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Un jour que le marquis d'Albetour venait (i avoir une longue et mystérieuse conférence avec quelques amis qui partagaient toutes ses débauches de table . toutes ses nocturnes parties de plaisir, il reçut une lettre de Philadel
200 !.K KLAGIU.M DÉLIT.
phie , qu'il s'empressa de décacheter. Celle lettre que j'ai eue sous les yeux était écrite en chiffres . et contenait à peu près ceci :
« Mon cher Gustave . tu peux être parfaite- « ment tranquille et ne pas te préoccuper de « ce qui se passe entre le Shuylkill et le De- « laware (1). Tu as en Amérique tout comme « en France de chauds amis qui soignent tes « inté|*êts. On ne parle déjà plus de \ affaire, « ou du moins ii n'y a personne maintenant qui « songe encore à t'accuser. Cependant , mon « cher ami , tu as bien fait de t embarquer et de « ne pas attendre un j ugement , dont l 'issue . je « le l'avoue , m'inspirait d assez vives inquiète tudes. Il m'a été bien plus facile de plaider « pour toi en ton absence ; et le bruit de ta « mort, que je n'ai pas encore démenti, a « fermé la bouche à tes accusateurs que j'ai
(1) Deux rivières entre lesquelles est située ïa ville f!r Philarlf'lphie aux États l'nis d'Amérique.
« pu victorieusement convaincre d'imposture « et de calomnie. Ton suicide , ton fameux « plongeon dans le lac Erié ou tout autre lac « a produit un effet superbe ! et le jeune Sué- « dois — car tu passes toujours pour un noble M enfant de la Suède , et si j'en excepte moi et « quelques amis , trois ou quatre personnes tout « au plus peuvent soupçonner ton véritable « nom, — le jeune Suédois, mon cher Gustave, « a coûté plus de larmes aux belles depuis sa « mort , qu'il ne leur en fit répandre de son « vivant , ce qui n'est pas peu dire !
« Nous avons fait croire assez habilement « qu'une atroce machination inventée pour te « perdre avait bouleversé ta raison , et que . « menacé dans ton honneur, au lieu de vivre « pour confondre les ennemis, tu n'avais pu « supporter de sang -froid la perspective <c d'une aussi flétrissante accusation, et que tu « avais préféré la mort à la honte de compa- « raître . même innocent, absous d'avance, en
^02 i,K I i,Ar.RA?«T lua.n.
fyco d'un tribunal qui ju^e les faussaires. Mais il est parfailemenl inulile de revenir làdessus, mon cher Gustave; c'est la dernière fois que je te parlerai dans mes lettres de cette maudite affaire qui m'a tourné et retourné pendant six mois sur des charbons ardents.
« Mais une chose que je ne t'ai pas dite encore et qui ne te fera pas de peine, j'en suis bien sûr, c est que le g-ros banquier William est à six pieds sous terre, oui, mon brave!., et je te jure, pardieu ! que j'ai dansé sur sa fosse avec un plaisir extrême !.. Hein ! qu'en dis-tu. Gustave? tu ne t'altendais pa^ à de si bonnes nouvelles. Je parie que lu ne porteras pas le deuil du i^ros sir AYilJiami.. Ah i si tu savais, mon cher, quel mal nous avons eu à nous défaire de ce vieux poltron !.. Il ne voulait pas se battre, et nous avions beau l'appeler calomniateur, infâmecalomniateur, j'avais beau lui rc<îemandtr d'un air pathé-
LE FLAGRAM DÉLIT. 205
« ihique le sang de mon a/ni qu'il avait poussé « au désespoir et à la mort, eh bien! rien n'y « faisait et nous en étions pour nos peines.... <c Ma foi! j'ai voulu brusquer l'affaire ! unjour w qu'il s'était gorgé de Porto suivant sa court tume, et que le vin lui donnait un peu de « cœur au ventre, ou plutôt à la tête, je l'ai « rencontré au théâtre, et là sur un oui on un « non, je ne sais plus trop lequel, je l'ai pres- « que jeté à la renverse d'une paire de souf- «« flets qui a résonné dans toute la salle. Oh ! *< pour le coup il ne s'est plus fait tirer l'oreille, « et nous avons dégainé le soir même. Voilà « parbleu ! ce que je voulais, et je t'assure que « l'assaut n'a pas été long... Je vise juste comme « lu sais, et j'ai le poignet ferme... L'épée à la « main — en garde! — une. é^u\\ — mon « homme était percé à jour, et la pointe de ma «c lame ne s'était même pas émoussé contre « son cœur de pierre, son cœur de roche, son « cœur de banquier !..
<• INIais ce nesl pas assez d'un ciidavre. 6 « mon Gustave!. . et moi ou les autres^ nous « donnerons encore avant peu de la besogne t( au fossoyeur î Tous ceux que lu as cont< damnés en parlant ne mourront pas de « vieillesse! oh. non certes!.. Mais patience! « il faut laisser mûrir le fruit!., alors on n'a « plus qu'à souffler pour qu'il tombe!
t< Maintenant au fait, mon cher Gustave! « car je m'aperçois que depuis une heure je « bavarde pour ne rien dire, absolument « comme une vieille femme en déguslant une « prise de tabac, et je suis persuadé que tu « m'envoies à tous les diables! car dans la « vie comme dans les livres tu n'aimes que les « dénouemens, et je l'ai vu cent fois au théa- « tre, lorsqu'une pièce n'allait pas au galop « d'un bout à l'autre, frapper du pied, écu- « mer de colère et dire que tu étranglerais « Tauteursil tombait sous ta main. Ne le fô- « che pas, Gustave, j'ai tant de bonheur à
« causer avec toi que j'alonge exprès mes « phrases pour faire durer le plaisir. Au reste. t( il faut garder le meilleur pour la fin. la crème « pour le dessert , comme disent les grand'- « mamans, — ou plutôt comme nous disons. « nous auîres , d'abord Tépée, ensuite le poi- « gnardî...
« Voici donc le poignard! gare à toi!..
« cuirasse bien ton cœur, et s'il bat trop vite.
« mels la main dessus — car s'il est important
« pour agir à propos dans ce monde, d'avoir
« une montre bien réglée, qui n'avance jamais
u et jamais ne retarde, il est encore bien plus
« essentiel de porter dans sa poitrine un
« cœur à l'épreuve, qui sous le choc des pas-
« sions n'accélère jamais ou ne ralentisse
u son mouvement toujours égal!... Alors
« seulement on est homme, et l'on arrive au
a but î . . . Mais à propos , je m'aperçois que ma
« montre qui va très bien m'engage à me
« presser Diantre! voilà qu'on sonne à ma
20G I.E FIAGHAIM DEMI.
- porle!... ah! c'est pour celte lettre... on met
« à la voile, et notre capitaine s'impatiente....
« Héî qu'il attende , le vieux loup de mer
« je serais pourtant fâché qu'il partit sans ma
<* lettre...
« Allons, à présent. |)lus de digression!....
<< je me dépêche, et ma plume court sur le
« papier comme un cheval qui a pris le mors
c( au dents... Mon cher, mon pauvre cher
« Gustave, hélas! tu n'es pas encore veuf!....
« et ta maudite femme ne veut pas mourir
« heureusement qu'elle est toujours folle . ar-
u chi-folle et qu'on ne lui épargne pas les
i< sceaux d'eau froide sur la tête.... Elle chante
*< du matin au soir et souvent du soir au matin
« des complaintes élégiaques sur toutes les
« gammes . en l'honneur de son pauvre Sué-
u dois Gustave Kruller (drôle de nom , ma foi !
« et que tu as bien fait de prendre en Amé-
« rique ) : elle pleure toujours à chaudes
i< larmes ce tendre et malheureux Kruller
qu'elle croit mort d'amour pour elle! Ce-, pendant quelquefois elle devient furieuse et t'appelle ingrat , lâche . infidèle, monstre, et puis elle s'arrache les cheveux . se frappe la poitrine, et veut se tuer, se ieter par la fenêtre!... malheureusement les barreaux se louchent presque.... Mais . je te le répète, pas d'inquiétudes! fais absolument comme si madame Kruller ou plutôt madame Earling (car c'est la veuve Earling ) s'était précipitée par la fenêtre de sa chambre qui
est au cinquième étage Dernièrement,
croirais-tu qu'elle a voulu s'échapper?... elle s'était à moitié enveloppée dans le drap de son lit , comme un spectre... les gardiens ont eu peur, les imbécilles !... et se sont sauvés à toutes jambes... Mais rassure-toi. mon vieux , le guichetier de l'hôpital est un cerbère qui ne dort jamais et qui ne craint pas les fantômes. Ce Bedlam vaut une prison d'état pour la solidité des grilles et l'épais
!2i)8 M. FLAGUAM DÉLIT.
« seur des murailles!... Il n'y a qu'une fosse
*^ à six pieds sous terre, bien foulée par le
« talon du fossoyeur, et sur laquelle pèse un
u bloc de marbre, il n'y a que cette prison-là
« qui garde encore mieux son prisonnier!...
« Mais corbleu ! je m'oublie... il me sem-
« ble que j'entends la cloche du départ...
« oui... oui! c'est elle! Bonsoir. Gustave... »
Celte lettre ne portait aucune signature ; il était facile de voir à ses plis inégaux et à l'enveloppe tachée d'encre et de cire que l'écrivain, sans doute pressé par l'heure, avait brusquement fermé et cacheté sa lettre.
Après avoir lu ces lignes mystérieuses dont les hiéroglyphes n étaient pour le marquis d'Albetour qu'une langue vulgaire, il demeura quelque temps immobile . ses deux coudes sur une table et la tête dans ses mains, comme un homme qui réfléchit profondément . ensuite il ouvrit un petit coffre en peau de cha-
LE FLAGRAM DÉLIT. 209
grin qui paraissait contenir beaucoup de lettres, écrites en chiffres comme celle qu'il venait de recevoir. Il mit cette lettre avec les autres.
Un quart d'heure après, M. d'Albetour galopait au bois de Boulogne avec Arthur Livremont; et de temps à autre, lorsqu'il voyait passer en équipage quelque brillante femme à la mode, il la saluait tout en galopant, ou bien il ralentissait tout-à-coup l'allure de son cheval qu'il faisait caracoler prés de la voiture, puis se penchant à la portière il adressait quelques phrases de galanterie à la déesse du char, et lui présentait le bjel Arthur qui rougissait comme une jeune fille timide.
Bientôt le jeune Arthur eut la rougeur moins facile et moins prompte ; il put soutenir sans frissonner les yeux bleus ou noirs d'une belle, — etJavie du grand monde, la vie de salon et de boudoir lui parut douce et charmante sous les auspices d'un homme à la mode comme le marquis d'Albetour.
212 Llv FI.Vr.ï.yVNT DI^LIT.
Il y avait plus de Irois semaines qu'Arihur n'était relonrné à la campagne de son tuteur, et celui-ci ne lui écrivait point de venir: il ne semblait ni choqué, ni surpris d'une aussi longue absence.
Arthur pourtant n'avait pas oublié sa chère Nancy; et quelquefois le soir, après l'enivrement du bal , il poussait un soupir et songeait à cette blonde et naïve jeune fille, dont il avait profané dans son cœur l'image pure et TÎrginale en y mêlant d'autres images de femmes qui l'abreuvaient d'ardentes et coupables voluptés.
Mais ces remords s'évanouissaient bientôt devant le plaisir qui devenait chaque jour plus vif et plus dangereux pour Arthur.
Il s'habituait à cette vie molle et fastueuse qui est si douce à Paris pour un jeune homme ayant de la fortune ; mais Arthur n'était pas riche — quatre mille livres de renies tout au plus, dont il ne pouvait pas entamer le capital :
aussi atlendait-il avec une impatience toujours croissante ce bienheureux âge de vingt-un ans, où le jeune homme affamé de plaisir , rompt l'étroite et jalouse chrysalide qui l'emprisonnait , et peut aller, si bon lui semble , se brûler au flambeau de l'amour et des voluptés parisiennes.... époque vraiment délicieuse, où 1 ecervelé papillon fait pour la première fois usage vde ses ailes , où le jeune capitaliste manie enfin tout son or, et peut le jeter aux courtisanes ou sur le tapis vert du Cent-treize, sans qu'on lui crie : Holà!
Mais Arthur n'était pas joueur, et, pour lui rendre justice pleine et entière, il avait en horreur les cartes et tous les jeux de hasard ; jamais il n'avait mis le pied sur le seuil funeste et glissant d'une maison de jeu. Ce qu'il aimait lui , c'était l'existence élégante et paresseuse de nos riches dandys; c'étaient les somptueux repas tout ruisselans de vin de Champagne , les promenades au Bois sur un cheval de
pur sang, ou dans un splendide équipage qui fait retourner les jolies femmes et vous attire de si charmans regards , de si gracieux balancemens de tête; ce qu'il aimait surtout, c'étaient les mains blanches aux ongles roses et bien taillés, unejambe fine et rondelette dans un bas de soie , un pied mignon dans un soulier mignon, et puis uneimWes\elie et patricienne, un cou de cygne aux molles ondulations, une voluptueuse poitrine aux saillans contours, marbre vivant qui fait palpiter le corsage, et puis... mais ridicule barbon, je m'égare en des peintures qui ne sont plus de mon âge , et qui veulent une main plus ferme , un pinceau moins tremblant... Je supplie ces dames de me pardonner, je m'appesantirai moins désormais sur les détails. Je serais au désespoir de blesser les oreilles chastes de madame Wilson.
