LE RENDEZ-VOUS
L'été est passé. Pendant son long séjour au château, la tranquillité delà famille de Coulange n'a pas été troublée. Cependant les craintes de la marquise ne se sont pas dissipées; elle garde ses appréhensions. Maximilienne aussi a des heures de tristesse et est souvent inquiète : elle n'a pas oublié les paroles menaçantes de la dame inconnue.
Notons, en passant, que Jardel a admirablement profité des leçons que lui adonnées Nicolas; il est devenu un excellent cavalier. Maintenant, quand il plaira au marquis de faire une promenade à cheval, son fidèle serviteur Firmin pourra le suivre.
Il y a deux mois que la famille de Coulange est de retour à' Paris. Nous touchons aux derniers jours d'an» tomne.
Ancune fête ne sera donnée à l'hôtel de Coulange. La marquise l'a annoncé.
— Voilà qui est singulier, disent beaucoup de gens; on
ne croirait guère que M. et madame de Goulange sont à la veille de marier leur fils et leur fille.
Gabrielle a passé trois mois à Chesnel, près de son amie Mélanie. Elle est revenue à Paris et a repris possession de son petit logement de la rue Rousselel.
Tout en continaant de surveiller l'habitation du comte de Montgarin, l'inspecteur de police Mouillon, sur le conseil de Morlol, a repris son service à la préfecture.
José Basco, Sosthène de Pernyet Armana Des Giolles sont aussi de retour de leur voyage en Allemagne. Nous saurons bientôt s'ils ont ramassé sur les tapis verts, comme ils l'espéraient, la forte somme qui leur ôfait nécessaire pour combler le déficit de la caisse sociale.
De Perny et Des GroUes sont rentrés dans leur repaire au sommet de la butie Montmartre, et le noble comte de Rogas dans son appartement à l'hôtel Monlgarin.
Morlot, toujours paré du titre de baron de Ninville, est à l'hôtel Louvois. Il sait que la lutte va bientôt commencer et il se tient prêt pour la bataille.
Morlot a fait son voyage « d'agrément » en Portugal. 11 est resté six semaines et il est revenu satisfait de son excursion. Quelle importante découverte a-t-il faite? Jusqu'à présent, il n'a dit à personne, pas môme à Gabrielle, ce qu'il a appris et ce qu'il sait. Or, que sait-il? Une chose très importante pour lui. Il sait que le Portugais qui se fait appeler à Paris comte de Rogas n'est pas comte de Rogas, attendu qu'il n'existe plus de comte de Rogas en Portugal.
A environ cinquante lieues de Lisbonne, il y a un village et un vieux manoir fort bien conservé qui portent l'un et l'autre le nom de Rogas.
Après avoir recueilli à Lisbonne des renseigne t.ients qui, d6\k, l'avaient suffisamment édifié, Morlot se rendit
au village de Rogas. Il y resta huit jours, et il obtint, assez facilement, d'ailleurs, la permission de visiter le vieux châleau.
Ce qu'on lui avait appris à Lisbonne lui fut confirmé à Rogas.
Il n'y avait jamais eu, en Portugal, depuis plusieurs siècles qu'une famille de Rogas, et le nom s'était complètement éteint avec le dernier comte de Rogas, officier supérieur de marine, mort en mer, à bord du navire qu'il commandait. Le commandant de Rogas n'avait qu'une sœur née, comme lui, au château de Rogas. Celle-ci était décédée peu de temps après son frère. Des collatéraux, parents des de Rogas par les femmes, s'étaient partagé l'héritage du frère et de la sœur. Le châleau et le domaine de Rogas devinrent ainsi la propriété d'une communauté religieuse de femmes, dont une arrière-petite-cousine du feu comte de Rogas était la supérieure.
Morlot pouvait supposer que le faux comte de Rogas était au moins un des héritiers du commandant de Rogas; mais, après les renseignements précis qu'il se fit donner sur chacun de ceux-ci, il fut convaincu que le soi-disant comte de Rogas n'était autre chose qu'un -audacieux aventurier.
Comme on le voit, Morlot n'avait pas fait un voyage inutile. Quand l'idée lui était venue d'aller chercher au loin les renseignements qu'il ne trouvait pas à Paris, il avait donc été bien inspiré. Ah! cette fois, il était content et même fier de lui! Il pouvait s'écrier : « J'ai toujours le regard et le flair de l'agent de police ! »
Il ne s'était pas trompé; sous son masque hypocrfte li avait deviné l'aventurier. Et mieux que cela, n'avait-il pas dit tout do suite : C'est près du comte do Montgarin
qu'est le nœud de l'intrigae; c'est autour du fiancé de Maximilienne que s'agitent les ennemis de la famille do Coulange; et peut-être derrière lui qu'ils se cachent.
