I.MRODDCTIOM. /l
inent approbative, je vois avec plaisir que ce crime ne trouve pas entièrement grâce à vos yeux , et que vous qualifiez de scélérat l'homme assez vil , assez infâme pour jeter l'adultère au sein d'un ménage et glisser parmi les enfans légitimes des bâtards, ou plutôt des voleurs qui partagent plus tard avec les héritiers naturels un héritage auquel ces derniers seuls avaient droit.
— Je vois malheureusement cela tous les jours, dit le notaire.
M. Tripoil , qui depuis quelque minutes seulement avait saisi le fil de la discussion , jugea qu'il était convenable , comme représentant du ministère public, de jeter le poids de sa parole dans l'un des bassins* de
72 • INIKODI T;| |(K>i.
la balance, qui vacillait encore incerlaineentre les deux adversaires.
— 11 fallait des garanties à la société ! dit M. Tripoil d'un ton naz illard , il fallait que la plus sacrée des institutions humaines, le mariage, fût déclarée inviolable, et demeurât placée éternellement sous la protection et la sauve-garde, j'oserai même dire sous l'égide formidable de la loi!... Oui, messieurs!... voilà pourquoi nous avons sagement inséré dans le Code pénal cet indispensable et terrible paragraphe , qui dans une législation aussi douce que la nôtre remplace les effrayans supplices que les anciens Romains infligeaient à l'adultère et qui répugneraient aujourd'hui à nos mœurs épurées par le christianisme et la civihsation.
M. Tripoil fut obligé de rompre par le
INTIVODlCnOiN. 75
milieu sa longue période , car la respiration lui manquait , et son visage bleuissait comme celui d'un homme qu'on étrangle.
Il reprit haleine et continua :
— Je disais donc que le plus sublime des articles du Code pénal est l'article 324 , paragraphe 2, qi]ii, sans tirer hors du fourreau le glaive de la loi pour châtier un crime que l'empereur Auguste punissait de la mort, suspend néanmoins par un cheveu l'épée tranchante de Damoclès sur le front de l'épouse adultère et de son téméraire complice, en abandonnant, pour ainsi dire, leur existence à la fureur de l'époux outragé, qui, s'il les frappe Tun et l'autre dans la consommation du crime, n'est passible d'aucune peine... ouf!
M. Tripoil suait à grosses gouttes, et sa
/ • * liMHODlCTlOIN.
voix devenait rauque et voilée de ialigue.
— J'ai toujours professé la plus sincère admiration pour le susdit paragraphe , dit M. Turpin.
— Et moi, messieurs, ajouta M. d'Ilervilly d une voix énergique et grave, je voudrais pouvoir rayer à tout jamais du Code pénal ce dangereux article qui promet Timpunité à rhomicide, et sanctifie le poignard dans les mains de laveugle colère!... Eh! croyez-vous , messieurs , que sans l'épouvantable privilège qu'assure au mari ce paragraphe 2 que vous admirez tant, croyezvous qu'il se trouverait en France un homme assez violent, assez peu maître de son bras, pour immoler à la fois deux têtes que les apparences peut-être accusent et qui ne sont pas coupables, ou dont le crime
IISTKODLCTION. iî)
quoique affreux et punissable ne mérite pourtant pas l'écliafaud !...
En effet, dit M. Turpin , déployant un large mouchoir à carreaux , tout nuancé de tabac , tuer deux créatures de Dieu pour cela , pour. .. c'est un peu rude !
— C'est avoir la main leste ! ajouta madame Turpin. - ^
— On voit bien, messieurs, que vous avez fait le Code ! poursuivit tristement madame Tripoil. Quant à moi, je n'ai jamais été partisan de ce vilain article qui vous donne à vous, messieurs, droit de vie et de mort sur nous autres pauvres femmes qui sommes toujours les victimes !
— En vérité, ma chère, dit madame W ilson qui s'était jusqu'alors renfermée dans sa pruderie anglaise , sans daigner prendre
7<) IMUODUCTIOiN.
part à celle discussion quelle Irouvint (l'une nature un peu choquante, est-ce que vous avez une loi qui permet à un mari de tuer sa femme?...
— Oui , madame , s'empressa de répondre M. Turpin , mais seulement en cas d'adultère et de flagrant délit; cas rare, par bonheur. ,
— Oh ! oh ! oh ! mais c'est une chose affreuse, horrible, féroce! soupira madame Wilson, en joignant les mains. Oh! ce n esl pas en Angleterre qu'on souffrirait une loi pareille !
— Mille' pardons , madame, repartit le comte de Lonender à demi-voix , la même 4oi existe en Angleterre, à fort peu de chose près, ainsi que dans presque tous les pays du monde; ce qui prouve, madame,
INTRODICTION, 77
que la civilisation a beaucoup à faire encore chez nous comme partout ailleurs.
— Ah ! mon Dieu ! dit l'Anglaise en tressaillant, si j'avais su cela, je ne me serais jamais mariée!
Cependant le débat redoublait de fougue et de chaleur, depuis que M. Tripoil était venu prêter à Tavocat époumonné l'appui de son éloquence cicéronienne.
— Mais alors, monsieur, disait Derboî tout hors d'haleine, si vous contestez au mari le droit de se venger lui-même lors* qu'il trouvera sa femme dans les bras d'un homme, il faudra donc que l'offensé dévore silencieusement sa honte et demeure là , paisible et les bras croisés, tandis qu'on lui ravit l'honneur!... Eh bien ! monsieur, abolissez plutôt le mariage , puisque ce
n'est plus aloi's qu'une espèce (Je pi'oslitiUion légale, un manteau commode dont s'enveloppe une femme pour se livrer sans péril et sans cnme a toute son mtemperance î
puisqu'une épouse adultère pourra marcher le front haut sans avoir rien à redouter de l'époux qu'elle brave et de la vengeance des lois!
— Permettez ! permettez , répliqua le ministère public avec un léger claquement de langue, en signe de désapprobation; vous allez trop loin, mon jeune ami, quand vous semblez vouloir faire entendre qu'une femme peut impunément tromper son mari. Une pareille insinuation, monsieur, si je ne la relevais pas, laisserait croire que nos législateurs, en rédigeant le Gode
pénal, ont omis un article important, et manifesté par là, monsieur
— Ah ! monsieur, je sais très-bien comme vous interrompit l'avocat.