Il me suffira donc, mesdames, pour vous faire comprendre les passions nouvelles qui
LE FLAGRA?{T DÉLIT. 215
s'étaient brusquement développées dans l'âme vierge d 'Arthur , il me suffira de vous dire qu ' un jeune et beau garçon, jeté dans un certain monde à Paris, aurait besoin de toute la sagesse et des mortifications de saint Antoine, pour ne pas succomber à des tentations mille fois plus dangereuses quecelles dont triompha ce vénérable anachorète : car celui-ci n'avait pas dans les veines un sang riche et toujours bouillant sous la torride influence de la truffe et du vin de Champagne; il ne buvait que de l'eau du désert, et mangeait au lieu de succulens roastbeefs des racines dures et peu nutritives qui devaienlconsidérablement amortir le feu de ses passions ; et puis le diable s'y prenait assez maladroitement pour le séduire : au lieu d'envoyer tout simplement à ce pauvre Antoine une de ces belles courtisanes romaines dont l'enfer était san j doute bien pourvu , il l'environnait d'une foule d'abominables sirènes à queues de poisson, de femmes aux pieds de chèvre, de mons-
^1^) LK I'LAGI\ANT DÉMT.
trueuses créatures (jui devaient épouvanter le solitaire et lui donner la chair de poule.
Arthur . lui , n'avait point affaire à des goUles . à des élres moitié femmes moitié serpens. Toutes les plus délicieuses sylphides qui vol- * ' tigent sur les planches de l'Opéra; toutes ces nymphes ravissantes qui sont comme une espèce à part dans la capitale, et dont la vie entière est une longue fête . une longue ivresse , toutes ces femmes de plaisir qu'on nomme pourtant femmes honnêtes , enveloppaient ce faible et voluptueux jeune homme dans une atmosphère brûlante à laquelle il ne pouvait plus se dérober.
Parfois Arthur, après une soirée d'amour et de libertinage , s'endormait avec la ferme intention de changer de vie , et de rompre enfin d'un vigoureux coup d'aile le réseau fatal qui le retenait ; mais cette noble résolution s'effaçait bientôt de sa mémoire avec les songes de la nuit . et. de nouvelles séductions qui l'assié-
LE FLAGIIAINT DÉLIT. 217
geaient à son réveil pleuvaient chaque matin autour de lui sous la forme de petits billets roses et parfumés, tout pleins de rendez-vous galans et de charmantes invitations.
M. d'Albetour ne laissait échapper aucune occasion de plaisir pour Arthur, qui s'enlaçait chaque jour en de nouvelles intrigues : à l'air indifférent et calme du marquis, on aurait pu croire qu'il prenait fort peu d'intérêt à toutes ces liaisons banales, à ces folles amours de rencontre qu'un jour nouait et dénouait ; mais Arthur n'avait pas une maîtresse, pas une bonne fortune, que M. d'Albetour n'en fût instruit d'avance. — et l'adroit marquis était le fil invisible qui remuait les passions de cet ardent jeune homme.
Arthur n'avait jamais eu de goût pour les occupations financières, et sans la déférence pleine de tendresse qu'il avait toujours témoignée à son tuteur, il n'eût jamais consenti à s'incarcérer sept heures par jour dans le bureau d'un
218 LK FLAGnAiM DÉLIT.
at^enl de cliange , pour y faire son appienlissage de courtier. Mais depuis qu'il menait la vie élégante et voluptueuse du riche Parisien . depuis qu'il avait savouré le nectar de l'arbre défendu, il voulait toujours s'en abreuver, et l'étude de la finance lui paraissaitinsipide.il ne mettait plus le pied chez l'agent de change, et quand il passait près de la Bourse , il détournait la tête avec répugnance pour ne pas voir ce magnifique tripot, ce Parthénon du vol et de l'agiotage, qu'il voulait à jamais oublier.
Depuis le jour où M. Ferrard l'avait comme arraché des embrassemens fraternels de Nancy, Arthur n'était point retourné une seule fois à la campagne de son tuteur : et celui-ci qui , auparavant , grondait Arthur et l'accusait d'indifférence lorsqu'il ne venait pas exactement tous les quinze jours à la maison de campagne, maintenant loin de se plaindre, ne semblait pas même remarquer l'absenci^
de son pupille , et ne lui écrivait plus comme autrefois de venir.
— Mon cher tuteur est fâché contre moi, pensait Arthur; depuis quelque temps je le trouve bien refroidi à mon égard, mais que le diable m'emporte si je sais pourquoi! Ce brave homme, je l'aime de toute mon âme ! je ne crois pas lui avoir donné jamais un véritable sujet de mécontentement; oh! certes, je ne suis point un ingrat! Dieu merci! j'ai la mémoire du cœur, et je n'oublierai jamais que M. Ferrard m'a élevé, qu'il est mon second père!... Non, vraiment, j'ai beau me creuser la tête, je ne puis comprendre ce que j'ai fait de mal. Ah! j'y suis... il est en correspondance avec son confrère l'agent de change, et ce tripotier de rentes lui a probablement dit que je ne venais plus croupir sept heures par jour dans sa boutique!... Ma foi! tant pis, chacun pour soi dans ce monde! j'aime beaucoup mon tuteur, mais je n'aime pas du
LE FlwVnnAM DÉLIT.
tout son métier! Je veux jouir de la vie. moi!... Quoi! Dieu m'aurait pétri dans ses mains , il m'aurait soufflé dans la poitrine une âme immortelle, pour que j'allasse me faire agent de change, et spéculer du matin au soir sur la hausse ou la baisse!... Oh! non. je ne crois pas !
Et toutes les journées d'Arthur Livremont se passaient au bois de Boulogne , toules ges nuits au bal ou dans les bras du plaisir et de la débauche.
Un matin il se leva triste et morne, il se dit :
— Au fait! ma conduite n'est pas exemplaire depuis cinq ou six semaines, et INI. Ferrard qui n'entend pas raillerie sur le chapitre de la morale, et qui n'a pas eu. j'en suis bien sûr, une seule intrigue dans toute sa vie, aura su d'une manière ou d'une autre, par quelque bavard, que je m'étais un peu dégourdi, un peu déniaisé: et le brave homme est mécon-
LE FLAGUÂNT DÉLIT. 221
lent, il me boude. Je ne suis pourlanl pas un mauvais sujet, moi! je m'amuse, voilà tout... J'aime le Champagne, quand il est bon, les femmes quand elles sont jolies ! ... J'ai des maîtresses, mais qu'est-ce qui n'en a pas dans ce monde, à moins d'être vieux, sot ou podagre.P... Eh! parbleu, je suis de mon âge et je n'ai pas la goutte! si mon tuteur se fâche, il n'est pas raisonnable !... A la bonne heure au moins, si j'avais le goût du jeu comme tant d'autres, si je faisais des dettes!... mais rien de tout cela, je paie mes fournisseurs, je ne mange que mon revenu... Il est vrai que je ne puis faire autrement puisque je ne liens pas le capital ! encore trois mois et un jour !... Non, M. Ferrard a tort de m'en vouloir... il m'en veut, c'est positif... autrement il m'écrirait de venir le voir... mais au contraire, on dirait qu'il cherche des prétextes pour me retenir à Paris... Ma foi ! j'y suis à merveille, j'y reste ! ... et puisqu'on s'arrange si bien là-bas de mon absence, puisque
M. Ferrard ne veut plus de moi, j'attendrai patiemment qu'on me rappelle... Oui, mais cette pauvre Nancy!... qu'est-ce qu'elle doit dire de ne plus me voir .^... Voilà déjà cinq grandes semaines!... cinq semaines ! elle croit peut-être que c'est moi qui ne veux plus venir... et que je m'ennuie à la campagne, auprès d'elle... Oh! quelle idée!... pauvre chère sœur! moi! l'oublier!... moi, grand Dieu! Sacrifier ma Nancy à toutes ces femmes qui ne seraient pas dignes seulement de baiser la terre qu'ont foulée tes pas !... Oh ! oh !
Et d'abondantes larmes jaillirent de ses yeux. Il n'eut plus qu'une pensée, qu'un désir, qu'un besoin, voir Nancy, la serrer dans ses bras, contre son cœur, et lui demander pardon. Il voulait monter sur le champ en voiture pour aller surprendre son tuteur et s'excuser comme il pourrait d'une aussi longue absence. Déjà il descendait quatre à quatre les
marches de l'escalier, quand la portière lui remit une lettre qui venait d'arriver.
Le jeune Livremont reconnut aussitôt l'écriture de M. Ferrard,il ouvrit précipitamment cette lettre.
« Mon cher pupille, disait M. Ferrard, j'ap- « prends avec chagrin que ton zèle pour l 'étude « des affaires éprouve de jour en jour une baisse « plus considérable. Mon collègue se plaint « des variations notables qui s'opèrent dans ta « conduite; tu ne vas plus à ton bureau, et l'on « te rencontre achevai au bois de Boulogne « pendant les heures de Bourse.
« On m'assure même que tu ne sais pas « toujours positivement s'il y a hausse ou « baisse comparativement au cours de la « veille, mais cela me semble incroyable!... et « sans doute on exagère.
« La première fois que je te verrai , mon « cher pupille, je compte te (aire subir un
zzï m: m,agi;ant dilu.
« examen complet sur le cinq, le quatre et le (( trois ; ]0 t'inlerrogerai particulièrement sur u les fonds étranj^ers, sur les changes d'Am- « sterdam , d'Hambourg et de Londres , sur c< les Cortès... Pense aux Cortés !
« Ainsi donc, mon cher pupille, étudie con- « sciencieusement lies rentes de Naples. d'Esw pagne et de l'Etat romain . l 'emprunt Hollan- « dais, l'emprunt d'Autriche, de Prusse, enfin ce toutes les métalliques! mais ne va pas négli- « ger les actions de la Banque, la caisse hypocc thécaire, les rentes de la ville de Paris, les <c Quatre Canaux ! Oh ! ne va pas négliger tout « cela, je t'en conjure.
<c Je te ferai aussi plusieurs questions sur les « primes fin courant et fin prochain.
a J'aurais beaucoup de plaisir à t'embrasser ; « mais comme les affaires sont très animées « depuis quelques jours , et qu'elles vont pren- (c dre encore plus d'activité jusqu'à la fin du ce mois, j'aime mieux que tu restes à Paris pour
« les suivre et me tenir au courant des opéra - « tions importantes.
« Ne viens donc pas me voir, mon cher pu- « pille, avant que je ne t'écrive. D'ailleurs, je « serais actuellement fort embarrassé pour te « loger : on repeint à l'huile la porte et les fe- « nêtres de ta chambre ; je fais travailler dans i^ toute la maison, revernir les lits, carder les <( matelas, et je n'aurais pas même un lit de « sangles à te donner.
u Je t'écrirai, mon cher pupille , quand je « n'aurai plus d'ouvriers chez moi. »
Arthur avait senti plusieurs fois sa poitrine se gonfler en lisant celte lettre : il remonta dans sa chambre . et ses larmes coulèrent par torrens.
ZI
Arthur avait compris que son tuteur ne lui portait plus la même affection et saisissait de frivoles prétextes pour l'écarter de Nancy. Il resta plusieurs jours abîmé dans une morne tritesse, sans paraître le matin au bois de Boulogne et le
228 Li: FLAGRANT DEMI.
soir au balcon des Bouffes ou de l'Opéra. Il ne répondit point aux billets parfumés qui lui arrivaient en foule, et demeura des journées entières confiné dans sa chambre, oubliant les rendez-vous d'amour qui l'attendaient.
Depuis une quinzaine de jours environ, le marquis d'Albetour avait quitté Paris pour une entreprise importante ; il voulait faire construire plusieurs moulins sur une petite rivière qui passait à quelque distance de sa maison de campagne, et dont le cours sinueux traversait la propriété de M. Ferrard.
L'agent de change , qui n'était pas très enthousiaste de sa nature , avait trouvé magnifique ce projet d'exploitation, auquel il promettait de coopérer activement et de tous ses moyens. M. d'Albetour faisait de fréquentes visites à M. Ferrard, et quelquefois ils restaient enfermés des heures ensemble. — ils avaient des conférences mystérieuses dont Nancy ne pouvait pénétrer le secret; mais elle remar-
LE FLAGjlAlNT DÉLl l . 229
quait avec un sentiment de vague terreur que son père lui parlait plus souvent du marquis, en des termes de plus en plus louangeurs , et que M. d'x\lbetour avait pour elle des attentions plus marquées, des prévenances galantes et délicates qui allaient au-delà de ce qu'exigeait la simple courtoisie, et qui révélaient unecertaine envie de plaire.
Un jour que M. Ferrard prononçait comme à l'ordinaire devant sa fille le fastueux panégyrique de M. d'Albetour, son domestique entre et lui dit qu'un monsieur désire lui parler en particulier.
— Mais quelle est cette personne ? demande l'agent de change.
— C'est, je crois, un étranger, répond le domestique. Il parle français difficilement : à sa prononciation , je présume que ce monsieur est Anglais.
— Je ne connais pas d'Anglais, dit M. Ferrard ; cependant c'est peut être pour affaire..
