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RECHERCHES

Morlot cherchait. Morlot ne trouvait rien. Il était sûr que Sosthène de Perny était à Paris ; mais où se cachaien tils, lui et ses complices? Quel moyen employer pour les découvrir? Depuis trois semaines queJardel était à l'hôtel de Coulange, il n'avait rien vu et rien entendu qui pût mettre Morlot sur la trace de Sosthène ou d'un de ses complices.

Mouillon surveillait l'hôtel de Montgarin, d'où il voyait sortir tranquillement Ludovic et le comte de Rogas, où n'entrait aucun individu à figure suspecte. D'ailleurs, Mouillon avait déjà causé avec François, le vieux domestique du comte de Montgarin. Et François, persuadé que son maître avait changé de conduite, grâce aux bons conseils de son cousin, avait parlé du comte de Rogas avec admiration, en faisant de lui les plus grands éloges. Il ne doutait pas qu'il ne fût le parent du comte de Montgarin ; il croyait aussi qu'il possédait une immense fortune.

Grâce au vieux domestique, qui aimait à parler de ses maîtres, Mouillon savait à peu près tout ce qui se passait dans l'intérieur de ce ménage de garçons. Le comte de Kogas était un homme d'ordre et d'habitudes régulières;

il ne rentrait jamais passéminuit. Le comte de Monlgarin recevait rarement, de temps à autre quelques amis seulement.

Quant à M. de Rogas, ayant à Paris très-peu de connaissances, il ne recevait jamais personne. Il semblait ne vivre que pour son jeune cousin ; en effet, il avait pour Ludovic une grande affection, qui ressemblait à la tendresse d'un père pour son fils. A une époque, le jeune homme s'était fortement endetté; il avait même été poursuivi par ses créanciers; c'est alors que M. de Rogas était venu et qu'il avait dit à son cousin : « Si vous voulez que je fasse quelque chose pour vous, que j'agisse comme un bon parent doit le faire, il faut que vous commenciez par vous éloigner de vos faux amis, de toutes les mauvaises connaissances que vous fréquentez. » Aussitôt, la conduite de M. de Montgarin était devenue exemplaire, et pour lui donner un premier témoignage de son amitié, le comte de Rogas avait payé toutes ses dettes. Depuis, François n'avait plus vu venir à l'hôtel un seul créancier.Du reste, son maître n'avait plus aucun embarras d'argent. Les domestiques et les fournisseurs étaient payés très-exactement à la fin de chaque mois.

Tout cela, Morlot le savait déjà. C'était la confirmation de ce que lui avait dit la marquise de Neuvelle.

— Et pourtant, se disait-il, en se frappant le front, j'en suis sûr, c'est là, à l'hôtel de Montgarin, qu'est le nœud de l'intrigue... C'est autour du fiancé de mademoiselle de Coulange que tourne et rôde l'ennemi. Oh! ce comte de Rogas!... Non, non, mille fois non, cet homme n'est point ce qu'il paraît être!... Ah! si je n'étais pas forcé d'ôtre circonspect, d'agir avec une extrême prudence, je saurais vile à quoi m'en tenir sur ce sombre personnage.

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Je suis forcé de le reconnaître, j'ai aflaire à forte partie; c'est à croire que Blaireau est encore de ce monde, et que c'est lui qui dirige ces misérables. Gomme eux, je dois m'entourer des plus grandes précautions, rester dans f'ombre, avancer lentement et bien sonder le terrain avant d'y poser le pied. Sans doute, ils ont les oreilles et les yeux partout; la moindre imprudence que je commettrais pourrait avoir des conséquences fâcheuses. Non, certes, il ne faut pas qu'ils se doutent qu'on les guette, que je cherche leur piste, qu'ils sont menacés. Ils sont dans la nuit, soit; mais il faudra bien qu'ils en sortent. Il faut les laisser s'avancer et bien prendre mes dispositions pour qu'ils ne puissent m'échapper.

C'est ainsi que raisonnait Morlot. Néanmoins il n'était pas content. Le froncement de ses épais sourcils grisonnants révélait sa mauvaise humeur.

Cependant, bien qu'il eût la ferme volonté de n'agir qu'avec une extrême prudence, il ne crut pas devoir se contenter des renseignements donnés par la marquise de Neuvelle et recueillis, d'autre part, par l'inspecteur de police Mouillon. Il fit lui-même son enquête et se livra à de nombreuses investigations. Mais José Basco était un coquin d'une rare habileté; il avait su prendre de telles précautions et s'entourer si bien de mesures de sûreté, qu'il fut impossible à Morlot de découvrir autre chose que ce qu'il savait.