— Permettez, permettez. Je disais donc qu'il semblerait par là que nos législateurs, en omettant de prononcer des peines contre l'adultère, ont manifesté pour ce crime une indulgence blâmable. Mais non, monsieur, non, le Code pénal est précis, clair, formel à cet égard. Voilà ses propres mots, article 337 : La femme convaincue d'adultère subira la peine de t emprisonnement pendant trois mois au moins et deux ans au plus,
— C'est le texte ! ajouta M. Turpin , le visage rayonnant de satisfaction; mais plus bas, il est vrai, nous lisons ce correctif :
INTIIODICTION.
Le mari restera le maître d'arrêter l'ejjet de cette condamnation, en consentant à reprendre sa femme,
M. Derbot haussa les épaules; M. d'Hervilly ne put s'empêcher de sourire.
— Mais ce n'est pas tout, monsieur, poursuivit le procureur du roi avec un air de triomphe, la loi vous donne aussi des armes contre le profanateur de votre couche; elle dit expressément, article 538 du même Code : Le complice de la femme adultère sera puni de l'emprisonnement pendant
le même espace de temps, et, en outre
— Eh pardieu! je sais mon Code, monsieur, interrompit l'avocat, perdant patience; et c'est parce que je sais mon Code, que la peine ne me paraît point égale au crime. En vérité, n'est-ce pas une pitié, une
INTRODICTION. 81
dérision , que de faire condamner à 100 fr. d'amende et 2,000 fr. au plus un homme
qui ma pris mon honneur! On envoie
au bagne celui qui force une porte pour me voler ma montre , et la loi n'estime mon honneur que 100 fr. et 2,000 fr. au plus!
— En effet, monsieur, dit froidement d'Hervilly, c'est bien peu! et la bonhomie d'un pareil article, lequel est sur la même page que ce terrible paragraphe 2 vraiment draconien , me paraît avoir quelque chose de souverainement grotesque.....
— Grotesque! répéta le procureur du roi , scandalisé.
— Oh! très grotesque, reprit en sej^ couant la tête M. d'Hervilly; car enfin,
ou votre honneur, comme vous l'appelez.
82 INTRODICTION.
vaul plus que tout ce qu'il y a cUor sur la terre , ou bien il ne vaut pas une seule goutte de sang humain; et lorsque votre Code ne prononce pas la peine de mort contre lepouse adultère et son complice, il me semble horriblement injuste , horriblement absurde, de laisser au mari qui n'est qu'un homme comme un aulre , sujet à l'erreur et au crime, le droit, le droit monstrueux de commettre un double homicide , et de se constituer à la fois juge et bourreau.
— Aimeriez-vous donc mieux, riposta Derbot avec une certaine aigreur , qu'en vertu d'un article additionnel on tranchât la tête aux adultères?
— Non! mais j'avoue qu'un pareil article, malgré toute sa barbarie , serait plus sage
IWTRODLCTIOU. 85
et moins dangereux que l'autre ; car du moins cet article ne serait pas une arme aveugle et meurtrière entre les mains d'un seul homme qui peut avoir un intérêt quelconque à verser un sang dont il n'aura pas
à répondre devant la loi! Du moins, il
y aurait jugement , sentence ; et la condamnation ne serait pas arbitraire et sans appel!
— Au fait! dit le procureur du roi, d un air capable , nos législateurs actuels n auraient pas tort peut-être, pour arrêter dans son cours le débordement de la licence, non, je crois qu'ils n'auraient pas tort de procéder au rétablissement de la loi Julia, cette fameuse loi qui punissait de mort l'adultère, et, le qualifiant de crime public, voulait que l'accusation en fût par consé-
^4 INTRODLCTIOW.
qiiout publique et pernn'se à tout le monde.
— Ah! bon Dieu! s'écria madauie Tripoil, visiblement émue, quel est donc le monstre qui a pu inventer une loi pareille ?
— C'est Tempereur Auguste, Madame, répondit le notaire.
— Ah ! monsieur Turpin , il n'avait pas d'entrailles !
— Calmez -vous, Madame, ajouta le notaire, en absorbant une large prise de tabac , il fut la première victime de cette loi , qui frappa ses propres enfans.
— Dieu est juste , monsieur Turpin.
— Ainsi donc, monsieur Tripoil, dit le comte de Lonender avec un sérieux imperturbable , vous êtes pour le rétablissement de la loi Julia'l N'aimeriez-vous pas mieux
INTRODICTION.
qu'on imitât Fenipereur Théodose, qui lit abandonner une femme convaincue d'adultère à la brutalité d'une populace féroce et lascive ?
— Fi! quelle horreur! s'écrièrent ensemble madame Turpin et madame Tripoil.
— Ho ! very shocking ! balbutia l'Anglaise en rougissant jusqu'au blanc des yeux.
Le procureur du roi témoigna par un signe de tête improbatif , qu'il ne goûtait pas le moins du monde la loi de l'empereur Théodose, et qu'il préférait un autre mode de répression plus effrayant à la fois et plus moral.
— Pencheriez-vous , continua M. de Lonender, pour le Code Spartiate , qui infli-,
86 INTKODlJCTrO>.
geait à ladultère^le même supplice qu'au parricide ?
— Non, monsieur le Comte , non, dit le magistrat d'un air sentencieux , c'était bon du temps de Lycurgue. Autres temps , autres mœurs! Je préfère de beaucoup la loi Julia,
— Ne pensez-YOus pas , monsieur, reprit gravement le comte, ne pensez-vous pas que pour inspirer à la débauche une frayeur salutaire, on pourrait procéder chez nous à la manière des vieux Saxons, qui brûlaient à petit feu la femme adultère, et sur ses cendres élevaient une potence où Ton attachait le complice?
Le procureur du roi demeurait la bouche ouverte, et comme pétrifié.
-**- Je pourrais bien encore, monsieur
Tripoil, vous offrir un supplice ingénieux qui fait honneur à la vieille Pologne, et qui, certes, est de nature à terrifier les imprudens qui seraient tentés de séduire une femme mariée. C'était là un supplice épouvantablement logique , et qui tranchait dans le vif toute liaison criminelle !
— Vous me faites frémir, monsieur le comte , dit madame Tripoil.
— Il ne serait pas nécessaire, monsieur , de déployer un pareil luxe de pénalités, reprit l'avocat dont la bile commençait à se refroidir; et pour mettre un frein à ladultère, qui fait chaque jour des pas de géant, il suffirait, je crois, den user à Tégard des femmes coupables de ce crime, comme jadis en Angleterre
— Et que leur faisait-on à ces pauvres
88 INTUODl]CTIO?(.
créatures? demanda madame Tripoil avec une inflexion dolente.
— On les défigurait, madame, en leur coupant le nez et les oreilles , repartit Derbot, dont le visage acariâtre s'illumina d'un malicieux sourire.