230 LE FI.AGUAIST DÈIJT.
Oui , cet insulaire est très probablemenl un riche capitaliste qui veut prendre des actions dan«nos moulins... Faites entrer... ou plutôt je vais descendre au salon... car sans doute c'est un riche capitaliste.
M. Ferrard, en traversant l'antichambre, entendit marcher de long en large dans le salon, comme un homme qui se promène avec impatience en attendant quelqu'un. Il ouvrit la porte du salon. Un personnage de haute stature, et dont la lèvre basanée portait une paire de moustaches grisonnantes, le salua d'assez mauvaise grâce et d'une façon militaire qui déplut fort à l'agent de change, devenu très susceptible sur l'étiquette depuis qu'il fréquentait les ducs et les marquis.
— Vous êtes M. Ferrard ? demanda l'étranger d'un ton laconique.
— Oui, monsieur, lui-même. Pourrais-je savoir à qui j'ai l'honneur de parler?
— Oh ! monsieur, le nom ne fait rien à l'af-
LE FLAGllANI DÉLIT. 251
faire, dit l'inconnu; dispensez -moi , je vous prie, de me nommer.
— Mais je n'ai pas l'avantage de vous connaître, monsieur, répliqua l'agent de change un peu sèchement , et je ne puis entamer une affaire , je ne puis m'associer en aucune façon avec un capitaliste qui veut que son nom reste en blanc dans Tacte de société...
— Eh ! qui vous parle de société , monsieuri" interrompit brusquement l'homme à moustaches qui ne semblait pas être d'une patience angélique ; je n'ai pas de temps à perdre , je vous en préviens... Il faut que je sois au Havre dans quelques heures. . .
— J'entends bien, monsieur, parfaitement bien , et vous pourriez même vous épargner la peine d'élever tant la voix,., mais quand vous me diriez votre nom, cela ne vous relarderait guère et ne vous empêcherait pas d'être au Havre à l'heure que vous désirez... Je puis vous montrer , monsieur . îe plan des quatre mou-
252 i.i: jla(;i;ant i)Éi.ir.
lins que nous voulons élablir sur la rivière de...
— Eh ! monsieur, vous êtes là à vous ballre contre des moulins!... Qui vous parle de moulins?... je suis capitaine d'un brick de commerce... j appareille demain malin... le vent peut souffler d'un moment à l'autre...
— Mais il ne faut jamais compter sur le vent, monsieur, interrompit le spéculateur qui, absorbé dans son idée, n'en voulait pas sortir et s'y cramponnait de toutes ses forces : le vent souffle un jour et ne souffle pas un autre... c'est un capricieux, un inconstant, sur lequel les marins et les meuniers ne doivent jamais compter!... Il peut bien de temps en temps gonfler une voile de navire et faire tourner une aile de moulin, oui!... mais survienne un calme, un calme plat (cela peut se voir tous les jours, monsieur) alors vous n'avancez plus, vous ne tournez plus... vous êtes cloué sur la vague ou dans lair...
LE ILAGllANl DÉLIT. 253
Le capitaine de brick regardait M. Ferrard en croisant tour à tour et décroisant les bras avec un branlenient de lete.
— Alors, monsieur, continua chaleureusement l'agent de change, adieu la mouture! plus de farine!... Tandis qu'au moyen des écluses, monsieur, vous n'êtes plus l'esclave du vent et vous tourneriez jusqu'à la fin du monde... Et cela par une combinaison fort simple... il suffit...
— Adieu, monsieur, je vous souhaite bien le bonjour, dit impétueusement le capitaine en prenant son chapeau qu'il avait posé sur une table. Puisque vous ne voulez pas m 'entendre, je retourne en Amérique! Que diantre!... voilà plus d'une heure que je suis ici... j'ai fait plus d'une lieue à cheval par les terres labourées, et cela pour rendre service!... J'en suis ma foi! bien récompensé!... votre imbécille de domestique me fait attendre plus d'un quart d'heure à la porte, comme s'il ne comprenait
*25i LE FLAGRANT DÉLIT.
pas ce que je dis!.. Eh! mille sabords, monsieur, je m'exprime pourtant d'une manière intelligible , et si je ne prononce pas tout à fait comme un académicien, ce n'est pas une raison pour qu'on me fasse répéter cent fois la même chose!... Je ne suis pas un sauvage, une peau rouge ! ... je suis capitaine de brick , je suis de New- York. Je vous le répète, monsieur, j'ai voulu vous rendre service, un important service, quoique je n'aie pas une minute à perdre, et vous n'appréciez pas mon désintéressement'... voilà comme vous me payez d'une bonne action ! !
— Une action, monsieur! une action: s'écrie M. Ferrard qui n'était certes pas en train de jouer sur les mots et de faire des calembourgs, vous n'avez jamais pris d'action dans cette affaire, et je ne sais pas, monsieur, quel paiement vous me réclamez. D'ailleurs l'acte de société est encore chez le notïdre!,.. cet acte, monsieur, ne porte que deux signatures.
celle du marquis d'Albetour et la mienne... Au surplus, quand vous seriez actionnaire, vous ne pourriez toucher encore de dividende , et les intérêts ne commenceront à courir , monsieur, que du jour où M. le marquis et moi nous aurons effectué le versement des capitaux entre les mains...
— D'un fripon ! interrompit le capitaine avec énergie.
L'agent de change recula d'un pas en arrière et voulut parler, mais la stupéfaction Tempécha d'articuler une parole et lui cloua la langue au palais.
— Oui, d'un fripon! ajouta le capitaine en secouant la tête. Prenez-y garde, monsieur! vous allez vous empêtrer dans les filets d'un escroc.
— Morbleu! monsieur le capitaine, balbutia enfin l'agent de change, vous êtes bien hardi! Êtes- vous donc venu chez moi pour m'insuller.^
250 i.K iiAGHAM i)i::i.ir.
— Non. mais pour vous lirer des ^rilFes (l'un épcrvier qui, je vous en donne ma parole d'honneur, ne vous laissera pas un brin de laine sur le dos, si vous ne parvenez pas d'une manière ou d'une autre à lui (ordre le cou.
— Mais de qui voulez-vous parler, monsieur? bégaya l'agent de change qui semblait pétrifié d'étonnement , car je ne présume pas que vous osiez faire allusion à M. le marquis d'Albetour. dont la réputation européenne...
— Ne vaut pas le diable en Amérique, je vous en préviens! ainsi, défiez-vous de ce gaillard-là!
— Quoi ! morbleu ! s'écria M. Ferrard d'un accent indigné, quoi! vous avez l'audace de calomnier en ma présence le plus respectable des hommes! mon ami! mon intime ami! mon noble ami le marquis d'Albetour ! un personnage qui jouit de la considération universelle, un homme dont la philantropie, dont la probité... ,
— Est tout juste suffisante pour qu'il ne soit pas pendu ! ajouta le capitaine.
— C'en est trop! vous, êtes un impudent, un lâche calomniateur!... et si M. d'Albelour était ici...
L'agent de change suspendit un instant sa phrase pour serrer les dents et secouer la tête d'une manière expressive et menaçante.
Tout-à-coup le galop d'un cheval retentit dans l'avenue.
— S'il était ici, vous ne parleriez pas delà sorte, reprit M. Ferrard en haussant le ton.
Le bruit du galop devenait plus sonore.
— Non, vous ne parleriez pas de la sorte! poursuivit M. Ferrard dont les yeux lançaient des éclairs de fureur.
— Non, sacrebleu! dit flegmatiquement le capitaine, car je ne me soucie pas d'être assassiné un jour ou l'autre. Ce n'est pas que j'eusse peur de lui au grand soleil, l'épée ou le pistolet à la main!... mais cet homme -là, voyez -vous,
258 l.K bl AGHAJNr DÉI.ir.
oonlinua-l-il en baissant la voix d'un air mystérieux, cet homme-là, c'est le diable !... On dit qu'il a des amis partout!... partout des poignards à ses ordres!... voilà pourquoi je ne vous dis pas mon nom... Car s'il apprenait que je vous ai parlé de lui... vous ne savez pas ce dont il est capable!... mon brick pourrait sauter en l'air ou couler bas à dix lieues de la côte!...
Aussitôt la porte du salon s'ouvrit à deux battans, et le domestique annonça le marquis d'Albetour.
zzz
L'étranger devint pâle comme la mort ; ses genoux fléchirent , il tomba lourdement dans un fauteuil qui se trouvait derrière lui.
M. d'Albetour avait le sourire à la bouche; toute sa physionomie exprimait le calme et la
!2iO LE l'KAGliAM I)É!H .
salisraction , mais par moment son œil semblait se colorer d'une teinte verdâlre et changeante, d où s'échappaient comme des étincelles qui éblouissaient létranger et l'agitaient de commotions électriques.
Le marquis d'Albetour tendit la main à M. Ferrard et alla s'asseoir prés de lui . en face du capitaine américain,
— Eh bien ! monsieur le capitaine , dit l'agent de change avec une intonation sardonique, ne vous gênez pas, je vous en prie; faites comme si nous étions seuls. Le marquis d'Albetour est assez mon ami pour me permettre de continuer avec vous une conversation intéressante.
Le capitaine essaya de lever la tête , mais le regard magnétique du marquis lui fît presque à l'instant même baisser les yeux.
— D'ailleurs, poursuivit M. Ferrard , d'un ton plus ironique, M. d'Albetour n'était pas
LE FLVdP.AM' DELIT.
étranger à noire conversation... vous me parliez de M. le marquis.
— Ah! fit M. d'Albetour en lançant un coup-d'œil sinistre à l'inconnu. Et que disait
monsieur?
— M. le capitaine faisait votre éloge, répondit l'agent de change en secouant la main du marquis avec une affectation de familiarité. Monsieur est capitaine de brick: il vient de New- York et met à la voile demain; voilà tout ce que je sais.
— Ah! vous ne savez rien de plus.^ dit M. d'Albetour avec un sourire étrange qui pétrifia l'inconnu et lui figea le sang dans les artères. Eh bien ! moi , j'en sais davantage î
M. d'x\Ibetour dit ces derniers mots d'une voix tonnante.
— Comme vous êtes pâle , M. le capitaine ! ajouta M. Ferrard, avec une expression triomphante, en lui frappant sur l'épaule. Vous ne dites plus rien maintenant!... Allez, vous êtes '
2i2 IL KI-AGUA.M DlùlAl.
un calomniateur!... et de plus un lâche, ain fanfaron !
— Un calomniateur!... un lâche!... balbutia le mystérieux personnage en grinçant des dents ; mais un geste de M. d'Albetour le réduisit au silence.
— Sortez, monsieur, sortez! cria l'agent de change d'un ton impérieux en ouvrant brusquement la porte. Je ne répéterai pas au marquis d'Albetour des paroles qui pourraient vous coûter cher ! la main d'un honnête homme et d'un noble n'est pas faite pour vous punir... Sortez , monsieur î n'attendez pas que j'appelle mes domestiques!
L'inconnu demeurait anéanti dans un fauteuil ; il n'avait pas la force de se lever.
— Eh bien! faut il que j'appelle I reprit M. Ferrard en faisant un pas vers la porle,-^
— Non , dit M. d'Albetour à voix basse . laissez -moi faire, je connais cet homme! Avec un mot je vais l'arracher de ce fauteuil !
LE Fl-AGUANl DÉLIT. 245
Et le marquis, s'approchant du faux Américain . le fit tressaillir en lui posant lourdement la main sur une épaule, et lui dit quelque chose à l'oreille. Aussitôt l'étranger qui se tenait replié sur lui-même , et la face contre la poitrine, se redressa comme un cadavre au toucher du galvanisme... Il se leva. Son visage était livide, ses yeux éteints : on entendait ses dents s'entrechoquer les unes contre les autres comme dans les convulsions du choléra-morbus.
— Capitaine Gossin . dit froidement le marquis d'Albetour, vous savez que je pourrais vous perdre!.. Mais les calomnies d'une bouche comme la vôtre sont si peu dangereuses que j'aime mieux les mépriser! cependant je vous conseille de ne pas jouer avec la colère d'un homme qui n'aurait qu'à plier le doigt pour vous anéantir. Allez! vous êtes un misérable! et si demain vous n'avez pas quitté la France , vous n'en sortirez plus !
M. d'Albetour n'avait pas achevé sa dernière
syllabe que le capitaine Gossiii élail déjà liors du salon.
M. Ferrard ne revenait pas de son étonne ment: il ne pouvait comprendre l'étrange influence, l'impérieux ascendant que M. d'Al betour paraissait avoir sur cet homme.
— Voilà un bien grand misérable . dit-il au marquis; j allais le jeter à la porte quand vous êtes entré.
— Il ne remettra plus les pieds chez vous , soyez tranquille, répondit M. d'Albetour, en s'asseyant devant une table pour écrire.
— C'est un fou qu'on devrait claquemurer à Bicêtre , ou bien un scélérat qu'il faut envoyer au bagne!... Croiriez-vous , mon cher d'Albelour, qu'il a eu l'audace déparier de vous en des termes...
— Oh! rien ne peut me surprendre de ce plat coquin, interrompit M. d'Albetour avec une agitation concentrée ; il m'assassinerait , l'infâme , s'il était moins lâche î
LE FLAGRAINT DÉLIT. 2 io
En même temps le marquis traçait à la hâte quelques lignes au crayon sur un morceau de papier détaché de son portefeuille.