Il vit les trois principaux créanciers du comte de Montgarin. Ceux-ci, prévenus sans doute par le Portugais, pensèrent que le marquis de Goulange, agissant comme un bon père de famille, leur faisait demander des renseignements sur le fiancé de sa fille. Ayant intérêt, d'ailleurs, à ne pas nuire au comte de Montgarin, ils firent à peu près la même réponse à Morlot.

— « Nous avons été en relations avec M, le couite de Montgarin il y a quelques années et nous n'avons qu'à nous louer de lui. Il serait à souhaiter que tous les fils de famille lui ressemblassent. Nous lui avons prêté d'assez fortes sommes et il a toujours rempli fidèlement ses engagements. Il nous devait encore, il y a quelques mois, mais nous avons été intégralement payés par son cousin, M. le comte de Rogas. »

On comprend que de semblables paroles devaient dérouter Morlot. En effet, il était perplexe, il devenait de plus en plus soucieux et ne savait plus que penser. Mais il était tenace dans ses idées; malgré tout il persistait h croire que le comte de Rogas était un des complices de Sosthène de Perny.

Enfin, ce Portugais qui passait pour être millionnaire, était-il réellement comte de Rogas?

Morlot n'en était pas à apprendre que pour mieux tromper les gens, un aventurier n'hésite pas à se parer d'un nom et d'un titre qui ne lui appartiennent point. On lui parlait du noble Portugais en termes élogieux : mais personne n'avait pu lui dire ce que le comte de Rogas était ou avait été dans son pays. Cependant, c'était une chose essentielle à savoir. N'en voulant pas démordre, Morlot se présenta un jour à la légation de Portugal. Le ministre était absent, il fut reçu par un des secrétaires.

— Monsieur, lui dit Morlot, c'est une mission bien délicate et secrète que j'ai l'honneur de remplir auprès de vous. Une famille française des plus honorables désire avoir des renseignements sur une famille portugaise, la famille de Rogas.

— La maison de Rogas, répondit le secrétaire, compte parmi les plus illustres de Portugal ; les Rogas ont rendu de grands services à mon pays. Mais nul mieux qu'un

mcmbic de celle famille, justement honorée, ne pourrait vous fournir les renseignements que vous me demandez. Gela vous serait facile, car vous pourriez vous adresser à M. le comte de Rogas lui-même, qui est actuellement à Paris.

— Ah! fit Morlot jouant la surprise, M. le comte de riogas est à Paris?

— Depuis quelque temps déjà.

— Pardon, monsieur, est-il indiscret de vous demander si vous connaissez personnellement M. le comte de Rogas ?

— Nullement, monsieur. Je connais personnellement M. le comte de Rogas, et j'ai quelquefois le plaisir de le voir ici.

Morlot était très-ému.

— Vous m'avez donné un excellent conseil, monsieur, dit-il, je vous remercie; si on le juge nécessaire, j'aurai l'honneur de faire une visite à M. le comte de Rogas,

— Vous serez bien reçu.

— Voulez-vous avoir l'obligeance, monsieur, de me donner son adresse?

Le secrétaire ouvrit un cahier, chercha un instant et répondit :

— M. le comte de Rogas demeure chez son parent, M. le comte de Montgarin, rue d'Astorg...

— Merci, monsieur, dit tranquillement Morlot. Cependant il venait d'éprouver une déception. Quand le secrétaire lui avait dit qu'il connaissait per-

sonnelleiTient le comte de Rogas, i! s'était tout de suite imaginé qu'il s'agissait d'un autre personnage que l'homme suspect dans lequel il voulait voir un complice de Sosthène de Perny.

Il n'avait plus rier à demander. 11 se leva, salua le secrétaire et se retira.

— Ah! çà, pensait-il, qu'est-ce que tout cela veut dire? J'ai beau chercher, aucune clarté, aucune lueur n'apparaît. Loin de là, à mesure que je fais un pas en avant, l'obscurité, au contraire, s'épaissit autour de moi... Voyons, est-ce que je n'ai plus de jugement? Est-ce que je manque de conception? Pourtant, je l'ai vu, ce comte de Rogas, je l'ai vu! Non, non, je n'ai pu me tromper à ce point... Autant vaudrait dire que je vois noir ce qui est blanc et rouge ce qui est bleu... Allons donc, je suis toujours Morlot, je n'ai pas perdu le regard et le flair du policier!... C'est le comte de Rogas! soit, je le veux bien. Mais j'ai ma conviction et personne ne la détruira : tout comte qu'il est, cet homme est un affreux scélérat !

