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SECRET A VENDRE

Ému, étonné, étourdi, le comte de Coulange se laissa emmener sans avoir eu le temps de réfléchir.

Comme ils descendaient les premiers degrés du grand escalier, la dame masquée se serra tout à coup contre lui.

— Le voilà, dit-elle d'une voix étouffée; il m'a vue, il m'a reconnue, fuyons! fuyons I

Ils descendirent rapidement.

— Par ici, dit la dame, dès qu'ils furent sur la place. Et, presque en courant, elle l'entraîna dans la rue

Auber. Au bout d'un instant elle s'arrêta près d'une voiture de maître. Le cocher, coiffé d'un chapeau galonné et orné d'une cocarde rose, était sur son siège. Le valet de pied, enveloppé dans son long manteau noir, dont le collet relevé lui cachait entièrement la figure, s'empressa d'ouvrir la portière du coupé.

La dame s'élança dans la voilure. Le jeune homme restait immobile sur le trottoir, se demandant s'il devait Ou non accom.pagner l'inconnue. Celle-ci devina son hésitation, et elle lui dit vivement :

— Mais venez donc, monsieur le comte, venez donc. Eugène n'hésita plus. 11 prit place dans le coupé. Après avoir refermé la portière, le valet de pied

grimpa lestement à côté du cocher. Aussitôt, celui-ci toucha de la mèche de son fouet le flanc du cheval, qui partit comme un ti-ait.

Vingt minutes après la voiture s'arrêta.

— Nous sommes arrivés, dit la dame masquée.

Elle ouvrit elle-même la portière et mit pied à terre sans attendre l'aide du laquais; à son tour Eugène sauta sur le trottoir, puis il jeta autour de lui un regard rapide.

La nuit était c'aire et étoilée ; la lune venait de se lever. Il put voir à droite et à gauche de la chaussée de grands arbres, des murs de clôture, des grilles, de loin en loin quelques toits et des façades blanches de maisons. Toutefois, il ne reconnaissait point l'endroit où il était.

[.'inconnue prit son bras, en lui disant :

— Monsieur le comte, nous sommes à Neuilly, boulevard Bineau, et voilà ma maison.

Elle lui montrait, au milieu d'un jardin, une vilia

d'assez belle apparence dont les quatre fenêtres du premier étage étaient éclairées.

Une petite porte pratiquée dans le mur de clôture, à côté de la grille, venait de s'ouvrir devant eux. Ils entrèrent dans le jardin et suivirent une large allée, bien sablée, qui les conduisit devant la maison.

— Je passe la première pour vous montrer le chemin, dit la dame, qui avait conservé son masque.

Eugène la suivit sans aucune espèce de défiance.

Dans le corridor, sur une console, elle prit un chandelier dont la bougie était allumée. Ils montèrent au premier étage. L'inconnue ouvrit une porte et fit entrer le jeune homme dans une petite pièce carrée, une espèce de boudoir, qu'une lampe de bronze éclairait.

— Veuillez vous asseoir, monsieur le comte, dit-elle; je vous prie de m'accorder cinq minutes pour me débarrasser de ce domino et mettre un vêtement plus convenable.

Sur ces mots elle disparut.

Resté seul, Eugène fit deux fois le tour de la chambre, puis il se décida à s'asseoir dans un fauteuil. Bien qu'il n'eût pas la pensée qu'on pouvait l'avoir attiré dans un piège, il éprouvait une vague inquiétude; sa poitrine était oppressée et il avait à chaque instant une sorte de frémissement nerveux. Il pensait à Emmeline et à ces papiers mystérieux qui pouvaient être un obstacle à son mariage, c'est-à-dire détruire son bonheur et celui de mademoiselle de Valcourt.Il ne doutait pas qu'ils n'existassent, car il ne voyait point que la dame masquée pût avoir un intérêt quelconque à le tromper. D'ailleurs, ne l'avait-elle pas amené chez elle pour lui faire la terrible révélation?

