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elaienl profondémenl émus du hruyanl désespoir de l'agent de change; lui-même, par moment, interrompait tout-à-coup ses lamentations , étonné d'être aussi sensible.
M. Ferrard passa toute la nuit auprès dutx)rps ; et comme si , trop long-temps retenue , Técluse de ses larmes se fût brusquement ouverte , les pleurs ne pouvaient plus tarir dans ses yeux : chaque fois que son regard tombait sur la face immobile et pâle du défunt, sa poitrine se gonflait de nouveaux soupirs; et secouant douloureusement la tête, il disait :
— Oui , pauvre ami, j'exécuterai fidèlement tes volontés dernières qui sont pour moi des ordres!... Arthur ne sera pas orphelin!... Je défendrai les intérêts du mineur contre d'avides créanciers, absolument comme la poule défend ses petits contre la rage des vautours ! ... Ses quinze cents francs de rentes , je les ferai travailler, suer, produire!... et je 1 intéresserai pour un cinquième dans toutes mes bonnes
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affaires!... Va, mon pauvre garçon, je serai Ion guide à la Bourse, et tu pourras par la suite devenir agent de change tout comme un autre!... Oui, certainement, tu seras mon gendre.
S'il eût fallu sacrifier à l'instant même deux ou trois cent mille francs pour rappeler à la vie l'infortuné cultivateur, M. Ferrard, emporté comme par une fièvre d'héroïsme et de générosité machinale , les aurait probablement comptés sur l'heure, sans réfléchir, sauf à trouver plus îard la somme exorbitante. Hélas! presque tous les hommes sont ainsi faits ; ils passent chaque jour indifférens auprès des malheureux qui pleurent ; on dirait qu'ils ne voient pas, qu'ils n'entendent pas, qu'ils n'ont jamais pleuré'... Mais lorsque la ruine ou la mort tombe au milieu de leur famille ou de leurs amis , lorsqu'un être cher expire entre leurs bras . alors ils pleurent!... On croirait que leurs yeux ont des torrens de larmes , et qu'elles ne doivent jamais s'épuiser!... C'est la
m: FLAr.UAM DÉLIT.
nature qui se venge et qui ressaisit un moment ses droits!... Alors ils sont généreux, humains , bons, sensibles ; rien ne leur coûte. Ils font des sermens , des promesses , vaines paroles que leur bouche exhale au milieu des sanglots , et qui n'ont qu'un léger retentissement dans leur àme. Pour emporter à jamais toute cette fumée, il faut bien peu de chose!... Une affaire d'amour ou d'argent... deux ou trois heures dans les coulisses de la Bourse ou de l'Opéra!
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M. Ferrard , bien que sa douleur fût moins vive le lendemain matin , fit conduire à Paris le corps de M. Livremont , en l'honneur duquel une grand'messe en musique fut dite à l'église de Saint- Roch. Ensuite, un corbillard
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magnifique , allelé de qualre chevaux noirs aux panaches floUans, emmena le cercueil au Père-Lachaise : une longue file de voitures de deuil . presque toutes vides, suivaient le char funèbre: et M. Ferrard. qui ne pleurait plus depuis environ vingt - quatre heures, retrouva tout-à-coup quelques larmes ei quelques sanglots, quand les fossoyeurs descendirent la bière dans la fosse : aussiïôt que le trou fut comblé , les larmes de Tagent de change cessèrent comme par enchanlement avec la dernière pelletée de terre : Il remit son chapeau , car un vent froid soufflait, puis, sans attendre que les fossoyeurs et les autres vampires de la tombe lui demandassent le pour-boire accoutumé . il fouilla dans sa poche et leur distribua cinq ou six pièces de trente sous qu'il avait préparées d'avance. A peine rentré chez lui , il reçut plusieurs paquets de lettres et d'adresses , de cartes et de prospectus : tous les marbriers fu-
néraires de la capitale sollicitaient l'honneur de sa pratique et promettaient de lui confectionner un monument superbe au plus juste prix, et dans le goût le plus nouveau.
Mais l'agent de change , qui n'était pas bien remis de ses fatigues , et qui déjà sentait le besoin de se distraire d'une aussi longue douleur par quelque bonne opération de bourse , enfouit toutes ces lettres dans le fond d'une armoire, avec la ferme intention de les examiner, lorsqu'il en aurait le temps.
— Ce pauvre Livremont est mort, pensaitil; j'ai fait pour lui tout ce que je pouvais faire! Maintenant je dois un peu songer à moi , et ne pas négliger mes intérêts... Il sera toujours temps d'élever cette tombe... D'ailleurs , je veux quelque chose de beau , de magnifique, de fastueux!... quand je pourrai disposer d'une heure , j'irai moi-même choisir un modèle au Père-Lachaise. Je crois néanmoins que je me déciderai pour une pyramide.
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Mn!h(uireusenienl il se fil beaucoup d'affaires à la Bourse pendant les Irois semaines qui suivirent; les fonds publics éprouvèrent de grandes fluctuations , et pour la première fois depuis plusieurs années . M. Ferrard essuya une perte assez considérable dans un mou vement de baisse occasionné par un changement de ministère. Durant ces trois semaines d'agitation fébrile , M. Ferrard ne trouva pas une minute de loisir pour songer à la pyramide ; je crois même qu'il avait presque oublié la mort de son ami , ou qu'il se la rappelait d'une manière vague comme un événement déjà bien loin.
M. Ferrard ne pouvait pas se consoler d'avoir perdu sept ou huit mois de bénélices dans une seule affaire : sa préoccupation était si profonde qu'il avait oublié de payer au collège Henri IV le trimestre d'Arthur, et qu'il n'interrogeait plus les maîtres de sa chère Nancy sur les progrès de leur élève.
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Enfin, la chance lui redevint favorable ; ses nouvelles spéculations réussirent, et d'un coup de filet il repêcha ce qu'il avait perdu dans l'océan de l'agiotage. Aussitôt son front s'éclaircit, il se rappela qu'il était père, fatigua sa fille de brûlantes caresses, et courut au collège pour embrasser Arthur et lui donner de l'argent.