— Mais que peut-il y avoir de commun entre vous et un pareil homme , mon cher marquis? demanda l'agent de change avec hésitation ; car... j'ai cru m'apercevoir qu'il ne vous était pas entièrement inconnu...
— J'ai vu cet homme aux Etats-Unis , répliqua d'Albetour ; j'ai même eu l'avantage de lui casser un jour ma canne sur les épaules.
— Vraiment ! dit M. Ferrard en écarquillant ses yeux de porcelaine et croisant les bras.
— Oui... je ne suis pourtant pas querelleur, et c'est la seule fois qu'il me soit arrivé de frapper un homme, — mais j'étais exaspéré!... Voici l'histoire en peu de mots... J'étais à New- York — il y a de cela quelques années — j'appris qu'un nommé Gossin , un misérable condamné en France à quinze ans de galères pour je ne sais quel crime . avait passé en Ame-
24(> I.E KLAGKANT DÉLIT.
rique après l'expiation de sa peine , et que là . setant associé quelques vauriens de son espèce , il avait équipé un navirn pour faire la traite des noirs...
— Bon commerce!... mais immoral! dit l'agent de change,
— Oh ! c est le plus affreux des crimes ! c'est le plus lâche î s écria chaleureusement M. d'Albetour : c'est le seul peut-être qu'il faille punir de mort, parcequ'il outrage l'humanité tout entière!... Oui. mieux vaut l'assassinat!... et je voudrais qu'on effaçât des Codes la peine capitale . excepté pour les trafiquans de chair humaine, pour ces ignobles spéculateurs qui vendent la créature que Dieu fit à son image!... Oh! pour ces monstres, la mort . la mort!... moi qui vous parle . au besoin je voudrais être leur bourreau !
— Et moi aussi! ajouta M. Ferrard d'un ton solennel . c^r je suis philantrope . mon
cher marquis!... Mais achevez -moi , s'il vous plaît , votre aventure.
— Oui , dans un instant , répliqua M. d'Aïbetour, en pliant le billet qu'il venait d'écrire. Permettez-moi d'appeler mon domestique ; j'ai besoin de l'envoyer à la ville pour un mes sage assez important que j'avais oublié.
— Faites , faites , mon cher marquis , je suis à vos ordres , dit l'agent de change ; puis il courut à la porte, et d'une voix de stentor il appela le domestique de M. d'Albetour.
Le marquis dit quelques mots à son domestique et lui remit la lettre , après en avoir écrit l'adresse.
— Vite, à cheval, Cyprien ! ajouta -t-il. Si M. Belphégor est déjà parti pour le Havre . tu le rattraperas. Crève ton cheval, s'il le faut. Vite! vite!
Cyprien s'inclina profondément , et sortit.
— Vous disiez donc tout à l'heure . mon cher d'Albetour. reprit l'agent de change , qui
24S I.K ILAllUAM DKLir.
brùlail de savoir la fin de Thisloire . vous disiez donc qu'une fois vous aviez élé forcé de lui rompre votre canne sur le dos?...
— Oui, mon cher monsieur Ferrard.Croiriez-vous qu'un jour le drôle eut le front devenir chez moi pour me proposer de prendre un intérêt dans sonabominable commerce. J'avais une canne sous la main , et , pour toute réponse, je la brisai en deux sur les épaules de l'infâme! je n'ai jamais ressenti de colère pareille!... Je ne me connaissais plus , et je crois vraiment que si j'avais tenu un pistolet chargé . je lui aurais fait sauter le crâne !
— Ah ! vous m'en direz tant ! s'écrie M. Ferrard , avec le geste et l'accent d'un homme qui revient d'une longue surprise. Voilà donc pourquoi le drôle s'exprime aussi peu respectueusement sur votre compte !... Il vous garde rancune! Prenez garde . je vous en conjure , mon noble ami ! un coquin de cette trempe-là est capable de vous attendre dans un chemin creux
LE Fr.AGRAINT DÉLII. , 249
pour VOUS tirer un coup de pistolet , quand vous retournerez ce soir à votre château! Vous passerez la nuit chez moi... c'est prudent.
— Oh! n'ayez aucune* inquiétude , mon excellent ami , répliqua M. d'Albetour affectueusement; le misérable n'attendra pas que j'envoie la gendarmerie à ses trousses... il craint trop de renouer connaissance avec le bagne. Je veux bien encore avoir pitié de lui et le laisser partir avec son brick ; d'ailleurs, c'est un bon débarras pour la France ! Je vous jure bien qu'il ne viendra plus mouiller dans nos ports d'ici à longtemps... je doute même qu'il y revienne! Mais c'est assez parler de ce drôle... qu'il aille, comme on dit, se faire pendre ailleurs! tôt ou tard il sera hissé à la grande vergue de son brick, et les oiseaux de mer viendront lui becqueter le visage ! je puis vous le prédire.
— Oui î oui ! c'est un vrai gibier de requin î dit M. Fen ard ; mais n'êtes vous pas d'avis
2j0 m: klagium demi.
que nous allions taire un tour dans le bois ou plutôt le long de notre rivière pour discuter la position des quatre moulins? Une promenade avant dîner est excellente, et le grand air nous ouvrira l'appétit.
— Je ne demande pas mieux ; mon cher Ferrard; mais auparavant je désirerais présenter mes hommages à l'adorable Nancy : en vérité . je suis presque inexcusable de ne pas m 'être acquitté plus tôt de ce devoir, qui est encore moins une obligation qu'un bonheur pour moi !
— Hé! hé, mon cher marquis, répliqua l'agent de change, en lui secouant la main avec effusion , vous êtes vraiment trop aimable , trop bon , trop galant pour ma fille , et vous lui faites beaucoup trop d'honneur! mais je puis vous jurer qu'elle n'est pas ingrate , ma petite Nancy !... et qu'elle est très en état d'apprécier les charmantes et délicates prévenances d'un homme tel que vous.
LE FLAGKANT DÉLIT. 251
Les deux amis sortirent du salon en se donnant le bras, et M. Ferrard appela sa fille qui descendit presque aussitôt. Nancy devint pâle et trenjblante à la vue du marquis ; mais elle se remit bien vite de son trouble . et ne répondit aux gracieuses et spirituelles paroles de M. d'Albetour que par de froides et silen-
cieuses révérences.
Quelques jours après , M. Ferrard ne pensait plus au capitaine Gossin . car deux choses l'occupaient exclusivement — la construction des quatre moulins sur la petite rivière, et le mariage de sa fille avec M. d'Albetour II com-
!25i LK FLACIUM DÉIJ 1.
mençail à s'apercevoir que Nancy ne clciplaisait pas au noble personnage, et d'un moment à l'autre, il s'attendait à quelques propositions de la part du marquis.
Un soir l'agent de change était assis auprès du feu dans le salon : un vent de mer impétueux et froid soufflait depuis deux ou trois jours; et M. Ferrard. qui s'enrhumait assez facilement, n'avait pas osé entreprendre sa promenade habituelle dans les allées du bois. Il lisait le journal qu'on venait de lui apporter.
Comme à son ordinaire, il avait d'abord examiné le cours des effets publics, et terrifié d'une baisse considérable occasionnée par des bruits de guerre, il secouait la tête et faisait claquer sa langue, en songeant aux naufrages que cette effroyable tempête avait dû causer parmi les spéculateurs.
Enfin après avoir suivi et calculé toutes les différences, toutes les variations de cette
Bourse orageuse . il promenait un coup d'oeil rapide sur les nouvelles du jour, quand son regard est frappé par un nom...
— Diable ! murmure-t-il.
C'est que la tourmente n'avait pas seulement régné à la Bourse, et l'affreux ouragan qui mugissait depuis plus de quarante-huit heures venait d'être aussi fatal aux pauvres marins.
Parmi de nombreux sinistres arrivés dans plusieurs ports de mer. on écrivait du Havre:
« Un événement déplorable vient de cons- « terner notre ville! le brick le Crocodile, ca- « pitaineGossin. était au moment de mettre « à la voile : le capitaine que d'importantes « affaires avaient retenu quelques jours à « terre se rendait à son bord sur la chaloupe « du brick. A peine était-il sorti du port, qtie « par une fausse manœuvre du pilote. Temf barcation qui présentait trop de voiles au
:2'^>(i 1 K ILAGRAM DKLIT.
u venl. sombre cl ilisparaîlloul-à (oup. On « s'empresse de voler au secours de ces mal- « heureux naufragés , mais inulilemenl : la « mer était si forte et la vague si haute qu'on « les perdit bientôt de vue. Le capitaine « Gossin et tous ceux qui montaient la cha- « loupe se noyèrent, à l'exception d'un mate telot, excellent nageur, qui est parvenu « après de longs efforts à gagner le brick. »
« Cette horrible catastrophe a fait une vive « impression , bien que le capitaine Gossin « n'eût pas une fort bonne réputation parmi « les marins : on le soupçonnait d'avoir été « pirate dans les mers d'Amérique et de faire « la traite des noirs. »
— Tiens î dit M. Ferrard, en prenant une grosse pincée de tabac, la prophétie de ce cher d'Albetour n'a pas été longue à se réaliser!.. Allons ! allons ! ce n'est pas une grande perte! mieux vaut celui-là qu'un autre ! Réservons nos larmes pour les pauvres confrères qui ont
LE FLAGRANT DÉLlf.
fait naufage à la Bourse dans cette débâcle épouvantable.
M. Ferrard parlait encore, lorsque le marquis d'Albetour entra.
— Eh bien ! mon cher marquis, dit M. Ferrard en se frottant les mains Tune contre l'autre avec un sourire de satisfaction, vous n'avez plus rien à craindre de cet infernal capitaine ! Dieu merci ! vous en êtes débarrassé ! Il vient de boire un terrible coup. Avez-vous lu le journal?
— Non.
— Eh bien! lisez.
Et l'agent de change donna le journal au marquis en mettant le doigt sur l'article.
— J'en suis vraiment fâché ! dit M. d'Albetour après avoir lu. On n'apprend pas sans douleur la mort violente d'un homme, fût-ce un malhonnête homme... un ennemi !
--- Vous êtes mille fois trop philantrope ! répliqua M. Ferrard en lui serrant la main
258 LE FLACnANT DÉFIT.
iïffeclueusemenl; non, il esl impossible de voir un mortel plus estimable , meilleur que vous! Quant à moi, je l'avoue, oh! je suis moins bon, moins sensible,... et je crois que ce monstre de capitaine est fort bien où il est, avec les requins et les autres monstres de son espèce.
Les deux amis ne parlèrent plus du capitaine Gossin , mais de choses beaucoup plus intéressantes pour l'un et l'autre. Leur conversation dura fort long-temps, et fut entremêlée des plus chaudes protestations de tendresse, et de fréquentes poignées de main.
Il est inutile encore de vous dire le sujet de leur entretien. M. Ferrard semblait au comble de la joie, mais Nancy fut triste et pensive toute la soirée. Elle pleura beaucoup après le départ du marquis, et passa presque toute la nuit à écrire, au lieu de se mettre au lit.
ZIT
Arthur était inconsolable. Il n'allait plus dans le monde, il ne montait plus achevai: et la belle jument anglaise ; que le marquis avait laissée pour Arthur en quittant Paris , languissait oisive et triste dans les écuries de l'hôtel d'Albelour.
2li0 LE FLVGUAM DÉLIT.
Envain Arihur recevait chaque jour lettres sur lettres, plus tendres, plus pressantes les unes que les autres — invitations de bals, de dîners, de spectacles — il ne bougeait plus de sa chambre, et ne se donnait pas même la peine de répondre. Ce n'était plus cet aimable et brillant jeune homme qu'on voyait le jour au bois de Boulogne, le soir au balcon des théâtres, la nuit dans le tourbillon des bals et la splendeur des fêtes. Il était devenu morne et mélancolique : tous ces gracieux visages de femmes, légères et coquettes, qui sont la ruine des riches libertins et qu'on flétrit du nom de femmes entretenues, toutes ces jolies créatures, qui depuis si long -temps passaient et repassaient fraîches et souriantes dans les rêves du jeune Livremont, s'étaient comme évanouies de sa mémoire, et l'image seule de Nancy régnait pure et charmante au fond de son âme : c'est qu'enfin il comprenait l'intervalle immense qui sépare le vice et la vertu, la
^JL,
LE 1 LAGUANT DÉLIT. 261
jeune fiile innocente, et la femme libertine et profanée.
— Héla§ ! pensait-il avec douleur, M. Ferrard ne me donnera jamais sa fille !.. je suis trop pauvre... et comme il est riche, ambitieux, il cherche à m'éloigner délie,... pour qu'elle m'oublie !... Ah ! malheureux ! Nancy peut-être me dédaigne comme fait son père!.. Mais non, il est impossible qu'une âme aussi belle, aussi candide, aussi poétique, ne soit pas toute généreuse, et sacrifie l'amour à l'ambition! M. Ferrard, lui, c'est bien différent! il a toujours vécu dans cette atmosphère desséchante de la Bourse ! c'est un homme intéressé !.. Oui, je l'aime comme un père, mais je ne puis me faire illusion sur ses défauts !
Il s'abandonnait à ces réflexions pénibles quand on vint lui apporter une lettre. Il re connaît l'écriture; il tremble et doute encore .. C'est la main de Nancy.