IMadame Tripoil laissa échapper un cri de saisissement.
— Monsieur!... bégaya-t-elle d'une voix tremblante, ce que vous dites là est horrible!... On ne devrait jamais plaisanter sur des choses aussi sérieuses !
— Je ne plaisante pas, madame, reprit l'avocat, dont les traits se rembrunirent tout-à-coup. Ce qu'une femme a de plus cher au monde, c'est la beauté de son visage, et je n'en connais pas une qui fût prêle à la Siicrifier pour un amant. Aussi ,
j'ai la conviction profonde que cette vieille loi anglaise, mise en vigueur parmi nous, ferait disparaître en moins d'une année l'adultère du sol de la France.
— Je ne crois pas , monsieur, dit flegmatiquement le comte de Lonender; personne en France ne gagnerait à cette loi , et beaucoup de femmes y perdraient leur nez.
Voilà tout.
— Pour ma part, ajouta le notaire, je donnerais volontiers mon vote au rétablissement de cette loi polonaise , qui me semble une vraie peine du talion. J'ai toujours été partisan de la peine du talion.
— Fi, Monsieur, dit madame Turpin.
— Toutes ces lois sont effroyables, continua M. d'Hervilly, el bien dignes vraiment des âges barbares qui les ont enfantées;
'W IINTKODinTION.
mais franchement , sans badinage, elles me paraissent infiniment plus justes, plus raisonnables, et surtout moins dangereuses que ce paragraphe de notre Code pénal, qui bouleverse tous les principes de justice et de législation , en conférant à Thomme offensé le droit exorbitant de se venger par ses propres mains , comme s'il n'y avait pas en France des tribunaux et des juges. Tous ces Codes féroces des anciens temps ne frappaient au moins que le crime en vertu d'une sentence publique, et l'accusé pouvait se défendre , sans craindre une exécution immédiate ; mais aujourd hui , dans notre France civihsée, unhomme,un simple citoyen , lorsqu'il est outragé dans son honneur conjugal, ou croit l'être, — car l'ivresse ou toute autre passion violente peut tromper
la vue — , eh bien! cet homme, ce mari qui soupirait déjà peut-être après le veuvage, n a qua prendre un poignard et tuer sa femme, accomphr même un double meurtre , sans qu'il lui en coûte un cheveu de la tête, ab' solument comme s'il avait tué dans un cas de légitime défense deux brigands qui lui mettaient le couteau sous la gorge
— Sans doute I monsieur, interrompit Favocat , il peut les tuer comme deux brigands ! comme deux assassins ! comme on tuerait enfin des loups enragés !
— Mais vous admettez , monsieur, qu'un homme peut être abusé par les apparences et massacrer, dans un moment de fureur et d'hallucination, deux personnes parfaitement innocentes qui n'auraient pas eu ia
92 INTKODLCTION.
moindre peine à se disculper, s'il leur eûl laissé seulement deux minutes.
— Mais il est impossible de se tromper à ces choses, monsieur, repartit Tavocat.
— Je pourrais vous citer des exemples, monsieur, qui prouvent que cette fatale erreur est malheureusement trop fréquente; mais supposons qu'en pareille circonstance Terreur soit impossible , qui vous dit que plusd une fois un homme pervers , plein de passions mauvaises, et voulant brisera tout prix le nœud d'un mariage qui le gêne, n'a pas conçu en silence et sans complice une infernale machination , et fait tomber une épouse innocente dans un affreux guetapens, pour se débarrasser d'elle
— Ah! monsieur, interrompit Derbot avec un sourire d'incrédulité sardonique ,
IINTRODUCTION. 95
depuis la construction de l'arche, pareil fait n'a pas été consigné dans les fastes judiciaires.
— La justice des hommes ne sait pas tout , monsieur , répliqua solennellement d'Hervilly. Ce que je viens de vous dire n'est qu'une hypothèse, une supposition romanesque, j'en conviens, mais qui pourtant n'a rien d'invraisemblable , de matériellement impossible? Il est vrai qu'un pareil cas échéant, il serait fort difficile d'en constater l'évidence et de convaincre pleinement un homme d'assassinat prémédité , quand la malheureuse femme n'est plus là pour faire éclater son innocence
— Encore une fois , Monsieur , reprit Derbot avec impatience, à quoi bon discuter un fait imaginaire qui ne s'est jamais
94 INTUODICTION.
présenté et qui ne se présentera jamais?
— Il s'est présenté , monsieur , interrompit le comte de Lonender d un accent de voix grave et profond, je vous donne ma parole d'honneur qu il s'est présenté, et moi-même j'en fus témoin ! . . . C'est une histoire effrayante et sombre , qui m'a long-temps poursuivi de lugubres souvenirs dans mes voyages lointains et plus d'une fois m'a fait dresser les cheveux sur la tête , à moi , qui pourtant ne suis pas visionnaire, et qui^ai vu de terribles scènes depuis quarante ans que je suis au monde.
L'air, l'accent, le regard du comte avaient quelque chose d'expressif, d'ému, qui fit courir un frisson dans toute l'assemblée.
— Oh! je vous en conjure , dit madame
INTRODUCTIOÎC. 95
Turpin, en se penchant a l'oreille de madame d'Hervilly, priez M. votre parent de nous raconter cette histoire. J'aime de passion les aventures tragiques.
— Cette histoire , monsieur, continua le comte , est vraie ! ce n'est point un roman fait à plaisir, bien qu'elle soit terriblement dramatique, et capable de rendre pâles à lout jamais les partisans de l'article 324 du Code pénal.
— Mon cher cousin , dit gracieusement madame d'Hervilly, faites-moi le plaisir, je vous prie , de nous raconter cette histoire , car toutes ces dames brûlent de l'entendre. N'est-il pas vrai, mesdames?
— Oui ! — oui ! — oui ! dirent tour à tour, avec un accent de curiosité enfantine, madame Turpin , madame Tripoil et la prude
96 IMRODICJIO^.
Anglaise, qui ajouta à demi-voix et pour l'acquit de sa conscience: « oui, pourvu quelle ne contienne rien de shocking. »
— Mais cette histoire est longue, ma chère cousine, dit M. de Lonender, et je ne puis en abréger les détails, sans la rendre ininteUigible et presque insignifiante.
— Ne passez rien, ne passez rien, monsieur le comte, s'écria madame Tripoil avec empressement.