Quel secret renfermaient donc ces papiers, dont il ve-

nait d'apprendre l'existence d'une façon si étrange? Dans la voiturp, il avait vainement tourmenté sa pensée pour essayer de deviner. Ne trouvant rien, pas même une supposition plus ovi moins vraisemblable, il se demandait avec anxiété :

— Que vais-je apprendre?

Il entendait marcher, le bruit de portes qu'on entr'ouvre et qu'on ferme; il lui avait même semblé percevoir des chuchotements venant d'une pièce voisine. Mais il n'y avait rien dans tout cela qui Tût de nature à l'elTrayer. D'ailleurs, le comte de Goulange était plein de bravoure, et même en face du danger il n'était guère accessible à la peur. Et puis, quelle crainte pouvait-il avoir? N'était-il pas àNeuilIy chez une femme du monde, une comtesse ?

— Il me semble qu'elle est longtemps à venir, se ditil. Elle m'a demandé de lui donner cinq minutes... Il est vrai que pour une femme cinq minutes sont un bon quart d'heure. Attendons.

Soudain, une porte qu'il n'avait point remarquée s^ouvrit du côté opposé à celle par laquelle il était entré, et un homme de haute taille, vêtu de noir, ayant le visage masqué, parut sur le seuil.

Eugène laissa échapper un cri de surprise et, d'un seul mouvement, se dressa sur ses jambes.

— Unhomme, un homme masqué! s'écria-t-il. Ah! çà, mais 011 suis-je donc ici?

L'homme avait refermé la porte.

— Vous le savez bien, répondit-il d'un ton narquois, CD avançant dans la chambre, vous êtes chez la belle comtesse au domino rose.

Puis, changeant de ton, il ajouta :

— Jeune homme, nous allons causer ensemble.

— Ah! \c comprends ! exclama Eugène, je suis tombé dans un guét-apens. Infamie!

— Permettez, cher monsieur, répliqua l'individu, vous ôlct-yeuu ici librement.

— Parce que, naïf et crédule, je me suis laissé prendre au piège qu'on m'a tendu.

— Vous voulez faire allusion, sans doute, à la promesse qu'on vous a faite de vous dire ce que contiennent certains papiers. Prenez patience, monsieur, nous parlerons de cela tout à l'heure.

Le jeune comte haussa les épaules et eut un regard de mépris.

— ^, Je commence par vous dire, reprit l'autre, que vous ne devez pas vous effrayer.

— Et moi je m'empresse de vous répondre que je n'ai pas l'habitude d'avoir peur.

— On peut avoir peur sans cesser pour cela d'être brave. Mais, je vous le répète, n'ayez aucun effroi, je n'en veux pas à votre vie.

— Alors, je comprends: c'est l'argent quej'ai sur moi, jnia montre et les diamants qui attachent ma chemise que vous voulez. Alors, je suis dans une caverne de voleurs. Allons, je suis sans arme, je ne me défendrai pas, dépouillez-moi vite, que je puisse m'éloigner de ce lieu où j'étouffe , oij mon cœur se soulève de dégoût.

L'homme masqué eut un petit rire sec qui ressemblait là un bruit de crécelle.

— Eh bien, fît Eugène, qu'attendez- vous?

— Jeune homme, répondit l'individu, je n'en veux pas plus à vos bijoux qu'à votre vie...

— Enfin, que me voulez-vous ? s'écria Eugène avec impatience.

— Ne vous ai-je pas dit que nous allions causer ensemble?

— Oui, mais que signifie cette mascarade?

— Je vous ferai remarquer que nous sommes dans la période du carnaval où le masque est admis. Allons, monsieur, ne vous gênez pas, faites comme moi, asseyezvous.

En parlant, l'homme s'était installé dans un fauteuil, près de la table oii était posée la lampe. Voyant que le jeune homme restait debout :

— Eh bien, fit-il, est-ce que vous ne vous asseyez pas?

— Je me trouve bien ainsi, répondit Eugène, en se plaçant en face de l'inconnu et en croisant ses bras sur sa poitrine.