262 FE iiw\GK\M ni:i rr.
Ouvrir celle leltre. la presser conlre ses lèvres, la mouiller de larmes el de baisers, la lire, c'est pour Arthur l'affaire d'nn moment.
La voici comme je me la rappelle !
.• Mon cher Arlhur, mon frère !.. je suis au désespoir!... mon père me croit endormie, mais je pleure... et je passerai toute la nuit à pleurer! Ah, tu ne peux l'imaginer, cher ami , ce que mon père m'a dit ce soir!., je suis la plus à plaindre des créatures!.... Me plaindras-tu, cher ami ? Oh ! laisse-moi toujours te donner ce nom , laisse-moi le dire tu comme dans notre bienheureuse enfance!..
Hélas! tu ne sais peut-être pas qu'on me défend de te tutoyer maintenant ! Mon père veut que je te dise ^ous comme à un étranger !.. mais je sens bien que c'est impossible !.. Tu seras toujours mon Arthur, mon frère! mon plus cher ami !.. Ah! voilà bien long-temps que je prévoyais ce qui vient d'arriver !.. les visites conlinuelles du marquis d'Albetour ! l'affectation
TE FLAGRANI DÉLIT. 265
singulière avec laquelle mon père me faisait toujours l'éloge de cet homme !
« Dieu! pourquoi n'ai-je plus de mère!., elle prendrait ma défense aujourd'hui ! je tomberais à ses genoux!., elle ne laisserait pas sacrifier sa pauvre fille!.. Mais que faire ? comment résister aux prières, aux supplications, aux ordres du meilleur des pères !.. Tu ne sais pas, Arthur ?.. il m'a dit que ma désobéissance, mes refus causeraient sa mort ! O mon cher Arthur ! pleure avec moi, pleure ! car je suis bien malheureuse, va! et je sais que tu m'aimes, ô mon frère! ! !
« Depuis quelques jours — jeté le repète, — j'avais des pressentimens : M. d'Albetour ne quittait presque plus mon père, et me fatiguait de prévenances, de galanteries.
« Hier soir, mon père après un très long entretien avec M. d'Albetour est venu dans ma chambre, le front riant, la figure épanouie de joie... Alors il se met à me combler de cares-
204 m: klaguam Dr^ui.
SCS... moi, je saule au cou de ce bon père, je l'embrasse, el je réponds de toute mon ùme à ses vives el paternelles tendresses !
<* Tout-à-coup il me dit... (sa voix était un peu tremblante, peut-être de plaisir,... ou plutôt d'une crainte vague qui lui faisait pressentir mon refus) il me dit : Ma chère petite, je viens de quitter M. d'Albetour... nous parlions de toi... il m'a fait ton éloge en des termes!.. Oh! j'en étais fier! mon cœur bondissait !
— c< M. le marquis est trop indulgent ! répondis-je un peu troublée. C'est l'affection qu'il a pour toi, cher père, qui mêle rend si favorable !..
— «Oh! non, non. je t'assure! répliqua mon père en me pressant contre son cœur: il m'a dit, ce cher d'Albetour, que dans les plus nobles salons du faubourg Saint-Germain, parmi les plus ravissantes jeunes filles, perles de l'aristocratie, il n'en voyait pas une, non pas une qui fût aussi belle, aussi resplendissante que
LK FLAGilAlNT DÉLIT. 265
toi!., aussi bien faite pour inspirer del'amour!
— « Comment! il a dit cela? m'écriai-je avec un frisson dans tous les membres ; mais sans doute il ne parlait pas sérieusement!.. Quoi! lu n as donc point compris que c'était peut-être une critique amére qu'il faisait de moi?... Non, j'en suis bien sûre, il ne pensait pas un mot de ce qu'il disait... Ces grands personnages, ils nous raillent souvent lorsqu'ils ont l'air de faire notre éloge !..
« Et j'étais toute tremblante.
— c( Non, non, pardieu ! ( voilà ce que dit mon père ) il ne se moque pas ! il se moque si peu qu'il vient de te demander en mariage.
« Je me sentis pâlir, et je faillis tombera la renverse. Il me fut impossible d'articuler une parole.
— « Quoi ! tu ne dis rien ? continua mon père étonné de mon silence. Tu ne me remercies pas! tu ne sautes pas de joie!.. Enfin, n'estu pas bien heureuse et bien fîére d'être avant
l-i: FFwVGRAM DKIJI.
peu la femme d'un marquis! .. d'un homme qui fait l'admiralion générale, qu'on accueille partout à bras ouverts, qui est reçu par le roi en audience particulière, d'un homme immensément riche, et qui le deviendra bien davantage, car chaque jour il fait une spéculation qui lui rapporte cent pour cent.
« J'étais moi, toujours muette et pâle.
— « Ah ! bon Dieu ! tu es blanche à faire peur, dit mon père, qu'as-tu donc ? est-ce que tu souffres?. . Ah ! j e comprends , c'est l'émotion , le saisissement, la joie d'apprendre une si bonne nouvelle.
« Je ne pouvais parler — je fis un signe de tête négatif.
— c( Non ?.. quoi? non ! dit mon père avec surprise. Comment î tu n'es pas contente d'épouser le marquis d'Albetour ? Mais sais-tu bien, Nancy, que c'est un grand honneur qu'il veut te faire, et que tu serais une petite sotte, une ingrate de refuser.
Lli MAGRAINT DEMI.
— « Oui, mon père, m'écriai -je tout en larmes, je sais très bien que je ne suis pas digne de M. le marquis d'Albetour... une pareille alliance est trop noble pour moi ! M. d'Albetour est un homme riche, brillant, spirituel, qui peut sans doute aspirer aux plus hauts partis... Mais moi je ne suis pas ambitieuse, ô mon père... je ne serais pas heureuse au sein des grandeurs! tout ce que je veux, c'est une vie calme, obscure...
— « Obscure ! interrompit mon père avec impatience. Est-ce que tu voudrais par hasard épouser quelque commis d'agent de change, ou pis encore?.., quelque courtier marron!..
— « Non, mon père ! ai-je répondu : je t'ai dit bien souvent que je n'aimais pas les hommes de finance; et, parmi tous ces banquiers, tous ces gens de Bourse qui viennent à la maison, tu es le seul peut-être, oui, le seul!... qui me paraisses bon, humain, généreux!
— « Bah! bah! idées folles de jeune fille!..
2^8 LE FLACKAINr DÉLIT.
tôle romanesque ! Tu ne sais pas ce que tu veux! ma pauvre enfant, îu n'as point d'expérience, et ton père en a pour toi: c'est lui qu'il faut croire, c'est à lui qu'il faut t'en rapporter, si tu veux être heureuse et faire un bon mariage. Moi, je puis te donner une assez jolie dot, cinquante mille livres de rentes à peu-prés... mais ce n'est rien du tout, ma chère, en comparaison de la fortune immense du marquis d'Albetour ! Au moins tu peux être sûre que ce n'est point pour ton argent qu'il t'épouse! Sais-tu bien qu'il a plus de six cent mille francs de revenus?., en biens-fonds encore !
— «Eh! qu'importe! m'écriai-je, il n'en faut pas tant pour être heureuse !
— « Abondance de biens ne nuit pas, répliqua mon père : moi, qui te parle, j'ai vu la liste des principales propriétés du marquis !.. c'est à faire dresser les cheveux sur la tête !.. Il est d'une richesse herculéenne !!... Sept usines en Picardie ! trois manufactures de soie-
LE 1LAGHA^•T DÉLIT.
ries dans le département de la Drôme! des parts plus ou moins considérables dans une foule d'entreprises, telles que chemins de fer. bateaux à vapeur, ponts suspendus, raffineries de sucre, elc, etc. Sais-tu bien que le marquis d'Albetour sera ministre des finances un jour ou l'autre.
— «Je n'en doute pas, mon père... mais je tiens fort peu aux grandeurs, aux titres, à la fortune ! Tout ce que je demande au ciel pour être heureuse, c'est une vie tranquille et douce, l'aisance etnon la richesse, et puis l'amour d'un homme sans autre ambition que de me plaire, et qui n'ait rien au monde de plus cher que moi !
— « Mais, petite folle! le marquis d'Albetour te déplaît donc ?
— c( Non, mon père, répHquai-je vivement; je lui porte au contraire une véritable affection, je l'estime de toute mon âme, et je le crois bien fait pour rendre une femme heu-
270 LK M.AGK^.M DKIll,
reuse ! Mais tout cela ne sulïil point !.. lorsqu'on épouse un homme, il faul Taimer. l'aimer beaucoup! et je n'aime pas le marquis... d'amour!..
— « Fi donc ! fi donc ! cria mon père en frappant du pied, quel langage! Dirait-on que c'est une jeune personne qui parle ainsi !.. une jeune personne bien élevée, une petite fille qui n'a jamais quitté son père! — Qu'est-ce que c'est que l'amour, mademoiselle?., je ne connais pas ça, moi!.. Est-ce que l'amour est une chose convenable et décente dans un ménage honnête!.. Je vous demande un peu, mademoiselle, si jamais j'ai eu de l'amour pour madame votre mère.
— « Mais elle t'aimait sans doute, ô mon bon père! m'écriai-je en m'élançant dans ses bras. Oui, elle t'aimait!
— « Non pas, non pas, mademoiselle!.. II n'y a jamais eu d'amour entre nous... et je m'en félicitel l'amour est une vilaine passion de
LE FLAC.KAIST liÉMT. 271
roman, qui ne doit pas exister dans le monde, entre gens comme il faut !
— w Quoi! mon père! lu dis que l'amour est un sentiment condamnable ?.. Mais j'ai lu partout que c'est un feu noble et sacré qui purifia le cœur de l'homme et l'empêche de se glacer! Mais sans l'amour, ô mon père, nous serions au rang des brutes...
— « Des brutes, mademoiselle! interrompit mon père qui devint tout rouge ; quelle impertinence ! je suis donc une brute moi?... et votre mère, mademoiselle, votre mère était donc aussi une brute?..
— « Oh ! mon père, comme tu interprètes mes paroles! m'écriai -je fondant en larmes. Toi que j'aime et vénère !... O Dieu ! et cette pauvre mère, qui m'a donné tant de soins quand j'étais petitS!.. elle dont j'adore le souvenir !
— w Vous êtes une romantique, Nancy !
272 LE FLAGHAM \)tlAT.
VOUS avez lu de vilains romans qui vous tournenl l'esprit!
— « Moi !.. Tu sais bien, cher père, je n'ai lu que Paul et l^irginie...e{. puis Atala : c'est
— c< Atala! Atâla! dit mon père en secouant la tête; c'est un ouvrage qui m'a toujours semblé un peu suspect. — J'ai vu l'autre jour dans votre bibliothèque certaines gravures à' Atala. qui ne sont pas convenables. Oui. oui. mademoiselle, c'est votre cher Arthur qui vous fourre des idées folles dans la cervelle, et de mauvais livres dans votre bibliothèque... c'est lui qui vous rend si romantique! Mais vous ne le verrez plus d'ici à long-temps ! je ne veux plus qu'il vienne chez moi avant que vous soyez mariée avec M. le marquis d'Albetour!
— (( Je ne verrai donc plus Arthur ! dis-je avec une hardiesse dont je ne me serais point crue capable, je ne le verrai plus!., car je ne
LE FLAGKANT DÉLIT. 275
serai jamais la femme de M. d'Albetour ! je me ferai plutôt religieuse !
— t< Vous ne serez point religieuse, mademoiselle, et vous épouserez M. d'Albetour avant un mois !.. je lui ai donné parole, et j'espère bien que vous ne me ferez point manquer à ma promesse! — Nancy! chère Nancy ! conlinua-t-il en m 'embrassant avec effusion , oh ! ne me cause pas de chagrin! n'empoisonne pas le reste de ma vie ! ne me fais pas regretter par ta désobéissance les soins et les sacrifices de tout genre que ton éducation m'a coûtés! Hélas! quand je t'environnais d'excellens maîtres, quand je dépensais pour toi des sommes énormes , c'était pour te faire un brillant avenir ! je te voyais déijà en espoir la femme d'un grand personnage ! je te voyais noble et considérée, et sortie enfin de ce monde bourgeois qui me dégoûte ! Je suis riche, oui! mais je n'ai pas de nom, pas de titre ! il faut que lu fasses bien vite oublier ta naissance ro-
274 LE FLAGUAÏSI DÉriT.
tiiriére[)ar un beau mariaj^e, par une augusle alliance qui le réhabilite ! Songe que M. d'Albe!our peut trouver d'un moment à l'autre un parti magnifique et cent fois plus avantageux ! profite de l'occasion; il t'aime ! — Un homme, c'est bien différent, vois- tu?., à la rigueur un homme peut se marier par amour, mais une femme, jamais! jamais !... sous peine de flétrir sa réputation et de passer pour une créature romanesque et libertine!.. Il t'aime, le dis-je. il n'attend plus qu'un mot de ta bouche...
— c< îl n'aura jamais ce mot. répondis je avec fermeté. Alors mon père entra dans une violentet^lére ; il fi^appa du poing sur le marbre de ma toilette — je crus un instant qu'il allait me battre... mais ilsorfit de ma chambre après mavoir déclaré que je serais cause desa mort, si je persistais dans mon refus, dans ma désobéissance, et qu'il ne me regarderait plus comme sa fille, tant que je serais rebelle à ses volontés !
