureux d'avoir Firmin.
— Enfin, comme toujours, ce que tu veux, je le veux.
C'est ainsi que, sans se douter de rien, le marquis avait accepté l'homme qui était chargé de veiller sur sa personne.
Ayant Jardel près de son mari et sachant que Morlot, de son côté, s'occupait aussi de conjurer le danger, la marquise se sentait presque rassurée.
Pour ne pas inquiéter sa femme, le marquis ne montait plus à cheval. Quand il sortait en voiture, Jardel, comme nous l'avons dit, l'accompagnait, assis à côté de Nicolas.
Mais il lui arrivait aussi de faire des visites ou une promenade à pied. Alors, un homme ayant une canne à la main et souvent un cigare à la bouche, le suivait à distance, en ayant l'air de flâner.
Si le marquis eût soupçonné la surveillance dont il était l'objet, il n'aurait eu qu'à se retourner et à regarder derrière lui : dans l'homme qui le suivait il aurait reconnu celui qu'il appelait Firrain.
— Je voudrais qu'il ne sortît jamais qu'avec moi, en voiture, disait la marquise à Jardel; mais il aime beaucoup à marcher; comment l'empêcher de sortir à pied? Je ne peux pas lui dire quelles sont mes craintes. Je vous en prie, monsieur Jardel, veillez bien sur lui, ne le quittez pas des yeux un seul instant.
— Soyez tranquille, madame la marquise, répondait l'agent de police, rien de fâcheux n'arrivera à M. le marquis ; je suis là pour le défendre au péril de ma vie ; c'est une consigne... D'ailleurs, si audacieux qu'il soit, un bandit n'attaque pas un homme en plein jour, dans la rue, au milieu des passants.
La douleur et les inquiétudes de la marquise et de ses enfants avaient été partagées parle comte de Montgarin. On l'avait vu empressé auprès du marquis, lui témoignant l'affection et la tendresse d'un fils. Depuis le danger que le marquis et Eugène avaient couru àFrameries, son attitude était parfaite. Le marquis et la marquise se persuadaient de plus en plus qu'il était digne de Maximilienne, et Eugène revenait peu à peu de ses préventions.
— Décidément, se disait-il, ma sœur avait raison ; je suis forcé de reconnaître, maintenant, que j'étais injuste envers M. de Montgarin.
Un soir, se trouvant seul avec la marquise et ses enfants, le marquis leur dit ;
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— 11 l'aul que je vous fasse un aveu : le jour de ma chute, quand je repris connaissance dans la voilure qui m'a ramené ici, pour la première fois de ma vie j'ai eu peur de mourir.
La marquise tressaillit.
— Oh! Edouard ! fit-elle d'une voix plaintive.
— Heureusement, reprit le marquis, ma peur n'a pas été de longue durée, notre excellent ami, le docteur Gendron, s'est empressé de nous rassurer tous. Cependant, cette crainte de mourirque j'ai eue un instant, m'a l'ait faire certaines réflexions. Je me disais : a La vie lient vraiment à bien peu de chose. Un homme sort de sa maison plein de santé et de gaieté au cœur ; un accident quelconque lui arrive et on le rapporte mort à sa femme et à ses enfants. » Et en me disant cela, je pensais que c'est une bien terrible chose d'être séparé pour toujours de ceux qu'on aime !
Je me disais encore : « Si j'étais blessé mortellement, jusqu'au moment de mon dernier soupir, j'aurais un grand regret, celui de ne pas avoir complètement assuré l'avenir et le bonheur de mes chers enfants. » Oui, Eugène, oui, Maximilienne, je serais sorti de ce monde avec le regret de ne pas vous avoir mariés. A la suite de mes réflexions, mes enfants, j'ai pris la résolution de vous marier le plus tôt possible, si toutefois vous y consentez. Eh bien, voulez-vous que nous voyions ensemble, ce soir, à quelle époque pourraient avoir lieu les deux mariages?
Eugène se tourna vers sa sœur comme pour lui dire :
— A toi de répondre.
Alors Maximilienne prit la parole.
— Dieu merci, cher père, dit-elle, votre vie, si précieuse pour nous, n'est plus en danger, et je ne vois pas qu'il
soit nécessaire de rien chai-^^r à ce qui a été décidé. Nous n'avons plus un an à attendit, puisque c'est dans le mois de février prochain quedoi' " ^.l'iieu le mariage de mon frère et que je désire me marier le même jour que lui.
— Eugène, est-ce que tu approuves les paroles de la sœur? demanda le marquis.
— Absolument, mon père.
— S'il en est ainsi, mes enfants, je n'ai plus rien à dire. Je croyais vous faire éprouver une grande joie en vous proposant d'avancer l'époque du double mariage; je me suis trompé. Mais je suis heureux de constater que nous pouvons encore, votre mère et moi, suffire à votre bonheur.
En achevant ces mots, le marquis se pencha vers la marquise et lui dit tout bas :
— N'est-ce pas, Mathilde, qu'ils s'entendent bien?
— Ils sont sûrs du bonheur qu'ils ont près de na as, répondit-elle.
Eugène s'était rapproché de sa sœur et ils échangeaient quelques paroles à voix basse.
Le marquis et la marquise restèrent un moment silencieux, les regardant.
— Nous voici à la fin de mai, reprit madame de Coulange, beaucoup de nos amis ont déjà quitté Paris ; il est temps, je crois, que nous nous occupions de notre départ.
— C'est vrai, approuva le marquis.
— Après-demain nous pouvons être prêts, dit Maximilienne.
— Pour cela, il faudrait passer la journée de demain tout entière à faire des visites, répondit le marquis.
— Nous pouvons ' jon-s, dès ce soir, fixer le jour où nous partirons po. -^oulange, reprit la marquise.
— Rien ne s'y u^ ^e.
Alors il fut décidé que le 2 juin on quitterait Paris.