— Mais je vous préviens, mesdames, que minuit sonnera peut-être avant que j'aie atteint lé dénouement sur lequel repose toute cette histoire, qui me paraît contenir une grande et utile leçon, une vérité morale de haute importance pour la civilisation et la société,
— Il n est pas encore neuf heures , dit
INTllODUCïlON. 97
madame Turpin, en regardant à sa montre, et cette excellente madame d'Hervilly nous permettra, j'en suis bien sûre, de ne pas lui faire nos adieux avant la fin de cette épouvantable anecdote.
— Je serais vraiment désolé de faire coucher si tard M. Derbot, qui n'est pas encore dans un état de santé parfaite, reprit le comte; mais je tiendrais particulièrement à ce qu'il entendît jusqu'au bout ce drame sombre, dont je lui garantis Fauthenticité, et qui peut-être le fera chanceler dans quelquesuns des principes qu'il vient d'émettre tout-à-l'heure relativement au mariage.
— Très bien, monsieur le comte, répondit l'avocat, en se mordant la lèvre d'un air piqué, je ne demande pas mieux que de me laisser convaincre. Nous verrons bientôt
si votre histoire peut ébranler en moi des principes fondés sur Texpérience, l'étude et la réflexion.
— Monsieur Derbot , dit à voix basse la femme du procureur du roi , en accompagnant sa phrase d'un regard humide et languissant, j'espère que vous accepterez ce soir une place dans ma voiture , pour retourner à la ville?....
— Avec infiniment de plaisir, madame, mais c'est trop de bonté, répondit l'avocat d'un ton mielleux et galant , qui chatouilla voluptueusement le cœur sensible de madame Tripoil.
11 se fit un instant de silence, pendant lequel les fauteuils remuèrent; et chacun alla s'asseoir suivant sa convenance, ou plutôt sous l'impulsion de cet aimant secret
INTRODtCTION. 99
dont le centre est au cœur, et qu'on nomme sympathie, — Madame Tripoil auprès du Lovelace poitrinaire, le notaire à côté du procureur du roi, madame Turpin à quelques lignes du comte de Lonender, et d'Hervilly près de sa femme, sur le même canapé. Quant à madame Wilson, elle n'avait pas bougé de son fauteuil.
Le comte de Lonender sembla se recueillir un moment ; son front se pencha sur Tune de ses mains, et se couvrit tout à coup de rides profondes, comme un lac au souffle de l'ouragan.
— Je crois vous avoir appris tout à l'heure, dit-il enfin, que cette lugubre tragédie bourgeoise dont j'ai connu les principaux acteurs , s'était jouée en quelque sorte devant moi. Si je n'ai pas assisté en
100 iNinoDicnoN.
personne aux terribles scènes intimes, ainsi qu au dénouement de cette histoire » je n'en serai pas moins narrateur fidèle et véridique; car tous ces ténébreux détails, je les tiens du seul être au monde qui pouvait les fournir sans être soupçonnéde menson ge e t de calo mnie . Peut-être, dans le cours de ce noir récit, me faudra-t-il employer des réticences que vous apprécierez facilement, altérer de temps à autre quelques noms de personnages que je voudrais lais ser inconnus; mais l'histoire n'en sera pas moins la même , et je vous la dirai telle qu on me l'a dite , fatale et mystérieuse, une nuit d'hiver, près d'un lit de mort. Qu'importe , d'ailleurs , de quelle manière la connaissance de ces faits me soit parvenue?...
je puis vous jurer qu'ils sont véritables ; et si de secrets motifs ne me permettent pas de lever entièrement le voile qui les couvre, j'ai néanmoins l'espoir que personne dans cette assemblée ne m'adressera des questions auxquelles la délicatesse m'empêcherait de répondre , et qui me seraient pénibles.
Une avide curiosité se peignait sur tous les visages ; toutes les bouches étaient muettes, béantes, tous les yeux fixes et dirigés sur la figure impassible du comte^ qui , après quelques minutes de silence et de réflexion, prit la parole au milieu de son auditoire attentif.
<'«^V^<fiiK/»£w
jiirvii/*4«\j'M
Un ancien agent de change que je nommerai Ferrard, après avoir amassé en quelques années une fortune considérable s'était fort avantageusement défait de sa charge : M. Ferrard était un de ces hommes, comme nous en avons tous
VU, qui, sans avoir un grand fonds de malice et d'habileté, ont constamment le vent en poupe dans toutes leurs entreprises, et abordent victorieusement où les autres échouent. M. Ferrard n'était pas un gros capitaliste en commençant; mais comme il ne manquait pas . de prudence et d'un certain à- propos, il ne jouait pour ainsi dire qu'à coup sûr, autant néanmoins qu'on peut jouer à coup sûr dans l'honnétetripôt de la Bourse. Outre les énormes bénéfices de ses opérations financières, M. Ferrard avait une belle et solide clientelle qui fai • sait continuellement affluer le Pactole entre les mains de cet heureux spéculateur ; et chaque fois qu'il jetait ses filets dans les eaux troubles de l'agiotage, l'estimable agent de change les ramenait pesans d'or : c'était comme une pèche miraculeuse.
Avant de m 'engager plus avant dans mon récit, je dois vous tracer le portrait physique et moral de cet homme qui résume en lui, ce
LE FLAGUANT DÉLIT. 107
me semble, toute cette Chaussée-d'Antin financière, agioteuse, égoïste, cette roturière aristocratie de nos jours, sottement vaniteuse, et qui fait tant regretter notre vieille noblesse française. Figurez-vous un homme d'une cinquantaine d'années, grand, portant haut la tête, et dont le profil aquilin que dépare un front bas et pointu a quelque ressemblance avec la silhouette d'un épervier. Au premier abord, on admire la régularité de ses traits romains ; mais le regard se détourne bientôt de cet œil morne et sans chaleur où rien ne se reflète. A l'époque où je vis M. Ferrard pour la première fois , il n'avait guère que trente-neuf ou quarante ans, et des rides précoces sillonnaient son visage; ses tempes commençaient à se dégarnir et ses cheveux grisonnaient déjà. C'est que jour et nuit cet homme roulait dans son crâne étroit une seule et même pensée , aride et desséchante, l'argent, toujours l'argent! ^édiUmoins il était bon père et bon époux , comme
dirait une épilaphc du Père Lachaise ; il avait même pour sa fille unique une tendresse qui l'emportait peut-être encore sur l'amour de l'argent. Je n'ai jamais vu d'homme plus orgueilleux, plus fanatique admirateur de sa fille; il restait quelquefois des heures entières en contemplation devant elle, à la regarder jouer ou dormir, et la fatiguait de baisers et de caresses qui rendaient madame Ferrard presque jalouse.