LK FL.VGKANT DI^J JT. 27')
u Hélas! o mon cher Arthur , que dois-je faire? comment donc me soustraire à la terrible alternative qui me presse?... Etre la femme du marquis d'Albetour, d'un homme que je n'aime pas, que je n'aimerai jamais!., ou bien, si je résiste, faire mourir mon père, empoisonner ses vieux jours! Ah ! pauvre cher ami, que n'es-tu près de moi pour m'inspirer ce que je dois faire! tu me donnerais de la force et du courage, ou des consolations! Mais il me reste un espoir! voilà ce que je vais faire... Demain, quand le marquis d'Albetour viendra au château — je guetterai son passage — je lui parlerai avant qu'il n'ait vu mon père!., et je ]ui ouvrirai toute mon âme! C'est un homme d'honneur... c'est ton ami, Arthur!., jamais il ne voudra s'armer contre moi des volontés de mon père!.. Il n'épousera pas de force une pauvre fille qu'on traînerait mourante à l'autel !
c< Oh ! mon chéri ! viens, viens, je t'en con-
i27() LI-: ILAGUANT DÉLIT.
jure! n'attends pas qu'une lettre de mon père te rappelle ici ! Hélas ! c'est lui qui prolonge exprés ton absence... j'en ai la conviction maintenant ! — Il cherche à nous séparer! il veut nous tenir éloignés l'un de l'autre! — La dernière fois que je t'ai embrassé, Arthur, lorsque tu partais... oh! tu ne peux t'imaginer quels discours étranges m'a tenus mon père !.. il ne veut plus que je t'embrasse, que je t'appelle monfrère, mon Arthur !.. mais monsieur Arthur, monsieur Livremont ! .,
« Arthur, bien souvent dans nos causeries intimes, quand nos deux cœurs s''épanchaient l'un dans l'autre, bien souvent je t'ai dit que mon avenir était sombre!., que je serais malheureuse!., que je mourrais jeune! Ah! mes pressentimens funèbres commencent à se réaliser!!
« Adieu, pauvre cher Arthur, adieu ! »
Arthur se frappait la poitrine avec désespoir. en lisant cette lettre. Tout maintenant se révélait pour lui! M. Ferrard imaginait toutes sortes de prétextes pour l'éloigner de sa fille. Le malheureux jeune homme, ballotté entre mille
278 I.b: KKAGIIANT DKMT.
opinions contraires ne savait où s'arrêter el flottait de soupçon en soupçon. Le marquis d'Albelournelui apparaissait plus que sous des couleurs odieuses : — C'est donc pour cela, pensait-il avec amertume, que M. d'Albetour a quitté mystérieusement Paris et qu'il séjourne depuis si long-temps à la campagne, lui qui n'aime pas la campagne... qui la déteste ! Ah ! cet homme n'est donc point ce que je croyais, franc, sincèi^p, magnanime! toutes ses caresses, toutes ses cajoleries, toutes ses offres de service, ah ! c'était pour me séduire, pour m'arracher Nancy!., car il doit savoir que j'aime Nancy, que je l'adore !.. Oh oui. mon amour a dû mille fois se trahir dans mes yeux, dans mon langage, dans mes lettres !.. Oh ! cet homme que je croyais mon ami!., il mejlrahissait!.. Mais non, se disait-il un moment après, non, je suis injuste, il ne savait rien!., je n'ai pas à me plaindre de M. d'Albetour!.. Il aime Nancy!.. Ah ! qui pourrait la voir et ne pas l'aimer !
ÎK I LAGi^VIVT DELIT.
mais c'est un homme d'honneur! je vais tout lui dire ! lui révéler mon amour !... et le conjurer qu'il me laisse Nancy ! ! Il aura pitié de moi!..
Alors, il saisit une plume et fît la lettre suivante.
( Le comte de Lonender interrompit un moment sa narration :
— Je vous demande la permission, dit-il. de vous rapporter de fois à autre quelques lettres que j'ai eues sous les yeux, où mes personnages parlent eux-mêmes, et qui me dispenseront souvent d'imaginer des scènes dramatiques auxquelles je n'ai point assisté. Quoique je n'aie jamais fait de romans ni de pièces de théâtre, il ne m'eût pas été sans doute impossible d'arranger plus dramatiquement cette histoire, d'en resserrer l'action, d'en nouer plus artistement les fils: mais je n écris pomt. je raconte! je raconte une histoire vraie, que je n'ai point embrouillée à plaisir comme un roman d'Anne RadclifTe: et dans mon récit
280 LE MAGIlAiM DÉLIT.
qui n est point orné des fioritures d'un style académique, je veux que l'intérêt qui s'attache ordinairement à la vérité soit l'unique fil qui noue ensemble les événemens de ce drame, que je prends tout fait dans la vie réelle. )
Je disais donc qu'Arthur écrivit une lettre a M. d'Albetour; la voici :
« INIon cher Gustave, permettez-moi de « vous ouvrir mon cœur avec la même conc( fiance que je vous ai toujours témoignée. ce Bien qu'il y ait entre nous deux un inter- « valle de quelques années, cependant, cher u ami, une affection profonde, une sympathie u vive et fraternelle, nous rapprochent l'un de « l'autre et nous font, pour ainsi dire, du « même âge!
a Je ne crois pas avoir encore épanché dans «votre âme un secret, auquel mon existence « est comme attachée! Je ne vous ai pas dit u encore de vive voix que j'aime depuis longce temps mademoiselle Ferrard!... Mais vous
« avez une longue expérience du monde et
« des hommes, mon cher Gustave, et votre œil
« habitué à lire au fond du cœur humain, n'est
♦ « pas resté jusqu'à ce jour sans pénétrer mal-
« gré moi dans ma pensée intime!... Oui, j'en
« suis sûr, vous avez découvert depuis long-
<c îemps mon secret, qui peut-être n'a jamais
« été un secret pour vous!... O mon ami, vous
« savez ce que c'est qu'un premier amour, et
« comme il est brûlant dans le cœur d'un
« jeune homme!... et comme il influe sur
*< tout notre avenir !
«J'aime, oh! que dis-je aimer! j'adore <t Nancy , 1 a belle et incomparable jeune fille ! . . . « et je sens, ô mon ami, qu'il me serait im- « possible de vivre sans elle, de vivre !... et de « savoir qu'elle est la femme d'un autre!
cf Vous, ô Gustave, vous fûtes heureux, « n'est-ce pas, dans votre premier amour!... u on ne vous arracha point celle que vous « aimiez!... et cette fougue ardente, ce volcan
9Uy>
m: ila(.[\ani DiiiJT.
t< qui bout dans ma poitrine, ils ont dû se reu froidir un peu dans la volrc!... Maintenant rt — vous me l'avez dit cent fois — maintenant «< vous avez dans le cœur d'autres passions que • u Tamour, et de plus nobles peut-être,... de «< plus impérieuses! Oui. dans votre cœur gé- « néreux l'amour a changé de forme... Mainte tenant c'est l'amour de l'humanité tout en- « tière, la philantropie, cette passion des « grandes âmes, cette passion la plus belle de u toutes!
« Moi, Gustave, moi qui n'ai point votre a sublime nature, je sens que l'amour est plus « fort que tout dans mon cœur iJe n'ai qu'une » pensée, un vœu. un rêve! .. Nancy! toute jours Nancy! El si, pour obtenir d'elle un u regard, une larme, il fallait mourir à Tinte stant même!... mon sang, ma vie, mon âme, ^ « je sacrifierais tout!!
« Dites, mon ami. dites! est-il donc vrai « que M. Ferrard vous propose la main de sa
LE FLAGRAINT DtLH . 285
tille?... est-il donc vrai que vous aimez Nancy?... Oh! non, je ne puis le croire!... ou du moins cet amour n'a pas encore eu le temps de s'attacher aux fibres de votre cœur, de se mêler au sang de vos artères, et de s'incruster si profondément dans votre âme qu'il ne fasse plus qu'un avec elle et soit devenu déjà une partie de vous-même! « Je vous en conjure, ô Gustave, soyez généreux! ne m'ôtez pas Nancy! Je ne suis pas riche, moi! je n'ai aucun titre à lui offrir!... mais je l'aime, oh! je l'aime comme il est impossible d'aimer!... et si je ne m'abuse, si la passion ne m'aveugle, elle m'aime!...
« Oh! soyez généreux! el n'opposez pas. bon Gustave, à ma pauvre et obscure condition, au peu que je vaux enfin, n'opposez pas la splendeur de vos titres et d'un grand nom, l'éclat de vos richesses, et ce mérite éblouissant , ces qualités si rares, qui
284 LE ^LAGKA^T DÉLIT.
« VOUS attirent partout le respect, l'admiration « et l'amitié !
« O Gustave, si vous m*accordez ce que je « vous demande à genoux, je vous devrai plus « que la vie!
« Votre ami jusqu'au tombeau!
« Arthur. »
« P, S. Ne montrez point cette lettre à u M. Ferrard, je vous en supplie! — elle ne « ferait sans doute que l'irriter davantage con- « tre moi... contre la pauvre Nancy. »
ZTI
Arthur attendait avec la plus vive impatience une réponse du marquis. Deux jours ne s'étaient pas écoulés#|ue cette réponse arriva.
« Mon cher Arthur, écrivait M. d'AIbe- « tour, votre lettre est bien celle d'un jeune
28() LE J-LAGIVANT DEMI.
homme! Il est facile de voir que c'est le cœur et non le cerveau qui l'a dictée. Mais, mon cher ami, pour être heureux dans ce monde, il ne suffit point de sentir vive- . ment... parfois même c'est un malheur î Avant tout, bon jeune homme, il faut réfléchir ! Et n'est-ce pas, vous n'avez guère réfléchi en m'écrivant.
« Quoi! mon pauvre Arthur, à peine entré dans la vie, encore au seuil de la Jeunesse, de ce délicieux jardin tout plein de fleurs, vous êtes déjà las de marcher dans les roses, à travers les parfums du printemps, et déjà il vous prend fantaisie de sortir du beau jardin pour aller comme un poitrinaire vous promener dans les feuilles mortes qui tombent desséchées par l'automne! Mais parlons sans métaphore! Quoi! mon ami, quand vous n'avez pas encore tout à fait vingt et un ans, vous songez au mariage! En vérité, mon pauvre garçon, vous déraisonnez!
LE FLAGUAM DÉLIT. 287
Cependant je ne veux pas vous faire de la morale, car, dans une lettre, rien n'est plus froid, plus fastidieux, plus inutile surtout! mais je puis vous donner ma parole d'honneur qu'avant deux ou trois ans vous serez bien loin de penser comme aujourd'hui.
« Vous me dites que vous aimez mademoiselle Ferrard, que vous ne pourriez vivre sans elle ! idées de jeune homme ! imagination brûlante et romanesque ! Certes, made moiselle Nancy est charmante; c'est* une jeune personne accomplie... et si vous aviez seulement cinq ou six ans de plus, je vous dirais : épousez-la! — Mais songez donc que vous êtes à peu près du même âge l'un et Tautrel vous vingt et un ans, elle dixneuf! — Franchement, il n'y a pas la moin- < dre proportionu Si mademoiselle Ferrard était encore dans sa quinzième année, je vous conseillerais peut-être d'attendre, bien qu'il soit dangereux pour la durée de l'a-
« mour Cl du bonlicur, oli ! très dangereux, « croyez - moi ! de se marier cinq ou six ans « d'avance, en idée! Triste chose que des fian « cailles! L'amour est un sentiment qui ne « gagne rien à vieillir... Aimer une femme, « pour ne la posséder que dans cinq ou six « ans, c'est vouloir ne plus l'aimer une heure « après la possession.
« Mais je vais répondre à quelques ques- « tions que vous m'adressez, Arthur. Vous « nîe demandez s'il est vrai que j'aspire à la « main de mademoiselle Nancy .'^ Arthur, « vous connaissez ma franchise, je ne veux « prendre avec vous aucun détour. Oui, je « m'estimerais heureux d'épouser l'adorable « Nancy; je l'ai demandée à son père. — Je « puis vous jurer néanmoins, Arthur, et je « suis persuadé que vous^ez me croire, je « puis vous jurer que j'ignorais jusqu'à ce « jour la nature de vos sentimens pour ma- <c demoiselle Ferrard. Il m'avait toujours
LE FLAGIUNT DÉLIT. 2S0
« semblé que vous n'aviez pour elle qu'une « tendresse de frère, mais de l'amour !... oh! u je ne m'en doutais pas le moins du monde! c< si je l'avais su, mon ami, je n'eusse fait au- « cune ouverture à M. Ferrard , sans vous <c prévenir. — peut-être même eusse -je comu platement gardé le silence.
ce Mais il n'est plus temps. — j ai parlé: « M. Ferrard m'a donné sa parole. Cepen- « dant je n'ai point encore obtenu celle de sa x< charmante fille... et je ne suis pas homme à u me prévaloir de l'autorité d'un père pour « forcer une jeune personne à m'épouser. « Mademoiselle Nancy na qu'à me dire .: « J'aime Arthur, et je vous cède la place.