— A votre aise. Maintenant, si vous le voulez bien, cher monsieur, notre conversation va commencer.

— Et s'il ne me plaît pas de vous écouter?

— Vous m'entendrez quand môme; j'ai à vous dire certaines choses qui vous forceront à ouvrir vos oreilles.

Eugène jeta un regard sur la fenêtre, puis du côté de la porte. L'homme devina sa pensée.

— Je dois vous prévenir, dit-il, que, pour le moment, vous êtes mon prisonnier; vous ne pourrez sortir d'ici qu'avec mon autorisation. Je n'ai pas besoin d'ajouter que les portes sont fermées et gardées. Inutile de crier, d'appeler. Ce quartier, paisible l'été, est l'hiver presque désert, surtout à cette heure de la nuit. Il ne passe pas de gendarmes sur le boulevard Bineau. Êtes-vous enfin disposé à m'écouter?

— Non. Je ne veux pasentendrelesparoles d'un homme qui se cache sous un masque, probablement parce qu'il a peur de montrer son visage en pleine lumière.

D'un mouvement brusque l'inccnnu arracha son masque qu'il jeta sur le parquet.

— Eh bien,êtes-vous satisfait? fil-il.

— Oui, répondit Eugène.

Il regardait avec un mélange de curiosité et de dédain la face terreuse de l'individu, son front chauve couvert de rides profondes, sa barbe blanche et ses yeux éraillés, luisants, qui lançaient des éclairs fauves.

— Maintenant, que vous m'avez bien regardé, dit Thomme, vous devez être convaincu que vous ne me connaissez pas, que vous ne nravez jamais vu. Gomme vous le voyez, cher monsieur, je ne m'étais pas caché parce que je craignais de vous montrer mon visage.

Le comte de Coulange approcha un fauteuil de la table, s'assit tranquillement et dit :

— Je vous écoute.

— A la bonne heure, fit l'inconnu, voilà qui prouve que vous êtes brave.

11 resta un moment silencieux et reprit :

— Monsieur le comte de Coulange, il s'agit d'une affaire que j'ai à vous proposer.

— Une affaire?

— Un marché, le mot est plus juste.

— Je ne vois pas quelle affaire je puis traiter, quel marché je peux faire avec un homme que je ne connais pas.

— Oh ! pour ceci mon nom importe peu ; néanmoins, je veux bien vous dire queje me nomme Jacques Dailleul. On vous a parlé de papiers où se trcuve un secret trèsprécieux. On ne vous a point trompé, on vous a dit la vérité. Ces papiers existent, ils sont en ma possession; c'est par un hasard des plus singuliers qu'ils sont toinbés entrâmes mains.

— On m'a dit aussi que ces papiers pouvaient empêcher un mariage.

— Le vôtre avec mademoiselle Emmeline de Valcourt. On vous a encore dit la vérité.

— Non, non, répliqua le jeune homme avec force, c'est impossible, je ne vous crois pas; aucune puissance humaine ne peut m'empêcher d'épouser mademoiselle de Valcourt.

— Alors, comment monsieur le comte de Goulange, qui est sensé, qui a l'habitude de réfléchir, de calculer, s'explique-t-il la lettre qu'il a reçue, la scène dans la loge, sa présence ici, en face d'un inconnu qui lui dit : J'ai en ma possession des papiers très précieux, lesquels renferment un secret, qui, s'il est révélé, empêche votre mariage? Voyons, vous n'admettez pas que j'aie pris tant de peine à vous faire venir dans cette maison pour me donner seulement la satisfaction de vous regarder.

Ces paroles ne permettaient pas de réplique, Eugène eut une sensation douloureuse et sa tête s'inclina sur sa poitrine. Mais, se redressant aussitôt :

— Vous pouvez parler, dit-il d'une voix ferme; quelle chose épouvantable révèlent ces terribles papiers?

— Doucement, doucement, n'allons pas si vite et procédons par ordre. Avant tout, cher monsieur, il faut que nous nous entendions...