C'est à la vue du pauvre orphelin qu'il pensa tout-à-coup au malheureux père dont la fosse était nue encore et sans inscription ; une larme mouilla le bord de sa paupière, et, profitant d'une bonne et pieuse inspiration, il remonta sur-le-champ dans sa voiture et se fit conduire au cimetière du Père-Lachaise.
Mais il ne put jamais retrouver la place où dormait son vieil ami. Après l'inhumation on avait bien planté sur le tertre funéraire une croix de bois noir, avec le nom du mort, pour reconnaître au besoin la place ; mais depuis deux ou trois mois d'hiver, la pluie, l'ouragan
avaient déraciné cl balayé bien loin, sur d'autres tombes, la fragile croix noire. La fosse de M. Livremont était confondue et cachée parmi un grand nombre de fosses plus récentes, au milieu de cette foule immense de cadavres qui se pressent chaque jour à la file les uns des autres dans les cimetières de Paris, et qui enfermeront bientôt la cité des vivans dans une large ceinture de morts !
M. Ferrard interrogea le concierge, les fossoyeurs; il feuilleta cVun bout à l'autre le registre des inhumations, mais rien ne put lui faire découvrir d'une manière positive la place où reposait M. Livremont. Pour la première fois de sa vie il éprouva comme un remords et s'accusa d'ingratitude: aussi, pour expier autant que possible le crime d'un pareil oubli , il s'occupa des intérêts de son pupille avec zèle et prudence, et les revenus d'Arthur se trouvèrent doublés en deux ou trois ans.
Cependant Arthur grandissait, et l'orphelin
n'était plus un enfant. M. Ferrard l'aimait avec tendresse et se promettait bien de le pousser vigoureusement dans la finance dès qu'il serait sorti du collège. Enfin , plusieurs années se passèrent pendantjesquelles l'agent de change, aspirant à de plus hautes dignités, vendit sa charge, et ne fît plus d'affaires à la Bourse qu'en simple spéculateur enrichi par quinze ans de bonheur et d'expérience.
Maintenant que j'ai tracé plusieurs caractères qui, sans être les principaux de mon drame, étaient néanmoins indispensables pour l'intelligence complète du récit, les événemens vont s'enchainer les uns aux autres, se dérou-
1er rapidement et sans brisure jusqu'au dénouement de celte histoire.
Mais comme dans une vie d'homme, même dans la plus dramatique et la plus agitée, il y a des heures, des jours, des années de calme plat , temps d'uniformité silencieuse et d'ennui où le cœur est pour ainsi dire immobile , l'existence vide et stationnaire, l'historien doit imiter le romancier qui resserre ou développe sa fable , suivant l'importance et l'intérêt dos situations. Ce n'est point une biographie que je veux faire; et tout ce qui ne me paraîtra pas tenir essentiellement au sujet, je le laisserai dans l'ombre pour ne mettre en lumière que jes parties saillantes et caractéristiques, que j'aperçois comme des points de feu dans la vie de mes personnages.
Je crois avoir oublié de vous dire que le vieux Jacques était mort quelques jours après son maître, de sorte que le pauvre domestique n'avait fait qu'apparaître dans la maison de
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M. Ferrard, qui l'avait honoré d'un convoi de quatrième classe.
Arthur venait passer le temps de ses vacances à la maison de campagne de son tuteur; il avait deux ans de plus que Nancy. Accoutumé dés sa première jeunesse à la regarder comme une sœur, il avait toujours eu pour elle une amitié vive et profonde , une espèce de culte fraternel et plein de tendresse qui chaque jour semblait grandir avec ces deux beaux enfans.
Depuis la mort du père d'Arthur .jusqu'à l'époque où ce jeune homme sortit du collège, il ne survint dans la famille de M. Ferrard aucun événement remarquable, si ce n'est pourtant la mort de madame Ferrard. Mais ce malheur occasionna si peu de changement dans la maison . qu'il me suftlt de le mentionner en passant, el de vous dire que M. Ferrard porta le deuil et fit dresser une pyramide à la défunte. Quant à la bonne et sensible Nancy . elle versa bien des
i')^ m: flagrant dkmi.
larmes, el n oublia jamais d'aller une fois par semaine au cimetière pour s'agenouiller sur la tombe maternelle, et suspendre au mausolée de fraiclies guirlandes en place des couronnes flétries.
Après la mort de sa femme . 1 agent de change augmenta peu à peu le train de sa maison ; il prit un équipage, loua des chevaux et donna même une espèce de livrée à ses domestiques. Quand il eut achevé son deuil et t'ait disparaître le crêpe de son chapeau, alors, ce fut pour ainsi dire un autre homme. Lui. qui n'aimait point le monde et que la musique assourdissait, il donna d'abord des soirées, puis des bals, puis des concerts où chantaient les plus fameux artistes du théâtre Italien.
Bientôt M. Ferrard ne mit plus de borne à ses dépenses ; il loua un magnifique hôtel qu'il fit meubler royalement, et voulut éclipser dans ses fêtes toute l'aristocratie financière de la Chaussée -d'Antin. Nancy avait alors dix-sept
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ans, et la lourniire élégante de son esprit, les grâces de toute sa personne contrastaient singulièrement avec la nature épaisse et commune de son père. Non, il est impossible de se figurer une plus délicieuse créature: elle tenait à la fois de l'ange et de la sylphide. Son visage, sans être parfaitement régulier, avait ^ quelque chose de poétique et d'ineffable qui ravissait lame en extase : son œil bleu brillait d'un doux éclat comme à travers un léger voile de brouillard, et. dans les mouvemens harmonieux de sa tête, on croyait voir parfois les molles ondulations d'un cou de cygne.