« Arthur, moi je raisonne; et comme vous « dites, je ne suis plus d'un âge où l'amour « nous fait percj^re la tête. Lorsque j'étais « comme vous un tout jeune homme, comme « vous peut-être, à la vue de cette belle jeune « fille, eusse -je tout- à-coup senti s'allumer
« dans mon cœur une passion loi le et dévo- « ranle, qui m'eût semblé inextinguible, et je <» me fusse précipité en aveugle dans leschai- « nés du mariage, chaînes de fleurs, si vous t< voulez, quand on aime!... mais enfin chaîu nés, chaînes !! Alors, Arthur, comme si une « vie d'homme tout entière n'eût pas été assez « longue, j aurais voulu avoir l'éternité dece vaut moi pour m'abreuver d'amour éternel- « lement! alors, Arthur, j étais fou, j'étais un a enfant, je n'avais pas la moindre expérience; « et ce qui dure le moins, cette fleur qui se « fane plus vite que toutes les autres fleurs, « l'amour!... me semblait devoir être étercc nel.
« ArShur. pesez bien ce que je vous dis là ! ... c( il ne faut point qu'un homme se marie trop « jeune 1 — malheur à lui s'il épouse la prec< mière femme qu'il aime... l'amour s'en va i< bien vite, et quoiqu'on en dise, Arthur, c< l'amitié ne reste pas!
« O mon ami, soyez certain que je vous « parle uniquement dans voire intérêt, et que ce ce n'est point un vil sentiment d'égoïsme « qui m'anime, quand je vous conjure de ne « pas nourrir plus long-temps un amour qui ce ferait le malheur de Nancy et le vôtre ! Si je ce pouvais croire, s'il m'était permis seulece ment d'espérer que cette union dût vous « rendre heureux l'un et l'autre, oh! comme ce je la verrais avec plaisir! Allez. x\rthur.je ce me consolerais bien facilement de n'être pas ce aimé, en contemplant votre bonheur!... ce mais vous ne seriez pas heureux, je vous le ce répète; vous n'êtes point d'âge encore à ce vous fixer ; votre cœur est trop neuf, et n'a ce pas encore jelé celte première flamme qu'on ce prend d'abord pour un amour véritable et ce profond, mais qui n'est qu'une fièvre des ce sens, un leurre, un fantôme, un délire d'une u tête jeune et luxuriante. Arthur, cet
i/J'i I.K ILAGKAINi UtAAT.
u amour-là ne duro j^iièro : c'est un'' feu de « paille.
u Ainsi donc. Arlhur, en homme d'expéo rience, en ami. je vous conseille, je vous c< supplie d'abandonner un projet insensé, de <t ne songer enfin qu'au plaisir, et de ne point « faner encore votre jeune et fraîche imagination « par de graves pensées de mariage, qui vous (f arriveront toujours assez tôt, et qui mainte- « nant sonneraient presque aussi mal dans u votre bouche qu'une note fausse dans un mé- « lodieux concert : de pareilles pensées. Ara ihur. dans l'esprit et la conversation d'un a jeune homme de votre âge, me font abso- « lument l'effet d'une tache de boue sur l'aile « éblouissante d'un papillon.
« D'ailleurs, mon cher ami, vous pouvez u attendre, vous en avez bien le temps, et « Nancy ne l'a pas, elle! Dix-neuf ans. pour c( une jeune fille... hé! c'est presque l'âge mûr:
LE ll.AGUANT DÉLIT. 295
« une jeune fille alors n'a plus un jour à
« perdre Songez -y bien ! si la pauvre Nancy .
« au lieu de se marier maintenant, avait la pa
« tience d'attendre que vous eussiez vingt-cinrj
« ans , elle en aurait vingt- trois alors. . . et peut -
« être alors votre amour serait-il un peu re-
« froidi... En quatre ans il se passe tant de
« choses ! quatre ans, mon cher, c'est la vie !
« Vous réfléchirez, Arthur, et j'espère que
« les conseils d'un véritable ami ne vous se-
u ront pas inutiles. Cependant je vous pro-
« mets sur l'honneur de ne prendre aucun
c< engagement, aucune résolution sans vous
« en informer d'avance. Je serais désolé que
t< ce mariage eût lieu sans votre consente-
« ment : aussi je vous le répète, mon cher
c< Arthur, je ne précipiterai rien, je ne ferai
c^ rien, sans vous prévenir; et quoiqu'il ar-
« rive, vous ne m'accuserez jamais d'avoir
u manqué de franchise à votre égard, et de
« vous avoir pris en traître ! »
21H LK II-ACUANT hïAAl.
(^elle letlre fui comme un baume pour 1 âme ulcérée d' Arthur ; elle dissipa loules ses inquiétudes, toutes ses craintes : et son enthousiasme pour le marquis d'Alhetour devint plus vif et plus ardent que jamais.
Toute la journée, il fut calme et plein do confiance dans la générosité de son noble ami.
- Il aura pitié de moi ! pensait Arthur. 11 est magnanime, et ne voudra pas m'arracher le cœur en m 'arrachant Nancy !
Le soir il s'endormit, la poitrine gonflée de bonheur et d'espérance ; et bercé jusqu'au lendemain par les plus doux songes, il s'éveilla joyeux et le sourire sur les lèvres.
Mais voilà qu'on lui apporte une lettre : c'est de Nancy... Il l'ouvre et devient sur le champ pâle comme le drap de son lit. Celte lettre ne contenait que cinq ou six lignes, mais chaque mot frappait le malheureux au cœur, comme autant de coups de poignard.
LE FLAGr.A.M DÉLIT. 2U5
Il se lève, il s'habille à la hâte, et, sans même achever sa toilette, il sort précipitamment de sa chambre, descend l'escalier en courant, et monte dans le premier cabriolet de place qu'il rencontre. Il vide sa bourse dans les mains du cocher, promet de l'or, saisit par momens le fouet pour activer le galop du cheval, et huit heures après, il arrive au terme de sa course. C'était le soir, vers la brune. Il n'y avait personne dans la grande avenue qui menait à la maison de campagne de M. Ferrard.
Arthur descend de cabriolet ; il se glisse le long des arbres jusqu'au bout de l'avenue : la grille de la cour n'était pas encore fermée.
Arthur, en entrant, sent battre son cœur avec force : un sentiment de crainte vague s'empare de lui ; que faire.î" comment oser paraître devant M. Ferrard qui ne l'attend pas, qui ne lui a point écrit de venir .^... 11 hésite, il n'avance qu'en tremblant. Plusieurs fois il
2ÎM) I.K FLACiUAiM 1)1^:1 H.
s'arrele et revient sur ses pas : en proie à mille incerliludes, il veut se cacher jusqu'au lendemain dans quelque chaumière du hameau, et passer la nuit à réfléchir pour savoir ce qu'il doit faire.
Il s'éloigne, mais une influence irrésistible le rappelle et l'entraîne encore vers la maison. Tout-à-coup il tressaille : il a cru entendre à quelque distance la voix mélodieuse et pure de Nancy... il écoute — c'est bien elle 1
L'air qu'elle chante est doux et mélancolique. Arthur sent une larme mouiller sa paupière, et son cœur bondir dans sa poitrine.
Alors, il n'hésite plus: il franchit la grille. Les domestiques ne le voient pas entrer dans la cour, elles chiens qui le reconnaissent viennent en remuant la queue et les oreilles lécher les mains d'Arthur, lui poser leurs pattes velues et caressantes sur la poitrine et sur les bras; mais Arthur les repousse durement, il marche à grands pas vers la maison.
tE FLAGRANT DÉLll. 297
Il pénètre dans le vestibule, écoule quelques instans à la porte du salon, colle son œil au trou de la serrure, et voit la jeune fille qui chante, assise devant le piano. Alors, il pense qu'elle doit être seule, car dans l'espace que son regard peut embrasser il ne voit personne, et se rappelle que M. Ferrard se promène tous les soirs dans le bois jusqu'à huit ou neuf heures.
Il tourne avec précaution la clef dans la serrure, entrouvre la porte sans le moindre bruit, et, voyant qu'en effet Nancy est toute seule, il s'avance doucement sur la pointe du pied.
La jeune fille se retourne au craquement du parquet . elle pousse un léger cri, regarde, doute encore... puis, comprenant que c'est Arthur, elle court à lui les bras ouverts, le presse bien longtemps contre son cœur et le couvre de larmes, de baisers, de caresses.
ZTII
11 n est pas très nécessaire de vous dialoguer toute la conversation d'Arthur et de Nancy : ce fut sans doute une scène ardente et pathétique, mais du reste assez commune et parfaitement conforme à toutes les scènes qui
5(K) I i: M.AGKAM DÉLIT.
depuis le déluge se passeni entre deux amans, après une longue el cruelle séparation : — des soupirs, des larmes, des élreinles passionnées et brûlantes, un dialogue entrecoupé de sanglots, el par monosyllabes, des sourires mouillés de pleurs, etc.. etc. Je ne veux pas alonger inutilement mon récit.
Je vous dirai seulement pour vous mettre tout de suite au courant de la scène. qu'Arthur venait d'apprendre, avec une douleur profonde, queM.Ferrard ne voulait pas retarder plus long-temps le mariage de sa fille avec le marquis d'Albetour.
— Ah! cher Arthur, disait Nancy d'une voix pleine de sanglots, mon père est bien cruel! hélas! je ne le reconnais plus!... Lui qui m'avait toujours montré tant d'indulgence et de bonté ! Il sait pourtant que je n" aime pokit cet homme î
— L'ambition! l'ambition. Nancy! repli - (|ua sourdement Arthur. Le marqtiis d'Albe-
LE IXVGKANÏ DÉLIT. 301
luur est riclie, noble!... en voilà bien assez pour qu'un père sacrifie sa fille î Mais »u résisleras, chère sœur! Il n'est plus, ce temps où l'on mariait une pauvre fille sans la consul 1er, seulement par intérêt, par convenance de fortune!
— Oui, pour la première fois je désobéirai à mon père, Arthur, puisquil m'ordonne une chose impossible î Je me sens la force de braver sa colère, car je n'ai rien fait pour la mériter... Mais ses pleurs, mais ses prières, oh! voilà ce qui m'épouvante! Arthur, vingt fois par jour il me demande avec larmes si je veux le faire mourir, désoler sa vieillesse! Et tu ne sais pas, Arthur?... quelqu'un t'a calomnié sans doute auprès de mon père... on lui a dit sur toi d'horribles choses!... J'ignore ce que ce peut-être... mais il me répète continuellement que tu es un ingrat... un jeune homme sans mœurs!... et que lu mènes à Paris une conduite scandaleuse !
302 m: flaguam délit.
— Dieu, pensait Ailliur avec un fiéinissemenl dans Ions les membres, esl-ce que (l'Albetour m'aurait trahi?... non, c'est impossible ! quelque autre sans doute!... car il y a toujours des bouches prêtes à verser du venin?
— Arthur, poursuivit-elle en baissant la voix comme par un sentiment de crainte vague, et je ne sais comment il a pu apprendre que je l'avais écrit... alors il est entré dans une violente colère... il m'a presque maudite!... et voilà ce qu'il m'a dit : « Pauvre folle! lu crois a qu'il t'aime, parce qu'il te le jure!... mais il « jure la môme chose à toutes les femmes, à la u première venue... C'est un mauvais sujet! il (c ne cherche qu'à l'écarter de ton devoir... et u puis c'est un joueur... il fait des dettes! — a Ce n'est pas loi qu'il aime, c'est la fortune, u parce qu'il n'a rien, lui!... et qu'il est trop ce paresseux pour devenir riche en travail a lant... S'il l'épousait, malheureuse!... en
« moins d'une ^nnéeil mangerait la dot. et tu « serais, toi. réduite à la mendicité! « Pauvre cher ami, comme on t'a calomnié! — Moi, Je pîeurais et je ne savais que répondre!... seulement j'étais sûre que tout cela c'étaient faussetés, mensonges, et que des méchans avaient trompé mon père. — « Mais quand tout cela « serait faux î reprit mon père en croisant les u bras^ est ce qu Arthur, mademoiselle, est « en âge de se marier!... Moi, je donnerais u ma fille, ma fille unique à un jeune homme c( sans position, sans fortune? Non, je serais « un mauvais père! Ma fille, elle, est en âge « de s'établir!... elle ne peut attendre que ce « jeune étourdi ail de la barbe au menton, « du plomb dans la cervelle, et de l'argent « dans sa caisse, — car pour ce dernier arti- « cle elle pourrait bien attendre jusqu'à la « fin du monde ! »
Arthur écoutait pensivement, la tête incHnée. dans une grave et douloureuse altitude.
3(»4 I,K hL\r.HAM D^.IIT.
— Voilà ce qu'il l'a dil ! nuirmiira Livrcmonl avec un soupir, je n'aurais poinl cru cela de Ion père!... Et le marquis d'Albelour, que dit-il? ne reniarques-tu pas dans son air ou dans ses paroles quelque chose d'étrange et de blessant, comme s'il avait la cerlilude de voir se réaliser bientôt la promesse de ton père?... le presse-t-il enfin de consentir à ce mariage?