Toutefois. Morlot n'en était pas arrivé à ne pluo froncer SCS sourcils, ce qui indiquait chez lui le travail difficile de la pensée.
Il savait à quoi s'en tenir snr le comte de Rogas; c'était quelque chose, mais ce n'était pas assez. Dans les agissements de cet homme, il y avait un mystère. A tout prix il fallait le pénétrer. Pour le moment, il ne pensait pas à Sosthène de Perny ; il s'occuperait de lui plut tard.
Comme précédemment, le comte de Montgarin devenait pour lui un personnage énigmatique. Se crcyait-il réellement le parent du Portugais? Était-il la dape de ce misérable? Quel rôle jouait-il dans ce drame mystérieux et sombre? Etait-il un complice plus audacieux encore que les autres, ou bien était-il aussi une victime?
Vingt fois par jour, en proie à une grande perplexité, Morlot s'adressait ces questions sans y répondre. Il n'osdit pas se prononcer. L'énigme l'effrayait. En allant trop loin il avait peur de s'égarer. Plus que jamais il sentait la nécessité d'être prudent. Mademoiselle de Coulange aimait le comte de Montgarin; la fiancée défendait le fiancé, en le couvrant de son égide ; Maximilienne se dressait entre le comte de Montgarin et Morbt, comme autrefois la marquise entre lui et Sosthène de Perny.
Après tout, il n'avait qu'un doute. Avant d'accuser ce jeune homme, il devait être sûr, avoir des preuves. Il se rassurait, en se disant :
— J'ai encore plus de deux mois devant moi, car le ma' iage n'aura pas lieu avant le 25 février. D'ici là, j'ai le temps de savoir... D'ailleurs, s'il le faut absolument.
.r uaron de Ninvillc fera une visite au comte de Montg.'irin. Alors, quand je le tiendrai sons mon regard, il faudra que je sache ce qu'il est, ce qu'il pense, ce qu'il veut. Dans tous les cas, mademoiselle Maximilienne ne le mariera pas sans mon consentement ; je veille sur son bonheur comme sur celui des autres. Je n'ai qu'un mot à dire pour empêcher le mariage.
En somme, si Morlot n'avait pas deviné pourquoi on avilit tenté d'assassiner le marquis; s'il en était encore à se demander quel but voulait atteindre le faux comte deRogas, de complicité avec Sosthène de Perny, il commençait à avoir la certitude que le mariage de mademoiselle de Goulange avec le comte de Montgarin était l'acte principal du drann mystérieux qui déroulait depuis un an ses péripéties, et dont lui, Morlot, était devenu un des acteurs.
Les choses en étaient là lorsque la situation changea subitement.
De grandes affiches, apposées sur les murs de Paris, annonçaient le premier bal masqué qui a été donné au nouveau grand Opéra, cette huitième merveille du monde.
Lors de l'incendie qui détruisit complètement la salle de la rue Le Peletier, le magnifique monument édifié sur les plans de l'architecte Garnier n'était pas encore terminé. Aussitôt on redoubla d'activité afin d'achever rapidement les derniers travaux. En attendant, l'Académie nationale de musique dut se réfugier salle Ventadour, ancien Opera-Italien, et ce n'est que plus d'un an après l'incendie qu'elle put prendre possession du superbe monument élevé en son honneur. Enfin, l'art avait un temple digne de lui, et Paris et la France comptaient une merveille de plus.
Les bals masqués à l'Opéra avaient été supprimés. Le
public réclamait. Après avoir longtemps hésité, la direction décida enfin qu'il y aurait chaque année quatre bais masqués au grand Opéra.
Comme nous venons de le dire, le premier bal était annoncé par de nombreuses affiches. Le célèbre Strauss devait conduire l'orchestre.
Un jour, Eugène et Ludovic causaient ensemble. Comme toujours, Eugène se contenkiit de répondre brièvement aux paroles que son futur beau-frère lui adressait. La conversation languissait. Pour la ranimer le comte de Montgarin trouva facilement un autre sujet.
— Monsieur Eugène, dit-il, vous devez savoir que, samed' prochain, il y a bal masqué à l'Opéra?
— Oui, tous les journaux en parlent.
— C'est un véritable événement. Gela se comprend : c'est le premier bal masqué au nouvel Opéra. On prétend que tout ce qu'on a vu jusqu'à ce jour sera surpassé. Ce sera féerique. Il y aura foule. Tout Paris voudra admirer ces merveilles. Sans aucun doute le coup d'ceil sera magnifique; ce sera curieux à voir.
— Pour ceux qui recherchent ces sortes de spectacles.
— Est-ce que vous n'irez pas, samedi, passer une heure ou deux à l'Opéra?