Parmi les (illes de banquiers et d'agens de change, qui resplendissaient en riches toilettes dans les salons de M. Ferrard . sans doute il y en avait d'aussi belles que Nancy, et peutêtre même de plus éclatantes : mais aucune n'avait sa grâce , la poésie enchanteresse de sa figure, et cet œil d'un bleu céleste où se pei-
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gnail tant d'amour et d'iniiooence. où le sourire étincelait au milieu des larmes.
Dans les bals de M. Ferrard , tandis que la valse tournoyait aux accords fougueux de l'orchestre, il m'est arrivé quelquefois de rester des heures entières adossé contre une porte , dans l'angle du salon, à contempler silencieusement tette aimable jeune fille, qui, le visage un peu coloré par le feu de la danse, me faisait l'effet, quand elle passait rapidement devant mes yeux, d'une de ces légères et fantastiques apparitions que je vois danser dans mes rêves, après avoir bu de l'opium: car. je l'avoue à ma honte , c'est une mauvaise et délicieuse habitude que j'ai contractée en Orient, et dont je n'ai jamais pu me défaire.
Nancy était plus merveilleuse encore lorsqu'elle chantait, lorsque ses jolis doigts effilés voltigeaient sur les touches du piano : sa voix grave et très étendue parcourait sans effort une longue chaîne dénotes qui tombaient de sa bou-
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che comme des perles et des diamans Je crois pouvoir dire, sans exagération, qu'elle soutenait avec avantage la lutte du chant contre les plus célèbres cantatrices de nos théâtres. Mais pour bien apprécier une si ravissante personne, il fallait surtout prêter l'oreille à sa conversation, qui, malgré une teinte romanesque un peu trop prononcée, était éblouissante d'esprit, d'imagination, de verve et de finesse.
Il ne se passait plus de semaine que M. Ferr^rd ne donnât un bal ou pour le moins un grand diner : et la foule des jeunes élégans et des fashionables de la Chaussée- d'An tin papillonnait toute la soirée autour de l'adorable Nancy, en bourdonnant de prétentieuses et galantes fadeurs : mais de tous ces merveilleux, aucun n'avait l'art de plaire à Nancy. Elle éprouvait un insurmontable dégoût pour les gens de bourse, et parmi tous ces messieurs qui ne sont vraiment pas la fleur de la gentilhommerie, son père seul ne lui semblait point
h')N II-: KLAGKVNJ i)i:i.n.
ridicule: c'esl qu'elle étailaveuj^lée par la leudresse filiale.
M. Ferrard devenait de jour on jour plus amoureux du faste et de réclat, et la source ambition qui le dévorait depuis long-temps commençait à percer. On parlait dans tout Paris de ses grands bals et de ses fêtes somptueuses : mais il n'avait pas réussi encore à faire entrer dans ses magnifiques salons le noble et dédaigneux faubourg Saint-Germain- Voilà où M. Ferrard voulait en venir. C'était son idée fixe, son rêve du jour et de la nuit, sa plus douce espérance et le plus cher de ses vœux. Il ne se découragea donc point , et redoublant au contraire de luxe et d'étalage financier, il fut assez heureux pour faire en deux ou trois mois, à force d'instance et de visites, une assez bonne récolte de marquis, de comtes et de barons.
Alors M. Ferrard, dont l'ambition allait toujours en grandissant , n'eut plus qu'un dé-
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sir, un seul, mais forcené, brûlant, fébrile!... ce fut d'avoir pour gendre un pair de France ou quelque haut dignitaire, et d'entendre appeler sa fille marquise ou duchesse.
Nancy, elle, était bien loin de partager Tarnbition sotte et bourgeoise de son père; les titres, les honneurs, les grandes places ne lui inspiraient aucun désir, aucune envie. Quelquefois son père, en l'embrassant, lui demandait si elle ne serait pas bienheureuse , bien fière d'être la femme d'un ambassadeur et d'avoir de belles armoiries peintes sur les panneaux de sa voiture, d'aller aux bals de la cour, d'être reçue par le roi en audience particulière; mais la jeune fille, pour toute réponse, souriait mélancoliquement et tournait les veux vers Arlhur.
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Parmi les jeunes gens les plus distingués <jui fréquentaient la maison du riche agent de change, on remarquait un homme de trentedeux ou trente-trois ans , beau , spirituel , aimable, et dont la figure ouverte et franche
I(')^ IK FI \(;kam 1)I^:mt.
[Mc'vcnait loiil do suile en sa faveur. Ol homme élail le marquis (VAlbelour. Il y avait environ deux ans qu'il portait ce titre et que son père était mort. Ce jeune homme, seul rejeton d'une illustre et vieille famille, avait hérité de plusieurs châteaux et de vastes domaines : on disait dans quelques salons du faubourg Saint-Germain qu'il possédait une immense fortune en biens -fonds et qu'il ne connaissait pas le nombre d'arpens dont il était propriétaire; mais d'autres personnes . qui pouvaient se croire mieux informées, soutenaient au contraire qu'il n'avait recueilli qu'un fort mince patrimoine et des châteaux tombant en ruines et criblés d'hypothèques. Néanmoins le jeune marquis menait un fort grand train de maison à Paris et passait pour faiie des dépenses considérables. Il fallait donc pour subvenir à tant de frais que ses moyens pécuniaires fussent énormes ou son crédit sans bornes.
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Vous me pardonnerez encore, je vous prie, le portrait moral et physique de ce personnage qui doit occuper une large place dans mon récit. Peut-être avez-vous rencontré dans le monde le marquis d'Albetour , mais comme il n'a jamais porté le nom que je lui prête, ce n'est pas au nom qu'il faut essayer de le reconnaître, c'est à la peinture exacte et fidèle que je vais tracer,
M. d'Albetour pouvait passer, en langage de salon, pour un cavalier accompli; il n'avait peut-être pas son égal dans tous les exercices qui veulent de la souplesse, de la grâce et de Tagilité : il montait admirablement à cheval, excellait à l'escrime, et tuait une mouche au vol d'un coup de pistolet ; il valsait à ravir et pouvait au besoin faire très agréablement sa partie dans un concert vocal ou instrumental ; car il savait un peu de tout et ne se trouvait jamais embarrassé.