— Oui, jecomprends, l'interrompit Eugène, vous voulez me vendre ces papiers. Soit. A quel pris les estimezvous?

— Pour les posséder, pour anéantir le secret, le marquis de Goulange donnerait toute sa fortune.

Le jeune homme fit un bond sur son siège.

— Mais, continua l'individu, qui avait déclaré se nom-

mer Jacques Bailleul, je m'empresse de vous dire que les papiers ne sont pas à vendre.

— Alors pourquoi m'avoir attiré ici? Que me voulezvous? N'avez-vous pas parlé d'une affaire, d'un marché?

— Parfaitement. Et c'est bien un marché que nous allons faire.

— Expliquez-vous donc.

— Ce que je veux faire acheter au comte de Goulange, c'est le secret; ce que je veux lui vendre ensuite, c'e^t le silence qui sera gardé afin qu'il puisse épouser mademoiselle de Yalcourt.

— Combien dois-je acheter le secret? Combien vendez-vous votre silence?

— Le secret vaut deux cent cinquante mille francs el le silence une pareille somme.

Eugène fil un mouvement brusque et laissa échapper une exclamation.

— Je ne me suis pas trompé, pensa-t-il, je suis réellement tombé entre les mains d'affreux scélérats.

Redevenant aussitôt maître de lui :

— Ce n'est pas donné, répliqua-t-il.

— Un comie de Goulange n'est pas un petit négociant, un petit propriétaire ou un petit rentier, reprit Jacques Bailleul, je ne demanderais certainement pas à l'un ou l'autre de ceux-ci ce que je peux exiger du comte de Goulange. J'ai fixé mes prix pour qu'ils soient en rapport avec votre forUme.

— Vous me croyjz donc bien riche?

— Dame., vous n êtes pas pauvre, vous pouvez donner cinq cent mdle francs plus facilement que beaucoup d'autres dix uv.Wc. Vous possédez au bord de l'Allier une terre magnifique, d'un grand rapport, qu'on appelle, je

crois, Ghesnel.En outre, vous avez à laBanquede France, tant en numéraire qu'en valeurs mobilières, environ deux millions. Vous voyez que je suis parfaitement ren seign-d'.!! y a seize ou dix- huit mois que le marquis de Goulange vous a fait entrer en possession de cette fortune. C'est un legs que vous a fait en mourant une vieille tante du marquis, la duchesse de Ghesnel-Tanguy. Or, bien que vous ayez votre maison à vous, vos gens, votre voiture, vos chevaux, comme vous ôtes un jeune homme modèle, qui pensez beaucoup plus à travailler qu'à vous amuser, j'estime que vous ne dépensez pas ie sixième de vos revenus. Donc, je considère que cinq cent mille francs pour vous sont une bagatelle.

Le jeune homme était stupéfié.

— Qui donc est cethomme? se demandait-il. Comment peut-il être si bien instruit?

— Eh bien, reprit Jacques Bailleul, reconnaissez-vous que la somme n'est pas exagérée?

— Je n'ai pas à discuter, répondit Eugène froidement; vous me faites une proposition, je suis libre, je pense, de l'accepter ou de la repousser.

— Oh! parfaitement.

— Mais du moment qu'il s'agit d'un marché à faire entre nous, il me semble que je ne puis m'engager à payer le prix demandé par le vendeur avant de connaître la marchandise qui est à acheter.

Jacques Bailleul resta un moment silencieux, interrogeant du regard la physionomie du jeune homme. Mais Eugène savait admirablement se contenir; il gardait son attitude calme et sur son visage pas un muscle ne s'irritait.

— Au fait, vous avez raison, répondit l'homme, et je ne vois aucun inconvénient ^ vous livrer d'avance le secret.

— Eh bien, quel est ce secret si terrible? L'homme continuait à le regarder fixement.

— Cher monsieur, dit-il d'une voix qui sonna comme un cuivre, vous n'ôles pas le fils du marquis de Coulange.

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