En effet, c'était une charmante enfant que mademoiselle Ferrard; blonde, svelte, élancée, pleine de vivacité et d'esprit, elle émerveillait tout le monde par sa gentillesse et les saillies amusantes de son babil. Chaque fois que je voyais cet enfant, gracieuse et jolie, avec ses grands yeux bleus étincelans de malice et sa longue et soyeuse chevelure qui roulait en boucles sur de blanches épaules, je ne pouvais comprendre qu'une si légère et poétique sylphide dût la vie et la beauté au plus
prosaïque de tous les êtres! C'est alors que je m'inclinais profondément devant la sagesse impénétrable de l'éternel créateur, et que je n'osais interroger même de la pensée les mystères incompréhensibles de la génération . Au moins si madame Ferrard eût neutralisé par quelques avantages intellectuels ou physiques l'influence triviale et béotienne d'un homme qui n'avait jamais appris que la tenue des livres et l'arithmétique, j'aurais pu jusqu'à un certain point me rendre compte de la perfection presque divine d'une créature, qui, pareille au Nil , ce roi des fleuves, pouvait avoir une source cachée; mais non, madame Ferrard était, s'il est possible, encore plus inculte et moins lettrée que son mari. Sans être laide ni d'une figure désagréable elle n'avait rien dans les traits et la tournure qui la distinguât du commun des femmes; il eût été difficile d'avoir une physionomie plus insignifiante que la sienne; et puis nulle imagination,
110 LE ILAGRANT DÉLIT.
nul sentiment du noble et du beau! Quand par hasard, en sortant de la Bourse, M. Ferrard menait sa femme à l'exposition des tableaux, elle s'extasiait à haute voix sur la magnificence des cadres: elle trouvait l'orchestre de l'Opéra trop bruyant et préférait l'orgue de Barbarie. Je suis persuadé que madame Ferrard n'a jamais su distinguer au théâtre les vers de la prose, et qu'elle était de la force de M. Jourdain, moins l'envie d'apprendre; car elle n'aurait certainement pas donné cinquante francs pour acheter d'un seul coup toutes les scientîes de la terre. Du reste, madame Ferrard était ce qu'on appelle une excellente femme, aussi incapable d'une bonne action que d'une mauvaise; elle aurait marché sur la pointe du pied pour ne pas écraser une fourmi, mais tous les pauvres du monde entier auraient pu mourir d'inanition à sa porte, sans qu'elle songeât à leur jeter un morceau de pain. Elle n'était pas égoïste par système , mais par instinct , et pourvu
qu'elle , son mari et sa fille ne manquassent de rien, pourvu que M. Ferrard fît tous les jours de bonnes affaires à la Bourse, c'est tout ce qu'elle demandait à la Providence.
En somme, M. Ferrard avait, je crois, une intelligence un peu plus développée que sa femme. Il dédaignait moins les trésors de la science, dont-il était si pauvre, et, se trouvant trop vieux pour les acquérir, il voulut du moins procurer à sa fille une éducation solide et brillante, pour s'en faire honneur un jour et pallier autant que possible l'ignorance et la nullité paternelles.
M. Ferrard qui , malgré sa grande et rapide fortune, était pour certaines choses d'une économie plus que mesquine, ne recula devant aucune dépense pour faire de sa fille une jeune personne accomplie. Dès qu elle sut lire, il l'entoura d'excellens maîtres qui trouvèrent en elle une riche et puissante nature à cultiver, imagination, jugement, mémoire, tout ce
qui meuble un cerveau bien organisé. M. Ferrard s'émerveillait chaque jour des progrés de sa fille ; et sans craindre d'anéantir à tout jamais par de précoces fatigues les précieuses facultés de cette jeune tête, il augmentait sans cesse autour d'elle le nombre des maîtres, et l'accablait d'éloges et de tendres exhortations. Je me souviens que toutes les fois où mes affaires m'appelaient chez M. Ferrard , je rencontrais toujours sur l'escalier ou dans l'antichambre quelque vieille figure hétéroclite, qui sentait le professeur d'une lieue : tantôt c'était un maître de solfège à la voix chevrotante et cassée, ou quelque maîtresse d'histoire et de géographie ; tantôt je reconnaissais dans l'élégant professeur de danse à la jambe fine et tournée en dehors un artiste de l'Opéra , que j'avais vu bondir la veille sur les planches en costume de Zéphyr. Et deux heures par jour la malheureuse petite Nancy faisait retentir la maison paternelle de roulades, de fioritu-
LE FLAGRANT DELII .
ii:^
res, de gammes ascendantes et descendantes qui troublaient les commis et le caissier dans leur bureau. L'étude delà musique, delà danse, de l'histoire et de la géographie, bien suffisante pour un âge si tendre, n'était cependant qu'une bagatelle aux yeux de l'ignorant agent de change, qui n'ayantjamais rien appris, croyait que pour apprendre il ne fallait que vouloir. C'est pourquoi M. Ferrard désirant profiter, disait-il, des heureuses dispositions de Nancy et bien employer cet âge où la mémoire est souple et docile , n'attendit pas seulement qu'elle eût atteint sa douzième année pour lui faire enseigner successivement toutes les lan gués vivantes et même un peu de latin.
Une pareille surcharge intellectuelle devait frapper à tout jamais cette pauvre enfant d'idiotisme, ou la rendre au moins poitrinaire et contrefaite; mais l'excellente organisation de Nancy en triompha quant au moral, et la
114 m: flagp.aint délit.
santé du corps fut seule un peu altérée. Mancy était grande, bien faite, admirablement proportionnée, mais par moment quand elle était assise, on voyait sa jolie tête se pencher légèrement sur la poitrine avec une expression de mélancolie souffrante : ses yeux d'un bleu céleste ont toujours conservé une langueur un peu maladive qu'ils n'avaient pas dans sa première enfance, et, depuis l'âge de treize à quatorze ans, son visage autrefois d'un vif incarnat est demeuré pâle et d'une blancheur presque diaphane.
Bien souvent, madame Ferrard, alarmée de la pâleur et des yeux cernés de sa fille, voulut recourir à son autorité maternelle pour faire cesser des travaux qui compromettaient l'existence de Nancy ; elle jeta même plusieurs fois de gros dictioTinaires au feu et cacha l'encre, les plumes et le papier, afin d'empêcher cette laborieuse enfant d'écrire
LE FLAGRAÎNT DÉI IT. 115
une partie de la nuit, comme elle faisait fréquemment : mais l'agent de change intervint à son tour et fit sonner encore plus haut sa puissance de père et de mari, disant qu'il ne voulait pas être contrarié dans sa mai3on et qu'il savait fort bien ce qu'il faisait.