Le marquis d'Albetour, sans être un puib
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de science, avail l'esprit cultivé et |)assait dân*^ quelques salons pour un homme prodigieusement instruit : les femmes, surtout, dont l'instruction n'est pas en général très solide (ce qui ne les rend peut-être que plus aimables . soit dit en passant) , les femmes admiraient l'érudition profonde du jeune marquis et le regardaient comme une espèce d'oracle. C'est que M. d'Albetour avait 'un art merveilleux pour éparpiller naturellement et comme au hasard dans une conversation toutes ses connaissances. Il ne s'était point farci la tête de volumineuses lectures ; mais comme il possédait une excellente mémoire, le peu qu'il avait lu suffisait pour donner du poids à ses paroles, et le langage abondant et fleuri qui coulait de sa bouche en périodes toujours harmonieuses, jetait comme un riche manteau sur la stérilité du fonds et le vide de sa pensée ordinairement plusbrillante quesolide et neuve. J'ai remarcjué dans mille occasions qu'il
ïî est rien de si facile à un homme du monde que de jeler, comme on dit , de la poudre aux yeux. L'essentiel , avant tout , c'est d'avoir une belle figure, de la prestance, une voix mâle et bien timbrée, beaucoup d'assurance et d'aplomb. A ces précieux avantages, si vous pouvez unir le prestige et l'éclat d'une haute naissance, un titre, un ruban rouge à la boutonnière, il vous suffira d'ouvrir la bouche el de parler en phrases sonores et bien cadencées, pour conquérir en deux ou trois soirées la réputation de penseur et d'homme éloquent. Certes, un mérite incontestable et qui m'a toujours frappé dans le marquis d'x\lbetour, c'é~ tait une facilité surprenante d'élocution , un lan gage pittoresque, étincelant, qui ne procédait que par métaphores et rendait palpables et vivantes les choses les plus abstraites, les plus insaisissables : mais je n'ai jamais été la dupe du ronflement de ses paroles, et j'ai souvent reconnu l'homme ignorant et bavard au mi
lieu du pompeux éluln^^c de sou érudition factice et superficielle.
Le marquis d'Albetour n'eut pas grand peine à éblouir M. Ferrard, qui. tout fier de recevoir dans sa maison un personnage aussi disfingué par les talens et la naissance, ne rêva plus qu'au moyen d'en faire son gendre. Le financier trouvait dans l'homme de cour toutes les conditions requises, noblesse, fortune, position, et de plus une intelligence miraculeuse pour les affaires de Bourse. Le marquis avait toujours à la bouche les grands mots de régénération sociale et de perfectionnement humanitaire : il parlait continuellement de gigantesques projets qu'il était sur le point de mettre à exécution et d'entreprises philantropiques, qui , tout en faisant travailler un nombre immense de bras , devaient produire aux actionnaires des monceaux d'or, sans que leurs fonds courussent le moindre risque; et comme il passait pour un spéculateur habile et riche à
LE I-LAGIIANT DÉLIT. 167
HiilHons, il jouissait d'une haule considération et d'un crédit illimité parmi un certain nombre de capitalistes qui s'engageaient sans crainte avec lui dans les plus \astes entreprises. Tantôt M. d'Albetour faisait commencer un canal , ou jeter les fondations d'une usine qu'on n'achevait presque jamais ; tantôt il obtenait 1 adjudication d'un marché, ou d'un pont de fil de fer dont la débâcle emportait les premiers pilastres, et qu'il fallait reconstruire jusqu'à Irois fqis, toujours sur de nouveaux frais et moyennant de nouvelles actions.
Cependant tous les ponts de M. d'Albetour ne s'étaient pas écroulés sous la violence des eaux ; et plusieurs belles manufactures , des moulins, des usines qui nourrissaient beaucoup de familles pauvres sans ruiner les ac tionnaires , conservaient au noble industriel sa réputation d'homme capable et de généreux philantrope.
Quelques bruits sourds eï d'une nature peu
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favorable avaient circulé dans certains salons sur les antécédens et la moralité de M. d'Albetour. On parlait môme d'un voyage en Amérique où le marquis avait séjourné trois ans , et d'une assez honteuse affaire qui l'avait obligé de prendre la fuite; mais on ne précisait rien et cela se disait à l'oreille. Du reste, on attribuait généralement cette vague insinuation à la malveillance et à l'envie, qui sans doute voulaient abuser d'une ressemblance de nom , pour ruiner le crédit et la haute position d'un homme honoré d'une confiance universelle.
Au surplus , il était impossible . même aux gens prévenus et soupçonneux , de garder longtemps leur défiance , après avoir causé une heure ou deux avec le marquis d'Albetour. Il montrait dans tous ses discours de si nobles sentimens et des vues si désintéressées ; l'expression de sa physionomie , quand il parlait , le sourire aimable de sa bouche et de ses yeux bleus avait un caractère si profond
de naturel et de franchise , qu'on s'en voulait presque d'avoir suspecté un instant la bonne foi de cet homme. D'ailleurs on entendait vanter partout sa générosité magnifique et prodigue envers des amis qui se trouvaient gênés dans leurs affaires ; et chaque fois qu'une souscription s'ouvrait dans les colonnes d'un journal au profit d'une famille pauvre ou de quelque incendié , on était sûr de voir le nom de M. d'Albelour figurer en tête de la liste pour une somme toujours forte, relativement aux autres.
Toutes ces libéralités, qu'on disait excessives, n'empêchaient pas néap moins l'élégant marquis de faire une dépense considérable dans sa maison , et d'avoir presque tous les jours un dîner splendide qui dégénérait quelquefois . assurait-on , en fastueuse orgie , digne en tous points de la Régence. En outre. M, d'Albetour avait cinq ou six chevaux anglais dans ses écuries, et d'excellens jokeys, presque dia-
m: iLu;r.A\T i)i:r.n.
plumes (le maigreur, (jui renip^niaienl cfiaquo année des prix aux courses : les jours de Long- Ciiamp l'équipage du marquis d'AIbelour ne renconlrail point son pareil en magnificence, el roulait pompeusement sur le haut de la chaussée, comme le quadrige d'un triomphateur romain.