— Je n'en ai pas l'intention.
— Je me serais fait un plaisir d'y aller avec vous.
— Un bal public, masqué ou non, pas plus à l'Opéra qu'ailleurs, n'a aucun attrait pour moi.
— En ce cas, monsieur Eugène, n'en parlons plus,
— Et puis, je n'aime pas assez les foules pour aller me perdre dans une cohue!
— Vous Jevez avoir raison, et je m'incline devant ; votre sagesse et votre dédain des plaisirs bruyants.
— On peut avoir raison aussi avec d'autres idées que les miennes. Ctiacan a le droit d'avoir ses goûts et de chercher les plaisirs qui lui conviennent, les amusements qui lui plaisent. Quand on veut la liberté pour soi, il faut la laisser aux autres. Mais si vous avez le désir d'aller au bal de rOpéra,il ne faut pas que ce soit moi qui vous en empêche, monsieur de Montgariu.
— Oh! je n'y tiens pas du tout, je vous assure, répondit Ludovic.
Et ils parlèrent d'autre chose.
Le soir, José Basco demanda à M. de Montgarin :
— Eh bien, mon cher Ludovic, irez-vous samedi au bal de l'Opéra avec le comte de Coulange?
— Non, nous n'irons pas au bal de l'Opéra.
— Ah! ah! fît José.
Il dissimulait sa contrariété.
— Vous avez tort, mon cher comte, reprit-il, car ce sera fort intéressant, et je suis sûr que si vous aviez proposé au comte de Coulange d'y aller avec lui...
— J'ai fait cette proposition à Eugène.
— Et il n'a pas accepté?
— Sans doute, puisque samedi nous n'irons pas au bal de l'Opéra. Ah! çà, deRogas, vous teniez donc beaucoup à ce que nous illions à ce bal, le comte de Coulange et moi?
— Moi? pas le moms du monde!
— Pourtant...
— Qu'est-ce que cela peut me faire, que vous y alliez ou que vous n'y alliez point? Absolument rien. Jeme suis promis de voir ce bal, j'irai certainement samedi à l'Opéra; il m'aurait été agréable de vous y rencontrer, ainsi que le comts de Coulange, voilà tout.
Un instant après, seul dans sa chambre, José Basco se disait :
— Diable, diable, voilà encore une difficulté que je n'avais pas prévue. Tout est préparé pour samedi et nous n'avons pas de temps à perdre. Il faut trouver le moyen de forcer le comte de Coulange à aller au bal de l'Opéra.
Le samedi matin, comme Eugène passait rue de Tournon, se rendant à l'École des mines, une vieille femme, velue de noir, enveloppée d'un grand manteau, dont le capuchon rabattu lui cachait presque entièrement la figure, l'accosta tout à coup.
Croyant avoir affaire à une mendiante, le jeune bomme mit sa main dans sa poche pour y prendre une pièce de monnaie.
— Vous êtes monsieur le comte de Coulange? lui dit la vieille.
— Oui, répondit Eugène étonné, que me voulez-vous? Alors la vieille femme sortit une de ses mains d'un pli
du manteau et, tendant une lettre au jeune homme :
— Voici ce que je suis chargée de vous remettrCr Machinalement, Eugène prit la lettre.
La vieille se pencha vers lui, avançant la têie, et lui dit à voix basse, d'un air mystérieux :
— Soyez prudent et discret!
Sur ces mots elle s'éloigna rapidement, laissantle jeune homme immobile sur le trottoir, les yeux fixés sur l'enveloppe de la lettre, qui portait cette suscription : «Monsieur le comte Eugène de Coulange. » Au bout d'un instant Eugène releva brusquement la lête et murmnra :
— Qu'est-ce que cela veut dire?
Sa première pensée fut qu'il agirait sagement en dé-
cliirantla missive, en la meltaut en morceaux avant de l'avoir lue. Déjà il la tenait entre le pouce et l'index de ses deux mains. INlais un sentiment de curiosité biea naturelle l'arrêta. ''
— Non, se dit-il, je veux savoir...
On est toujours attiré, entraîné par ce qui est mystérieux.
Tout en marchant, Eugène déchira l'enveloppe, déplia la lettre et lut les lignes suivantes :
« Monsieur le comte,
» Vous aimez mademoiselle EmmelinedeValcourt; sans aucun doute le bonheui de votre fiancée vous est cher. Si vous voulez conjurer un danger qui la menace, empêcher un malheur qui vous frapperait tous les deux comme un coup de foudre, trouvez-vous ce soir au bal de l'Opéra, à minuit devant le foyer. Là, vous rencontrerez une personne qui désire vous être utile et qui vous dira ce que vous devez faire.
» A ce soir, à minuit.
» Soyez prudent et discret.