En uniTiot. l'autorité de M. Ferrard prévalut, et la jeune Nancy, qui du reste était passionnée pour l'étude, demeura comme auparavant courbée sur la science et les livres. Aussi à l'âge où la plupart des enfans connaissent à peine les premières règles de grammaire et la mythologie, elle possédait presque toutes les langues de l'Europe, et déployait dans la conversation une intelligence surprenante qui faisait l'orgueil du père et Tadmiralion des étrangers. Elle dessinait à ravir, touchait merveilleusement du piano et déchiffrait la plus difficile musique à livre ouvert. C'était quelque chose de prodigieux !
I U) m: M.ACnAM DKLIT.
Voici un prcambiilcun peu long, mesdames, ajoula le comte de Lonender ; mais il était Je crois indispensable pour expliquer certains événemensplusou moins bizarres quisurviendront dans le courant de cette histoire : comme elle est assez compliquée et demande au narrateur beaucoup d'ordre et de préparations, je serai qulquefois obligé d'interrompre une mi nuteou deux mon récit, pour mieux en renouer la chaîne et le dérouler jusqu'au bout naturellement et sans fatigue. A l'exemple du romancier qui divise et coupe son livre par chapitres, afin de passer brusquement d'une scène à une autre et de reposer l'attention du lecteur en tenant toujours cependant sa curiosité en éveii. moi qui n'écris point, mais qui parle, et dont la tâche est peut-être encore plus pénible, je m'arrêterai de temps à autre pour reprendre haleine, ou ressaisir le fil des événemens qui peut quelquefois m'échapper.
Le comte de Lonender garda un instant le
LE FLAGKAiNT DÉLIT. HT
silence; puis après avoir passé une main sur son front comme pour rappeler de vieux souvenirs, il continua son récit.
Je crois vous avoir dit tout à l'heure que M. Ferrard aimait tendrement sa fille et qu'en bon père il n'avait rien épargné pour en faire une jeune personne instruite et brillante ; mais l'amour paternel n'était pas la seule flamme qui brûlait au cœur bourgeois et prosaïque de cet
120 LE ILAGKAiM DÉIJl.
homme: une ambition profonde le dévorait, une de ces anibitions plates et mesquines si naturelles aux petits esprits. M. Ferrard dont la naissance était fort obscure avait souvent manifesté un héroïque dédain pour les titres et la noblesse; mais à mesure qu'il voyait sa fortune grandir comme une mer montante, la noblesse et les titres ne lui paraissaient plus si méprisables, il ne demandait plus l'abolition des privilèges aristocratiques. Le bonhomme entendait parler tous les jours de ducs et pairs qui venaient d'épouser des filles de banquiers et de capitalistes dont la fortune ne surpassait pas la sienne. Il ne fallait donc qu'une chance heureuse, un hasard, une rencontre!... et son pauvre cerveau d'agent de change bouillonnait comme dans une fièvre chaude et formait de gigantesques espérances. M. Ferrard avait pour ami intime un riche cultivateur , M. Livremont . auquel il devait sa grande et rapide fortune. Avant de
LE FLAGRAINT DÉLIT. 121
se jeler dans les spéculations de Bourse, M. Ferrard ne possédait qu'un mince patrimoine qui n'aurait jamais suffi à payer sa charge , sans les avances considérables de son généreux ami. M. Livremont était un de ces hommes simples, bons et candides, qui deviennent chaque jour plus rares dans notre siècle d'égoïsme et de rapacité. Comme il était riche et ne voulait pas obliger à demi, il prêta deux ou trois cent mille francs à M. Ferrard, sans exiger la moindre garantie pour une si grande somme qu'il pouvait perdre, sans vouloir même accepter d'intérêts. Cet argent fut pour ainsi dire la pierre fondamentale où M. Ferrard construisit son immense fortune ; en moins d'une année , il put s'acquitter sans peine envers M. Livremont qui n'eût pas le même bonheur dans ses opérations agricoles. M. Livremont fut un des premiers capitalistes qui entreprirent le dessèchement des marais, et, comme presque tous
122 1-E l' LACHA M DKLir.
les hommes courageux qui Tenlenl les pre miers de grandes choses, il ouvrit la route à des successeurs plus heureux , et se ruina complètement. L'agent de change se trouvait alors au plus haut point de sa prospérité.
M. Livremont, quoique le plus désintéressé des hommes, ne trouva point dans son âme simple et faible assez de philosophie pour supporter un coup si rude ; il était père de famille , et l'avenir d'un fils , qu'il aimait avec idolâtrie , le remplissait d'inquiétude et redoublait son désespoir. On venait de saisir , en vertu d'un jugement, la dernière de ses fermes ; il était chaque soir harcelé par des créanciers impitoyables qui ne voulaient entrer dans aucun arrangement avec leur malheureux débiteur. M. Livremont , dont le seul défaut , d'ailleurs bien pardonnable, était peut-être une excessive délicatesse qui lui faisait toujours craindre d'être à la charge des autres et ressemblait à de la vanité mal entendue, M. Li-
LE FLAGKAINr DÉLIT. 123
vremont , dis-je , au lieu de recourir à la bourse d'un ami qu'il avait si généreusement obligé , et dont sans doute il eût éprouvé la reconnaissance, perdit entièrement courage et résolut de se tuer.
Son fils Arthur avait alors une quinzaine d'années et faisait ses études dans un collège de Paris.
Un soir M. Li vremont , après avoir mis ordre à ses affaires, écrivit une longue lettre; ensuite il prit un pistolet chargé et se tira le coup dans la tête. II tomba sur le parquet ; la balle lui avait enlevé une partie du crâne, mais il n'était pas mort. Il resta quelque temps étendu par terre sans connaissance, puis il se traîna jusqu'à un tiroir ouvert et prit un autre pistolet chargé ; mais il n'eut pas la force de l'armer et retomba dans une mare de sang. Aussitôt on arrive; la porte de la chambre était fermée en dedans; on l'enfonce, et les domestiques de M. Livremont le relèvent
124 LE FLAGRAM DÉIII,
presque sans vie et la cervelle à découvert.
On s'empressa d'appeler le chirurgien qui fît Textraction de la bourre dans le crâne : mais il déclara que la blessure était mortelle , et que M. Livremont n'avait plus que sept ou huit heures à vivre. Tous les domestiques et les gens de la ferme environnaient leur maître expirant et sanglotaient.
Enfin, après une heure d'évanouissement, le moribond rouvrit ses yeux éteints et fit signe au plus ancien de ses domestiques , à celui qu'il aimait le plus, de s'approcher.