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Chaque fois que M. d'Albelour donnait un grand dîner, ii avait soin de réunir à sa table beaucoup d'amis riches ou nobles . et ne manquait jamais d'inviter M. Ferrard . qu'il faisait asseoir auprès de lui , comme une marque de
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proiunde estime ei d'une alTeclion loulc pai (iculière. Quand M. Ferrard avait deux ou Irois verres de vin de Champagne dans la tèle (il n'avait jamais pu s'habituer au vin de Champagne . qu'il aimait singulièrement), alors il témoi gnait au marquis une tendresse mêlée d'admiration qui laissait lire au perçant regard de M. d'Albetour tout ce qu'il y avait d'ambitieux espoir dans l'âme grossière de l'agent de change.
Depuis que M. Ferrard n'était plus obligé de vivre a Paris pour suivre de près les mouvemens de la Bourse, il passait ordinairement une partie de la belle saison à la campagne : comme il était déjà un peu replet , et que ses joues violacées, sa courte et grosse encolure annonçaient une prédisposition à l'apoplexie , les médecins lui conseillaient de faire beaucoup d'exercice, de longues promenades, et de séjourner le moins possible à Paris.
Arthur, que son tuteur avait placé chez un
agent -de-change pour apprendre le maniement des affaires, venait de temps en temps passer quelques jours à la campagne de M. Ferrard ; et fort souvent c'était le marquis d'Albetour qui l'y conduisait dans son équipage , car il possédait dans les environs une terre qu'il voulait vendre , et profitait du voisinage pour rendre à M. Ferrard d'assez fréquentes visites , qui enchantaient le bonhomme.
Arthur éprouvait, comme son tuteur, une forte et naïve sympathie pour M. d'Albetour. Il ne manquait jamais une occasion de faire l'éloge de cet aimable et gracieux jeune homme, dont l'esprit et les manières avaient quelque chose de chevaleresque : si M. d'Albetour cherchait à briller dans une conversation, on voyait qu'au lieu de vouloir éclipser le mérite des autres, il s'efforçait au contraire de le faire mieux ressortir par des observations fines et bienveillantes. '
Arihur aimait beaucoup l'équitation , et les
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beaux chevaux du marquis étaient sans cesse à la disposition d'Arthur : il n'avait qu'un mol à dire pour trouver chaque soir une place à l'Opéra dans la loge de M. d'Albetour. Le jeune Livremont , dont l'àme enthousiaste et brûlante s'attachait tout de suite avec ardeur à ce qui lui semblait noble et beau , était le plus chaud séide du marquis d'Albetour et le regardait comme le prototype de celte nouvelle gé nération qui, pour me servir du langage actuel, grandit forte et puissante entre l'expérience du passé et les riches promesses de l'avenir.
Arthur . à peine sorti du collège , songeait déjà aux réformes sociales ; il n'était pas républicain ( à cette époque le mot de république avait comme disparu de la langue ) : mais il voulait une somme plus large de liberté et la participation de la classe pauvre aux bienfaits d'un siècle de lumière et de civilisation. Pendant son année de philosophie au collège Henri IV . il lisait régulièrement les disserta-
lions lourdes et pédantesques d'un journal de progrès et d'améliorations sociales . auquel il s'était abonné et qu'il recevait clandestinement par l'entremise d'un élève exlerne.
Malgré son goût prononcé pour le gâchis philosophique et l'obscur verbiage de ce journal, Arthur était un jeune homme de sens et qui n'avait qu'à s'abandonner à son propre jugement pour apprécier sainement les choses et raisonner juste : quelquefois pourtant son excessive bonté lui faisait soutenir avec chaleur des utopies qu'il savait irréalisables , mais que son àme ardente et généreuse ne pouvait se résoudre à briser comme ces idoles qu'on n'adore plus, et qu'on respecte encore. Du reste , le jeune Livremont ne ressemblait en rien à ces prétendus philantropes qui prêchent continuellement la charité, et repoussent avec colère la main tremblante du pauvre qui leur demande l'aumône ; il avait horreur de i'égoïsme, et quoiqu'il fût plein de reconnais-
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sance et d'afleclioii pour son luleur . il songeait avec chagrin que cet homme , qu'il aurait voulu chérir davantage , n'avait point d'entrailles pour les malheureux.
Mainte fois Arthur , en revenant le soir du spectacle, s'était dépouillé de son manteau pour en couvrir quelque vieux mendiant qui grelottait dans la neige au coin d'une borne ; et lorsqu'il allait dîner au café de Paris , ce qui lui arrivait assez souvent malgré l'exiguité de son revenu, — car il ne^dédaignait ni la bonne chère, ni toutes les voluptés matérielles de la vie, — il voulait que tous les pauvres qu'il rencontrait sur le boulevard participassent en quelque sorte à l'abondance du festin ; et sa bourse , dégarnie par les aumônes qu'il distribuait sans compter , parfois n'était plus assez riche pour payer la carte du restaurateur.
Bien que je me sois assez longuement étendu sur le caractère un peu étrange d'Arthur
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je serai plusieurs fois encore obligé d'y revenir, car ce jeune homme doit jouer un rôle bien important et surtout bien fatal dans ce drame qui va se rembrunir bientôt. Je vous promets de ne pas embrouiller à plaisir le fil déjà bien assez compliqué des événemens , et de ne point exagérer dans mon récit la teinte sombre et lugubre de certaines scènes que je vous raconterai tout-à-l'heure, et qu'on serait tenté de croire sorties de la tête fiévreuse d'un romancier.