— Non, Arthur: il fout rendre justice au marquis d'Albelour : son langage avec moi ne dépasse jamais les bornes d'une politesse aimable et prévenante ; sa galanterie n'a rien d'étrange ou d'affecté. C'est toujours l'homme du grand monde , qui , dans ses manières comme dans ses paroles, ne dépouille jamais le sentiment des convenances et de la délicatesse : j'estime son cafectère... mais je te l'avoue. Arthur, je ne puis m'empêcher de pâlir et de frissonner devant cet homme!... Depuis quelque temps surtout, il m'inspire une anti-
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pathie profonde, bien injuste, il esl vrai, mais invincible! Quand il arrive, je m'enfuis dans ma chambre, j'imagine des prétextes poUr ne point rester au salon...
— Mais il vient donc tous les iours ici? interrompit Arthur d'une voix sombre. -
— Oui, tous les jours, répondit-elle en soupirant : mon père et lui sont maintenant inséparables... A présent encore ils se promènent ensemble dans le bois — mais j'oubliais de te dire, Arthur, oh! je suis bien contente!... le marquis va partir dans quelques jours pour la Hollande où des affaires importantes l'appellent.
— Mais il n'y restera pas long-temps sans doute? reprit Arthur.
— Un mois peut-être!... ainsi, pendant un mois je serai libre... je ne verrai plus cet homme... qui me fait peur'... Mais j'entends la voix de mon père et du marquis d'Albetour... ils reviennent. — Arihur, que mou
|jère lie le voie pas en( ore ici... laisse-moi d'à l)orcl le préparer...
— Oui, chère sœur, dit vivemeni Arthur; mais ne parle pas, avanl que M. d'Albetour ne soil parti... ou plutôt ne parle que demain... moi. je vais passer la nuit chez Guillaume (c'é tait le jardinier de M. Ferrard) : une hotte de foin par terre, c'est tout ce qu'il me faut ! et demain fu viendras me dire dans quelle dis position est ton père à mon égard.
— Oui ; trouve-toi dans la serre à onze heures... j'y vais souvent pouijireou dessi ner... on ne se doutera de rien, et Guillaume sera dans la confidence... Va, va. les voici !...
— Adieu, mon ange! dit Arthur en la pressant contre sa poitrine avec tendresse, adieu!
Et le gros rire de l'agent de change se fit entendre si distinctement qu'Arthur senfit courir un frisson par tout son corps. Il ouvrit brusquement une porte qui donnait dans un autre salon, dont les volets étaient fermés, et pai
lequel, sans être vu de personne, on pouvait descendre dans une espèce de cour étroite et longue qui menait à la petite maison du vieux jardinier Guillaume.
A peine Arthur avait-il refermé cette porte, que M. Ferrard et le marquis d'Albelour entrèrent dans le salon.
Nancy était pâle et troublée, elle baissait la tête, comme pour échapper à l'œil scrutateur et perçant de M. d'Albetour.
ZTIII
Combien la soirée parut longue et pénible à Nancy. Elle attendait avec une douloureuse impatience que le marquis sonnât pour faire seller son cheval, mais il ne partait point. Enr fin, après avoir joué pendant plus de trois
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heures de suite aux échecs avec l'ageiil de change, M. d'Albelour se levait pour |)rendre son chapeau, quand un coup de tonnerre épouvantable fit trembler les vitres.
— Hé! hé, dit M. Ferrard, nous allons avoir de l'orage.
11 n'avait pas fini de parler, qu'un second roulement de tonnerre plus fort que le premier ébranla toute la maison.
M. Ferrard s'empressa d'ouvrir les volels d'une fenêtre ; et regardant le ciel où se heurtaient de gros nuages noirs et chargés d'électricité :
-—Mon cher d'Albetour. dit- il, vous ne partirez point ce soir. Le temps est affreux, et l'obscurité si profonde que vous auriez beaucoup de peine à reconnaître votre chemin.
M. d'Albetour regarda les nuages que sillonnaient à chaque instant de larges éclairs bleuâtres: et secouant la télé, il continua de lisser avec la main le poil dcson chapeau.
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La foudre grondaiî sans inlerruplion, et se mêlait d'une horrible manière au bruit de Touragan qui soufflait dans les grands arbres de l'avenue.
Tout-à-coup des torrens de pluie s'échappèrent avec impétuosité de cette masse de nuages sombres.
— Oh ! pour le coup, s'écria M^ Ferrard en se frottant les mains d'un air de satisfaction, vous ne partirez pas! vous allez nous rester! Votre chambre, comme vous savez, est toujours prête à vous recevoir! Parbleu! je suis enchanté de ce bel orage qui me dorme une occasion de vous retenir sous le toit de Tami- (ié!
— Mais je ne puis rester, mon bon, mon excellent ami, dit M. d'Albetour en serrant la main de l'agent de change. Il faut que je re tourne ce soir chez moi , pour recevoir demaii^ matin mes deux meilleurs amis... après vous, mon cher Ferrard , — deux braves garçons
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lîonl je vous ai déjà parlé bien soiivenl. Bel pliôgor et Delormieux...
— Oui, sans doute, reprit M. Ferrard, et je brûle de faire leur connaissance!
— Demain je vous les amène, mon cher Ferrard. Ils viennent passer une huitaine de jours à mon château, pour m'accompagner ensuite en Hollande, où tous les deux ont des parens fort riches...
— Ah! ah, dit M. Ferrard. c'est très bien ! mais écoulez donc ! voici lorage qui redouble! pluie, vents > tonnerre, c'est un vacarme à rendre sourd ! Je vous dis qu'il ne faut pas maintenant- penser à vous en retourner ce soir... les chemins sont exécrables lorsqu'il pieut! partout des fondrières, de grands trous qui s'emplissent d'eau, et dans lesquels un cavalier se noierait avec sa bête...
— C'est très vrai! repartit M. d'Albetour avec un éclat de rire : mais avant trois mois
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je veux qu'une large et belle roule pavée mène d'ici à mon château.
— A la bonne heure , mon cher marquis ; mais en attendant il ne faut pas vous engager par un temps pareil dans ces horribles chemins de traverse, où le pied des chevaux glisse, où les roues des voitures s'embourbent dans la terre glaise. Non, vous avez beau faire, je vous retiens, je ne vous laisse pas partir. D'ailleurs, il n'y a rien de plus dangereux que de passer sous de grands arbres lorsqu'il tonne !... on a vu des exemples terribles, mon cher marquis...
— Eh bien! je resterai, mon cher Ferrard, interrompit M. d'Albetour en remettant son chapeau sur une table, je resterai puisque vous le voulez absolument ; mais demain malin à six heures je pars...
— Et pourquoi donc ?
— Parce que j'attends mes deux amis qui arriveront de bonne heure.
^>l'^ LE FLACIWNr IH^IJT.
— Kli bien! soil. clil M. Fcnard. mais à une condilioii : c'est que vous amènerez demain ces deux messieurs pour déjeuner avec moi.
— Volontiers, mon excellent ami.
— El je ne vous làclie point de toute la journée, je vous en préviens. Maintenant, mon cher marquis, voulez- vous faire encore une partie d'échecs? je vous dois une revan che.
— Oh ! je commence à croire que je ne suis pas de force à vous tenir tête, mon cher Fer*rard; mais n'importe! je suis toujours prêt à combattre : comme vous voyez, ce n'est pas le courage qui me manque.
Pendant que le marquis et M. Ferrard jouent le noble jeu des échecs, et que l'agent de change, la tète et la poitrine en avant, le cœur tout bondissant d'espoir et de crainte , pousse des exclamations de joie et se frotte les mains, chaque fois que son adversaire, plein de courtoisie, le laisse prendre une tour ou
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quelque autre pièce importante ; je v^, moi. ^ vous dire ce que je sais de messieurs Belphégor et Delormieux.
Ces deux personnages étaient liés intimement depuis bien des années avec le marquis d'Albetour : l'un et l'autre ils faisaient à Paris d'énormes dépenses et menaient fort grand train , bien qu'ils ne fussent ni propriétaires ni rentiers. Ils devaient donc avoir des ressources cachées, une industrie mystérieuse et productive : peut-être faisaient-ils des spéculations à la Bourse, et jouaient-ils à fin de mois sur les rentes avec des sommes (ictives qu'ils n'avaient point et qu ils empruntaient en cas de pertes; mais on présumait plus généralement que ces deux messieurs ne se faisaient pas faute d'exploiter la confiance et la générosité du marquis d'Albetour qui. jouissant d'une immense fortune, «e manquait jamais une occa sion d'obliger ses amis. Son désintéressement
bien cm^iiu accréditait cette dernière supposition peu flatteuse pour Delormieux et Belphégor.
Ces deux jeunes gens, à peu près du môme âge que M. d'AIbetour, étaient comme lui brillans cavaliers, adroits à l'escrime, au pistolet, et dans tous les autres exercices de corps; mais ils avaient de plus que le marquis une réputation de joueurs et de libertins que celuici méritait peut-être encore davantage : du reste, ils passaient dans le monde pour deux aimables mauvais sujets, et leur bonne tournure, leur conversation spirituelle et vive, les faisaient partout rechercher.
Maintenant je reviens à mes deux joueurs d'échecs.
Le camp de M. d'AIbetour s'était considérablement dégarni ; sa dame avait disparu, et les deux tours de M. Ferrard, sa reine, ses fous, ses cavaliers tenaient de plus«en plus étroitement bloqué le roi ennemi, qui se réfugiait
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\ainement d'une case à l'aulre, et voyait le champ de bataille se reserrer à chaque instant davantage autour de lui.
Cependant la partie pouvait durer longtemps encore: Nancy, qui depuis le commencement de la soirée se plaignait d'un violent mal de tête, après avoir feuilleté et refeuilîeté pendant deuxheures les pages d'un livre qu'elle ne lisait point , demanda la permission de se retirer dans sa chambre pour se mettre au lit.
— J'espère, mademoiselle, que cette vilaine migraine n'aura pas desuite,dit M. d'Albetour en se levant pour saluer Nancy, et que demain vous ne trouverez pas d'excuse pour refuser une jolie promenade à cheval , que mes deux amis et moi nous aurons l'honneur de faire avec vous... si toutefois vous nous accordez cet honneur. J'ai fait venil* exprès pour vous, mademoiselle, cette charmante jF/v que vous connaissez... elle est douce comme un mouton et
galope adorablement... vous en serez juge.
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La jeune fillo rrpoiulil par une inclinalion de lôlc gracieuse ol mélancolique, puis, après avoir embrassé tendremcnl son père, absorbé dans une combinaison stratégique et les yeux cloués sur l'échiquier, elle salua de nouveau M. d'Albetouret sortit du salon.
— Échec et mal! échec et mat! s'écria M. Ferrard tout frissonnant de joie. Voilà un coup de maître !
— Oui , ma foi, dit le marquis en hochant la tête, je ne puis plus bouger ! perdu! décidément je ne suis pas de force.
— Je commence à le croire dit l'agent de change, avec une intonation pleine d'orgueil et de confiance en lui-même. Je vous ai baitu deux fois de suite . deux fois !
— Oui, certes, et à plate couture! Vous avez, mon ami. un cerveau bien organisé: je ne m'étonne pas que vous ayez toujours réussi dans vos combinaisons financières!... Qui sait ? vous avez eu tort peut-être de vous ar-
vêler en si beau chemin: vous aviez encore deux ou trois millions à gagner ! mais nos spéculations industrielles vous indemniseront au centuple. Il n'y a pas encore de temps perdu, et nos entreprises...
— Oui! nos entreprises... interrompit l'agent de change d'un air inspiré, nous ferons parler de nous, mon cher marquis! nous remuerons le siècle ! Mais commençons par nos moulins !
— J'ai bien d'autres projets encore à vous dérouler, dit le marquis d'Aîbetour avec exaltation: puis, se frappant le front avec un doigt :
— Vous voyez bien, mon excellent ami ! il y a là-de dans desmonceaux d'or ! Allez, votre fille sera riche un jour!., c'est moi qui vous le dis.
Je vous ferai grâce du reste de la conversalion qui n'eut rien de 1res intéressant et qui dura jusqu'à minuit. M. d'Aîbetour prit une
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plume et dressa des plans d'eiiirepùls , d'usines, de chemins de fer; il développa aux yeux de l'agent de change ébahi une foule de projets plus ou moins gigantesques , admirables sur le papier, et qui devaient tous rap porter cent pour cent : tantôt c'était une enfilade de passages qui traverseraient Paris d'un bout à l'autre, tantôt quelque nouvelle manière économique et prompte, pour exploiter les mines et creuser des puits sur le haut des montagnes les plus élevées, — ou bien des ponts à construire, des fabriques, des manufactures de soieries qui porteraient un coup terrible au commerce de Lyon. Mais ce qui émerveilla surtout l'agent de change, ce fut le plan d'une vaste machine à vapeur, au moyen de laquelle on pourrait scier les plus grandes pierres de taille en quelques minutes, les couper, les équarrir avec si peu d'efforts et tant de précision, que cette machine remplacerait imniédialement les procédés ordinaires employés
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par la main-d'œuvre. En outre , avec cette admirable machine on façonnerait la pierre et le marbre en colonnes , en vases de sept à huit pieds de hauteur, aussi facilement qu'on tourne le buis .
Enfin , M. Ferrard se coucha plus épris que jamais du marquis d'Albetour.
— Je veux absolument que ce cher marquis soit mon gendre ! disait-il avant de s'endormir, c'est un homme de génie ! un homme comme Bonaparte,... à devenir empereur dans une révolution î
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