Morlot couchait rarement rue Rousselet; mais il déjeunait et dînait assez régulièrement avec Gabrielle. Celle-ci allant chaque jour à l'hôtel de Coulange, Morlot pouvait correspondre facilement avec Jardel, sans faire soupçonner sa présence à Paris.

En sortant de la légation de Portugal, Morlot se dirigea vers la rue Rousselet, tout en se livrant à ses réflexions. Il y arriva vers cinq heures. Gabrielle était rentrée depuis un instant. Déjà la table était mise; mais le dîner, qu'on prenait le plus souvent chez un traiteur de la rue de Sèvres, ne devait être apporté qu'à six heures.

— Je ne vous attendais pas si tôt, dit Gabrielle ; mais si vous êtes pressé...

— Nullement, répondit Morlot ; je viens de bonne heure] avec l'intention de rester toute la soirée avec vous.

— C'est me faire un grand plaisir, mon ami. Je voisj

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que vous n'êtes pas content ; je connais depuis longtemps ce mouvement de vos sourcils et ces plis sur votre front.

— C'est vrai, Gabrielle, je ne suis pas content.

— Ainsi vous continuez à ne pas être heureux dans vos recherches?

— Ah! ne m'en parlez pas, Gabrielle, j'enrage... Au "ieu d'avancer, je recule.

— Vous voulez aller irop viu, mon ami ; rappelezvous votre patience d'autrefois.

— Vous avez raison, je ne devrais pas oublier que pendant sept longues années... Mais que voulez-vous, je ne puis pas changer ma nature. Quand je me vois impuissant, tout mon sang bout dans mes veines, et ce que j'éprouve est une véritable torture. Tenez, Gabrielle, parlons d'autre chose. 11 n'y a rien de nouveau à l'hôtel de Coulange?

— Rien. Le marquis ne se ressent plus de sa chute; la marquise est toujours fort triste; pourtant elle est tranquille depuis que Jardel est là; celui-ci joue parfaitement son rôle, et le marquis l'a déjà pris en amitié.

— Et M. le comte de Montgarin?

— On le considère absolument comme s'il était déjà le mari de Maximilienne. Je ne vous ai pas dit que le marquis avait eu l'intention d'avancer les deux mariages.

— Eh bien?

— Maximilienne et Eugène ont déclaré qu'ils voulaient attendre jusqu'à l'époque qui a été antérieurement fixée.

— Ah' ils ont bien fait! s'écria Morlot, dont le regard avait des lueurs étranges.

— C'est après-demain que la famille part pour Cois»

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lange, reprit Gabrielle; M. de Montgarin ira les lejoin dre dans quelques jours.

— Avec son cousin, le comte de Rogas?

— Non, M. de Rogas n'a pu accepter l'invitation qui lui a été faite; des affaires importantes réclament sa présence à Lisbonne.

— AhîfitMorlot.

H reprit après un court silence :

— Naturellement, Gabrielle, vous parlez avec maaame la marquise?

- Non, répondit-elle, je reste à Paris.

— Vous restez !

— Oui, pour être près de vous. D'ailleurs, ma présence n'est pas utile à Goulange; et puis je ne pourrais pas rester longtemps au château; M. de Sisterne doit y passer presque toute la saison avec sa sœur et sa nièce. Qui sait, mon ami, vous aurez peut-^être besoin de mo,? Oui, je puis vous servir, ne serait-ce qu'en vous instruisant de ce qui se passera à l'hôtel de Goulange en l'absence des maîtres.

— Vous avez raison, Gabrielle, vous faites bien de rester.

— Au mois de juillet, si c'est possible, nous irons voir Mélanie ensemble; et alors, si vous croyez ne plus avoir besoin de moi à Paris, je resterai à Chesnel.

Morlot resta un instant pensif, la tête dans ses mains. Puis, se redressant brusquement :

— Gabrielle, dit-il, c'est entendu; au mois de juillet, plus tôt peut-être, nous irons voir Mélanie. Mais je ne resterai que deux ou trois jours à Chesnel et je vous y laisserai.

— • Vous save^ donc que vous serez forcé de revenir si vile à Paris?

— Gubiielle, je ne reviendrai pas immédiatement à Paris.

— Où donc irez-vous?

Les yeux de Morlot brillèrent comme des tisons.

— J'irai faire un voyage d'agrément en Portugal, réj:ondit-ii.

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