On était dans les premiers jours d'août. M. Ferrard habitait sa maison de campagne depuis le commencement de la saison ; tous les soirs après son dîner , il allait faire une promenade de quelques heures dans une longufc avenue plantée d'arbres et terminée par un bois que traversait une petite rivière. Ce bois appartenait à M. Ferrard , et contenait beaucoup de gibier que le pacifique agent de change laissait vieillir paisiblement ,
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sans répouv.inler jamais d'un coup de fusil: car il avait en horreur les armes à feu, et ne voyait qu'avec peine le goût d'Arthur pour la chasse. Mais si M. Ferrard n'avait pas la mori d'un lapin à se reprocher dans toute sa vie, les malheureuses bêtes ne broutaient pas toujours impunément le serpolet embaumé sur la verte lisière du bois , et le fusil des braconniers les décimaient cruellement de temps à autre. M. Ferrard mit des gardes pour arrêter les délinquans ; mais cette précaution ne protégea guère les pauvres habitans du bois, et les coups de feu tirés pendant la nuit sur le gibier retentirent seulement à de plus rares intervalles. Quelquefois M. Ferrard prenait le bras de Nancy et faisait avec elle sa promenade accoutumée ; mais en général il préférait aller seul pour récapituler en marchant toutes les fins de mois les plus remarquables de son existence financière : alors, il se transportait en idée au milieu des sourdes clameurs de la
Bourse, et son âme s'épanouissail à ce murmure vague et confus qui ressemble au bruit de la mer; comme un vieux matelot qui ne se plait qu'à bord de son navire chéri, aux aigres sifflemensdes cordages, au cri des vergues, aux lourds clapotemens des lames contre les flancs du vaisseau, et qui n'est jamais heureux qu'au sein de la tourmente, M. Ferrard , ce vétéran des agens de change , se croyait encore à son cher parquet, dans l'enceinte bruyante de la Bourse , et son oreille abusée entendait mugir ce flux et reflux de baisse et de hausse qui roule éternellement au souffle impétueux de l'agiot.
Un soir donc , l'agent de change se promenait dans une allée favorite de son bois, en attendant le marquis d'Albetour , qui devait venir sur les huit ou neuf heures pour jouer une partie d'échecs ou de tric-trac avec M. Ferrard; car ces deux jeux, le dernier surtout, faisaient les délices du bonhomme : Nancy était
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resiée dans le salon avec Arthur pour lire* quelques pages de Lamartine et déchiffrer un peu de musique nouvelle.
Les fenêtres du salon situé au rez-de-chaussée étaient toutes grandes ouvertes, et les deux jeunes gens appuyés l'un et l'autre sur la balustrade en fer lisaient ensemble à demi-voix dans le même livre; et par momens, lorsqu'un passage du grand poète les avait frappés , ils interrompaient leur lecture pour se regarder avec des yeux mouillés de larmes , puis leurs mains se cherchaient pour se presser; et l'on aurait pu voir au corsage bondissant de la jeune fille, à sa respiration entrecoupée de soupirs, que son cœur palpitait avec plus de force, et qu'une pensée tendre et mélancolique vibrait dans cette âme impressionnable : Arthur semblait aussi fort ému. C'est que l'un et l'autre ils s'étaient compris dans les vers de Lamartine . et les mêmes sentimens , les mêmes images éveillaient en eux les mêmes fibres et faisaient
battre leurs cœurs à l'unisson. La poésie du chantre inspiré passait en même temps dans leurs deux poitrines comme un éclair, et les ébranlait du même coup d'électricité.
— Homme sublime ! disait Arthur dans un transport d'enthousiasme , toi seul as compris ta* mission de poète!... toi seul as compris ton siècle!... dans chacun de tes vers palpite une croyance, une forte et profonde conviction!... Dieu et Tâme , voilà tes cordes, les deux seules cordes de ta lyre!... mais si riches d'ineffables accords , si ruisselantes de mélodies sous tes mains souveraines, qu'elles résonneront, toujours neuves, toujours inépuisables !
— Oui, disait la jeune fille, je passerais mes jours et mes nuits à lire ces méditations religieuses qui sont pour moi comme du baume , et cicatrisent les acres blessures que lord Byron fait à l'âme!
— Oh! lord Byron, lord Byron ! s'écriait Arthur impétueusement, homme sanscroyan-
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ces ! poêle sans conviction ! espèce de saltimbanque né du rire infernal de Voltaire! comédien qui prend tous les masques et joue tour à tour le démon et l'ange!... Oh! n'ouvre jamais son livre maudit!... c'est du poison que tu verserais dans ton sein!... lis et relis Lamartine; à la bonne heure! celui-là c'est un homme, c'est un poète, c'est un prophète!... il chante du cœur et de l'âme comme David, et non des lèvres comme tous ces pâles versificateurs, rapsodes insignifîans qui chantent pour amuser la foule ou tuer les heures, comme les paresseux gondoliers de Venise!
Bientôt l'émotion d'Arthur devint si forte et si profonde, qu'il ne trouva plus de paroles et demeura quelque temps silencieux ; sa main pressait toujours la main frémissante de la jeune fille qui baissait tour à tour et levait les yeux timidement, comme si elle n'eût point osé, pour la première fois, soutenir en face le regard doux et velouté de son ami.
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— Ferme ce livre , Arthur, el viens faire un peu de njusique, dit-elle en l'altirant doucement vers le piano placé dans un angle auprès de la croisée ; il y a bien long-temps que nous n'avons chanté ensemble; viens, j'ai là plusieurs airs nouveaux de Rossini, que M. d'Albetour a fait venir de Paris exprès pour moi. Si tu veux , nous allons les essayer.
— Très volontiers, ma chère petite Nancy, dit Arthur en s asseyant auprès d'elle et disposant un cahier de musique sur le pupitre : mais je t'avertis que je ne suis guère en voix , et que mes notes hautes seront passablement rocailleuses. C'est un maudit enrouement que j'ai gagné la semaine dernière...
— Oui , monsieur, je le sais très bien , interrompit la jeune fille d'un air de gronderie charmante ; vous avez gagné ce rhume au bal , en dansant toute la nuit. Dites, est-ce raisonnable d'aller au bal , lorsqu'il fait si chaud?...
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El je suis sûre que vous n'avez pas manqué une valse, une contredanse?...