— Mon ami , dit-il d'une voix si faible que le vieux serviteur fut obligé de se mettre à genoux pour l'entendre , il y a sur mon secrétaire une lettre.... c'est pour M. Ferrard....
je te la recommande je lui parle de mon
fils et de toi
Le vieillard couvrait de pleurs et de baisers la main froide de son maître. Celui-ci continua :
— Je suis ruiné... je n'ai rien à laisser à mon pauvre fils , non plus qu'à loi , mon vieil ami !... Mais quelqu'un prendra soin de vous... Ferrard n'oubliera pas que je lui ai rendu service... dans un temps plus heureux !
Le chirurgien se pencha vers l'oreille du vieux domestique, toujours agenouillé, et lui dit à voix basse :
— Mon ami, hâtez-vous de recueillir les dernières volontés de votre maître, car il n'y a pas de temps à perdre ; voici déjà le râle qui commence. Ne craignez pas d'abréger son existence en le faisant parler; d'ailleurs il a un fils, et c'est à lui seul, c'est au pauvre orphelin qu'il faut songer maintenant.
Le vieux domestique demanda au mourant s'il désirait demeurer seul avec lui pour l'entretenir en particulier ; M. Livremont fit un signe de tête affirmatif. Alors tous les habitans de la ferme se retirèrent lentement les uns après les autres en étouffant leurs sanglots.
120 LK FLAGKAINi DÉLIT.
— Mon pauvre Jacques, dit M. Livremonl en lui serrant la main . j'aurais bien voulu embrasser mon fils avant de mourir , mais il est à plus de trente lieues d'ici et ne se doute pas que je meure !... J'ai eu tort , j'aurais du ne pas tant me presser!... Mais il y avait déjà si long-temps que ces maudits pistolets étaient chargés... je n'ai pas eu la patience d'attendre!...
Jacques fondait en larmes.
— Tu ne croirais pas , mon pauvre vieux , continua M. Livremont d'une voix attendrie . tu ne croirais pas combien je souffre !...
— Hélas ! oui , vous devez bien souffrir , mon cher maître !
— Non, Jacques , ce n'est point cela qui me fait souffrir, poursuivit-il en indiquant sa blessure, ce n'est point cela! mais c'est de te
laisser pauvre et presque sans ressource, après de si longs services!... J'aurais dû prévoir ce qui arrive... et t'assurer depuis long-temps une
LE ILAGRANT DÉLIT. 127
petite rente, en cas de mauvaise fortune
Mais que veux-tu , mon bon Jacques , on n'est pas sorcier, et quand on est riche, on s'imagine qu'on le sera toujours!... Si au moins j'avais pu te laisser un peu de terre, que lu aurais fait valoir, mais...
— Ne pensez pas à moi , cher et bon maître, ne pensez pas à moi! Tout ce que je
demande au bon Dieu, c'est qu'Arthur, ce pauvre petit que j'ai vu naître, ne soit pas sans pain !... Quant à moi , une fosse dans le cimetière de la paroisse , voilà tout ce qu'il me faut maintenant !
— Vis, Jacques, vis, mon fidèle et vieux serviteur, répondit M. Livremont d'un accent plus ému, c'est à moi de mourir, puisque je n'ai pas eu le courage de vivre!... Mais vois-tu, je meurs tranquille, et l'avenir de mon cher enfant ne me trouble pas... Il aura pour tuteur un homme riche et généreux qui servira de père à l'orphelin... Ecoute, Jacques, je vais te
128 LE FLÀGUAM DÉLIT.
dire ce que contienl celle lettre... Elle est pour
le meilleur de mes amis, M. Ferrard C'est
mon testament!...
La voix de M. Livremont se faisait mieux entendre; elle était moins faible et plus vi brante à mesure que la mort approchait.
— Tu sais , Jacques , reprit il , tu sais que j'ai eu le bonheur autrefois de rendre service à mon ami Ferrard; il était pauvre, il n'avail rien pour commencer une carrière qui exige beaucoup d'argent. Dieu merci ! mes fonds ont prospéré entre les mains de cet habile homme qui s'est acquis, pour ainsi dire, une grande fortune avec rien; tandis que moi. je n'ai pas eu l'esprit de conserver la mienne. Aujourd'hui Ferrard possède des monceaux d'or
— O mon cher maître! pourquoi ne lui
avoir point confié votre détresse? il vous
aurait secouru !
— Oui! oui! je n'en doute pas... vingt fois, mon vieux Jacques, je fus au moment de lui
écrire, de lui parler à cœur ouvert!... Mais, vois-tu, ma ruine était trop profonde... et je ne voulais pas compromettre la fortune d'un ami!. Les deux cent mille francs que je lui ai prêtés autrefois, et deux cent mille autres encore n'auraient pas suffi pour satisfaire mes créanciers!... Quand tout sera vendu, payé, liquidé, c'est tout au plus s'il restera douze ou quinze cents francs de rentes à mon pauvre Arthur!...
Le comte de Lonender interrompit un instant le dialogue du vieux domestique et de son maître pour faire observer aux auditeurs que le moribond , dont les idées ne devaient pas être parfaitement nettes et suivies , avait parlé sans doute en phrases moins longues et plus coupées , comme un homme qui souffre et va rendre le dernier soupir ; mais il serait encore plus long, ajouta le comte , et beaucoup plus fastidieux de m 'arrêter à chaque instant pour indiquer les suspensions , les
15t) LE FLAGKAM' DÉLIT.
pauses halelanles de ce dialogue, el je ne saccaderai point mon langage.
— Oui , mon pauvre Jacques , poursuivit M. Livremont , douze ou quinze cents francs de renies , sur le Grand-Livre encore !... voilà tout ce qu'Arthur, ce cher fils, recueillera de mon héritage ! Et cependant , si tu savais de quelle espérance folle et délicieuse je me suis long-temps bercé!... Cette petite Nancy, la fille de mon ami Ferrard, qui est si jolie, si instruite , si bonne ! ... Eh bien î je me disais souvent dans mes rêves de bonheur! qu'elle deviendrait un jour l'épouse de mon fils! Ohî
Jacques ! crois-tu que Ferrard tiendra sa promesse?... et qu'il n'aimera pas mieux donner sa fille à un homme riche î... Cette union qui aurait fait toute ma joie , si elle ne devait pas s'accomplir!... si Ferrard manquait à sa parole!... Tiens, Jacques, je ne veux pas avoir cette pensée, je ne veux pas l'avoir!... car autrement , vois-tu . Jacques , je mourrais comme
un désespéré, dans les tortures de l'enfer!... Au même instant le bruit d'une voiture se fit entendre dans la cour, et les chiens aboyèrent. Puis des pas retentirent dans les corridors... C'était M. Ferrard qui arrivait de Paris en chaise de poste.
M. Ferrard avait appris indirectement la ruine de son malheureux ami; et, n'écoutant que cette voix secrète qui résonne toujours au fond d'un cœur d'homme, cette voix qui n'est jamais entièrement étouffée par les froids calculs de lé-
134 Li: ILAGUAM DÉLIT.
goïsme et de l'inlérôt, il était sorti de la Bourse avant la clôture : sans attendre même le résultat définitif de ses opérations, il avait pris une chaise de poste et s'était mis en route avec une douzaine de billets de mille francs dans son portefeuille. M. Ferrard n'avait pas toujours eu dansla poitrine un cœur d'agent de change, et, dans une pareille occasion, la nature reprenait en lui son empire : il ne voulait pas surtout passer pour un ingrat aux yeux d'un ami qui l'avait si généreusement obligé ; et ne connaissant point encore toute l'étendue des pertes de M. Livremont , qu'il croyait beaucoup moins considérables, il était décidé à faire quelques sacrifices pécuniaires pour tirer un vieil ami de sa déplorable position.
Depuis bien long -temps M. Ferrard n'avait pas été d'une humeur si libérale et si donnante. Il est vrai que le fortuné spéculateur venait de faire en quelques jours une large moisson d'or en jouant à la hausse.
LE FLAGKANT DÉLIT. 135
M. Fcrrard, à peine descendu de voiture, comprit facilement, à la consternation des domestiques fondant en larmes, qu'un grand malheur venait d'arriver dans la maison; mais il était bien loin de croire que ce malheur fût aussi épouvantable. Quand il sut que M. Livremont était sur le point de rendre le dernier soupir, il faillit tomber à la renverse et devint pâle comme la mort.
Les domestiques ne voulaient pas d'abord l'introduire dans la chambre de leur maître , de peur que cette apparition inattendue ne précipitât le moment fatal ; mais Jacques avait reconnu la voix de l'agent de change.
— C'est votre ami, dit-il au mourant; c'est M. Ferrard!... Dieu vous l'envoie!... Oui, mon bon maître , vous allez entendre de sa bouche la confirmation de sa promesse!...
— Qu'il entre!... qu'il entre!... s'écria M. Livremont d'une voix brisée. Oh! que je le presse une fois encore dans mes bras ! ...
15iî IK ILAGHAIVT DÉLM.
Le vieux Jacques sortit de la chambre en courant , et revint tout hors d'haleine avec M. Ferrard . qu'il amena près du lit mortuaire.
M. Livremont fît un effort pour se lever en tendant les bras à l'agent de change; mais il retomba sans force , et ne put que balbutier le nom de son vieil ami. M. Ferrard se pencha sur le visage pâle et sanglant du blessé , et Tinonda de larmes.
— Ah ! c'est toi ! c'est toi, Ferrard !... murmurait M. Livremont. Que je suis heureux de te voir!... Ah! c'est donc toi!
Et les deux amis restèrent long-temps enlacés dans les bras l'un de l'autre: ce fut un mélange de sanglots douloureux, de convulsives étreintes , de paroles entrecoupées qui épuisèrent les dernières forces du mourant.
— Ah ! malheureux ami! qu'as-tu fait! dit l'agent de change dont les gémissemens redoublaient : au lieu de te confier à moi î... Ah!
c'est horrible!... Comme si ma bourse n'avait pas toujours été la tienne!... Ah! Livremont, j'eusse été trop heureux d'avoir une occasion de m'acquitter envers toi!...
— Tu le peux encore , mon excellent Ferrard !... Oui , quand je ne serai plus , tu peux me rendre un service qui réjouira ma cendre au fond du tombeau!... Écoute, Ferrard, tu n'as pas oublié la promesse que tu m'as faite un soir... Il y a de cela dix ans!... Tu venais d'acheter ta charge... Oui , tu n'as pas oublié, n'est-ce pas, mon vieil ami?... Mais, tiens, prends cette lettre!... elle t'était destinée!... Lis ce que je t'écrivais tout-à-l'heure... avant de saisir l'arme fatale ! . . .
L'agent de change ouvrit avec empressement une lettre cachetée . à son adresse, et parcourut quelques lignes mal assurées , que des traces de larmes rendaient presque illisibles en certains endroits.
— Oui , cher Livremont ! s'écria-t-il en ap-
138 LE FLAGUAINT DÉLIl.
puyanl une main contre son cœur , oui , je te jure ici de remplir fidèlement la volonté dernière! Oui, je serai le tuteur, le père d'Arthur!...
— Et tu lui donneras ta fille, n'est-ce pas?...
— Oui. dit M. Ferrard avec chaleur -et dans ce premier élan de sensibilité qui exclut la réflexion et part de l'âme. Oui, je te le jure, ton fils sera le mien ; et ma fille , ma fille adorée n'aura jamais d'autre époux que lui!...
— Mais tu sais , Ferrard , qu'il n'a pas de fortune!... Je ne veux pas t'abuser!... il n'a rien , ou si peu|de chose , que c'est à peine si tu pourras subvenir avec ce pauvre héritage aux frais de son éducation !... Oh! Ferrard , je t'en conjure, soigne l'éducation d'Arthur!... Fais, s'il le faut, quelques sacrifices d'argent pour qu'il poursuive avec fruit ses études ; il a si bien commencé ! . . .
Enfin M. Livremont parla jusqu'au dernier moment d'un fils qu'il idolâtrait; il fil plusieurs
fois encore jurer à l'agent de change qu'il prendrait soin d'Arthur , et veillerait sur lui avec la tendresse et la sollicitude d'un père. M. Ferrard , qui n'avait pas le cœur entièrement racorni par l'avarice , et dont la sensibilité n'avait jamais été mise à pareille épreuve , promit . jura tout ce qu'on voulut , et répéta mille fois, au milieu d'un torrent de larmes, qu'il regarderait toujours Arlhur comme un fils, et que Nancy mourrait plutôt vierge que d'épouser un autre homme qu'Arthur.
Mais la vie du pauvre moribond ne tenait plus qu'à un souffle ; elle s'éteignit au milieu des protestations et des gémissemens de M. Ferrard, qui s'aperçut bientôt qu'il ne serrait plus dans ses bras qu'un cadavre.
Alors M. Ferrard poussa des cris aigus ; il continuait à presser dans ses embrassemens le corps inanimé de M. Livremont : on fut obligé, pour ainsi dire, de l'en arracher. Le vieux Jacques et tous les domestiques de la maison
liO