— C'est vrai, petite sœur: mais que veuxlu ? je ne pouvais pas faire autrement. M. d'Albetour est venu me chercher lui-môme dans sa voiture pour me présenter à la comtesse Alméida... tu vois bien que j'aurais eu mauvaise grâce à refuser.
— Bah! bah! vous êtes un petit coureur, monsieur Arthur , continua Nancy avec un sourire : vous allez beaucoup trop dans le monde . et je suis sûre que vous ne pensez guère à la pauvre Nancy, quand vous êtes au miheu de toutes ces belles dames que M. d'Albetour vous a fait connaître. Je ne suis pas étonné que vous aimiez tant Paris , et que vous n'accordiez tout au plus qu'un jour ou deux par semaine à votre pauvre sœur qui trouve le temps bien long quand vous n'êtes pas là !...
— Qu'oses-tu dire, méchante î tu sais bien que je ne suis heureux qu'auprès de toi , et que
je ne voudrais jamais m'en séparer!... mais ton père n'aime pas à me voir ici ; il dit que c'est perdre mon temps , et que ma place est à la Bourse ou dans les bureaux de mon agent de change.
— Non , non , monsieur, répliqua Nancy en secouant sa jolie tête , tout cela , prétextes ! mauvaises excuses dont je ne me contente pas!... certainement ce n'est point mon père qui vous empêche de venir ; au contraire , il est enchanté quand il vous voit. Non , non , il y a quelque chose là-dessous , poursuivit-elle avec une inflexion de voix , pleine d'une malicieuse candeur , peut-être quelque grande dame du faubourg Saiut-Germain , quelque belle comtesse à qui l'on fait la cour...
— Oh! Nancy, quelle idée! interrompit Arthur dont les joues fraîches et pudiques se nuancèrent d'un léger incarnat.
— Ah! vous rougissez, monsieur!... c'est très bien! c'est très bien !... Ah! le vilain mar-
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quis , il faudra que je le gronde!... el vous aussi, monsieur, je vous grond'îrai bien fort î
— Mauvaise ! dit Arthur en l'embrassant . veux-tu bien me tutoyer et ne jamais t'aviser
de me dire vous! c'est une vilaine habitude
que tu pourrais contracter , et ce vous dans ta bouche est une note fausse qui me blesse au * cœur!...
— Eh bien ! non , Arthur , je ne te dirai
plus vous , puisque cela te fait de la peine
mais tu viendras plus souvent nous voir, n'estce pas, Arthur?... et tu ne resteras plus des quinze jours sans m 'écrire!... Arthur,... maintenant je te parle sérieusement , quelquefois j'ai peur que tu ne m'oublies et que tu ne sois enchanté d'avoir des prétextes pour ne point venir à la campagne... Alors. Arthur, oh! je suis d'une tristesse quand il me vient de pareilles idées!... et je pleure, je pleure...
Et la voix de la jeune fille se troubla . une
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larme descendit le long de sa joue et tomba sur la main d'Arthur.
— Dieu ! lu pleures ! tu pleures , chère Nancy!.... et pourquoi? dit Arthur en la pressant contre son cœur et lui couvrant les mains d'ardens baisers. Dis , pourquoi pleures-tu?... est-ce que je ne suis pas là près de toi , près de toi , près de ma sœur bien-aimée , près de celle qui m'est plus chère que la vie! Oh! Nancy , que je t'aime ! .... oh ! tu ne peux t'imaginer combien je t'aime!.,.
— Et moi, Arthur!...
Au même instant Nancy poussa un cri d'effroi , et l'une de ses mains, qui s'appuyait à l'épaule d'Arthur, retomba lourde et froide sur les touches d'ivoire , qui rendirent un son discordant.
— Quoi! Nancy! qu'est-ce donc? demanda vivement Arthur.
— Quelqu'un , dit-elle en montrant la fenêtre . quelqu'un était là î
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— Mais je ne vois personne, répondit Arthur en sautant par la croisée qui donnait sur le jardin , et pénétrant dans un épais fourré de broussailles qui touchait presque au mur de la maison. — Et d'ailleurs . qu'importe?
— Oh ! rien , Arthur . dit la jeune fille , qui tremblait encore de tous ses membres ; seulement j'ai eu un peu peur! Pendant que tu m'embrassais , j'ai entendu remuer dans ces broussailles...
— Probablement une fouine . ma chère petite.
— Alors j'ai tourné la tête et j'ai vu quelque chose de noir , une grande ombre passer près de la fenêtre et cacher un irfistant ce rayon de lune qui éclaire maintenant le salon.
— Oh! tu as rêvé cela , charmante rêveuse! dit Arthur en escaladant la fenêtre pour rentrer dans le salon , et ton imagination romantique a pris pour un fantôme , pour quelque ombre échappée au cimetière du hameau , un
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de ces petits nuages gris que tu vois courir dans le ciel , et qui passent à chaque instant comme des lambeaux de crêpes sur la face pâle de la lune. Mais voici neuf heures qui sonnent, et le marquis n'est pas encore arrivé c'est étrange!
Pendant qu'ils s'abreuvaient ensemble dans les torrens poétiques de Lamartine , ils étaient si profondément absorbés dans la vie de l'âme, qu'ils n'appartenaient plus aux choses de la terre, et n'avaient pas entendu le galop d'un cheval sur le pavé retentissant de l'avenue.
TllI
Le lendemain même Arthur et le marquis d Albelour repartirent ensemble pour Paris: il venait de se faire un changement de ministres qui pouvait opérer de grandes variations dans les renies , et M. Ferrard voulait qu'Ar-
11)2 LE ILAGRAM DÉLIT.
thur fût à son poste dans ce moment de crise , comme un soldat sur le champ de bataille, quand la charge sonne.
Mais Arthur put s'apercevoir en partait que son tuteur l'embrassait plus froidement qu'à l'ordinaire, et ne lui disait pas comme toujours, à bientôt/ Il cherchait vainement à se rendre compte d'un si étrange adieu , mais il n'eut pas le temps de s'en affliger , car Nancy au contraire, fut pour lui tendre et charmante; et lorsqu'il montait sur le marchepied de la voiture, il entendit la voix fraîche et caressante de la jeune fille qui l'appelait . il tourna la tête... c'était Nancy qui lui tendait les bras et qui lui faisait signe avec sa jolie main de descendre pour être encore embrassé.
M. d'Albetour fronça légèrement le sourcil , et l'agent de change frappant dans ses mains avec un mélange de colère et d'impatience qui fit tressaillir les deux jeunes gens, dit à Arthur
de se hâter et de ne point faire attendre le marquis.
— Non, non, mon cherFerrard, répondit avec affabilité M, d'Albelour, je ne suis pas si pressé , et je pouvais bien attendre qu'ils eussent fini leurs adieux! Ces pauvres enfans,
ils s'embrassaient de si bon cœur !
Puis M. d'Albelour, se penchant à la portière, salua gracieusement de la main mademoiselle Ferrard, et la voiture partit au galop.
Nancy était rouge et confuse : elle baissait la tête et n'osait regarder son père.
— Mademoiselle, dit l'agent de change un peu sèchement, vous êtes trop grande maintenant pour embrasser comme cela un jeune homme de vingt ans. C'était bon quand vous étiez une petite fille, mais à présent il faut vous défaire de ces vilaines habitudes-là. Entendezvous, Nancy, je ne veux plus que vous embrassiez Arthur.
— Comment , papa . répondit - elle d'une
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voix mouillée de larmes, tu me défends d'embrasser Arthur, mon ami d'enfance !.. Arthur, mon frère !
— Non. mademoiselle, ce n'est point votre frère, pas plus que je ne suis son père! il est mon pupille . entendez-vous , et ce n'est pas une raison pour qu'il vous embrasse du matin au soir !
— Du malin au soir, oh! non!... non, je te jure que ce n'est pas vrai. papa.... Seulement quand il arrive de Paris , et que je ne Tai pas vu depuis huit jours.... et quand il part... voilà tout!
— Eh bien î c'est beaucoup trop . dit M. Ferrard d'une voix adoucie. Qu'il t'embrasse une fois au jour de l'an et une autre fois à ta fête, passe encore !... je lui permets cela, mais rien de plus !... et même je voudrais qu'il cessât de te tutoyer devant le monde , surtout quand M. le marquis d'Albetour est là....
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— M. d'Albelour?... mais c'est ton ami , papa... Dis, à quoi bon nous gêner devant lui 't il sait très bien qu'Arthur et moi nous sommes comme frère et sœur , que nous avons été élevés ensemble, et que nous devons nous tutoyer... Ohî M. d'Albetour est un si brave homme , il a si bon cœur!... Il ne doit pas trouver cela étrange.
— Hé, hé, hé, je ne sais pas trop, ma fille!.. Non, il ne m'a pas dit précisément qu'une pareille familiarité lui déplût... mais j'ai cru m'aperce voir dans une foule de circonstances, qu'il trouvait les manières d'Arthur avec toi un peu trop libres, un peu trop sans façon... Tu sais que M. d'Albetour a toujours vécu dans le grand monde, dans l'atmosphère du faubourg Saint-Germain, et qu'il doit avoir un sentiment parfait des convenances... Eh bien! il me l'a dit cent fois, ma chère, il n'a jamais pu surmonter la répugnance invincible qu'il éprouve depuis son enfance pour le tutoiement... il trouve
\{H) LE FLAGliANJ DÉI.JT.
fort bien qu'un père luloie sa fille, un mari sa femme et cela réciproquement, mais voilà tout.... et le tutoiement, les embrassades entre un jeune homme comme Arthur et une jeune fille de ton âge doivent lui paraître ( il ne me l'a pas dit, mais j'en suis convaincu parce que je sais très bien sa manière de voir à cet égard)/ doivent lui paraître contraires à toutes les bienséances.
— Eh bien! cher père, j'en suis fâchée pour lui que je croyais un homme au-dessus des préjugés, répondit Nancy en secouant sa charmante tête blonde; et ce que tu me dis là nuit considérablement dans mon esprit à M. d'Albetour. Vraiment je ne me serais jamais figurée qu'on eût de si pelites idées dans le faubourg Saint - Germain!... Ah! quand je verrai M. d'Albeiour. jene pourrai pas m'empêcher de lui dire combien je trouve son faubourg Saint-Germain ridicule !
— Malheureuse enfant ! dit M. Ferrard
l.E 1 ] AGRANT DKLI 1. 197
dans un grand trouble , en faisant signe à Nancy de parler plus bas, tu veux donc me brouiller avec l'aristocratie?... tu veux donc nous fermer à jamais Tenlrëe du faubourg Saint-Germain ? Ne t'avise pas de répéter ce que tu viens de dire... songe qu'un domestique pourrait t'entendre!.,. et que si jamais de semblables paroles revenaient aux oreilles du marquis d' Albetour. .. il me retirerait ses fonds. . . son estime, veux je dire, sa confiance... il s adresserait à quelque autre agent de change... qui aurait comme moi une fille à marier!... il ne voudrait plus entendre parler d'une alliance...
— Quelle alliance , mon pèreP...
El Nancy devint toute pâle.
— Suffit! suffit! répliqua mystérieusement >\. Ferrard , rien n'est encore déespéré , et
d'un moment à l'autre il peut survenir du nouveau !
— Mais quoi donc , papa?...
— Oh! rien, rien! continua-î -il. avec un sou-
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rire qu il croyait malicieux , rien encore, ma bonne petite Nancy, mais l)ienl(M peut-être î... Allons, baise -moi, cher ange, baise-moi bien tendrement!... Je t'aime de toute mon ame et je veux que tu sois heureuse... Allons donc, viens m 'embrasser...
Nancy était pale encore et tremblante ; elle s'élança au cou de son père , et le tint quelque temps embrassé , sans dire une parole. — Elle fondait en larmes.