CHAPITRE PREMIER
LES MENHIRS
§ 1. Origines
Les pierres debout, auxquelles on s’accorde maintenant à donner le nom expressif de menhirs (men, pierre, hir, longue), ont toujours été visibles, et beaucoup de croyances dont elles sont l’objet sont vraisemblablement anciennes; elles ne sont pas, toutefois, au point de vue de leur destination, plus probantes que celles qui s’attachent aux dolmens, restés pour la plupart, pendant de longs siècles, cachés sous un épais revêtement de terre ou de pierrailles. La seule conclusion que l’on puisse en tirer, c’est que ces grossières colonnes remontent à une antiquité si lointaine que, dans le pays où elles se dressent, on a perdu le souvenir des peuples qui les ont érigées, et du rôle qu’elles ont joué dans leur vie sociale ou religieuse. C’est pour cela que les légendes qui parlent de leur origine font intervenir, par besoin d’explication, les mômes personnages surnaturels ou fabuleux qui ont présidé à la construction des autres monuments, et auxquels on attribue aussi les particularités du monde physique les plus propres à exciter l’étonnement. Des dépositions nombreuses, recueillies à diverses époques, et dans des pays variés, associent les fées à l’érection des menhirs. La grosse pierre d’Antézat (Charente-Inférieure) a été déposée par une fée, et plusieurs de ces bonnes dames ont planté les menhirs du cromlec’h de Montguillon, près de Segré. Des fées lavandières ont tiré les pierres de la Bouëxière du lit de la Veuvre qu’elles obstruaient *.
L’aspect de ces mégalithes a sans doute contribué à leur faire donner des noms pittoresques ; un certain nombre qui, amincis à leur extrémité supérieure et à celle qui s’enfonce dans la terre, sont renflés vers le milieu, ont éveillé l’idée de quenouilles ou de fuseaux, que des filandières surnaturelles ont apportés ou dressés. Quelquefois le nom seul subsiste alors que la légende est perdue ou n’a pas été recueillie : au XVIIIe siècle les gens d’Elbersweiller en Alsace appelaient la Quenouille
I. G. Musset. La Charente-Inférieure avant l'histoire , p. 143 ; L. Bousrez. L'Anjou aux dges de la pierre, p. 100 ; P. Bézier. Még. de V Ille-et-Vilaine, p. 239.
LES MENHIRS
un menhir de leur voisinage ; dans la Loire-Inférieure on voit à Sévérac le Fuseau à Berthe près du menhir la Fusée à Berthe, à Pontchâteau le Fuseau de la Madeleine, dans le Finistère la Quenouille de sainte Barbe à Ploeven ; la Quenouille de la femme de Gargantua est un menhir de Plaudren, et un autre à peu de distance est son fuseau. A Silfiac (Morbihan) un menhir se nomme Queguil en Diaul , Quenouille du diable, appellation qui a peut-être été substituée à celle d'une fileuse surnaturelle1. Vers 1820, les paysans racontaient que la quenouille de la Fée près de Simandre dans l’Ain y avait été fichée par la Fau qui lavait apportée sous son bras; une autre tradition s’appliquait à ce menhir et à ses deux voisins, maintenant disparus : trois fées en allant à la veillée avaient planté là leurs quenouilles qui devinrent les trois pierres fîtes de Simandre2.
D autres fois le menhir n’est plus la quenouille elle-même, mais une sorte de fusaïole qui y était suspendue : au temps jadis une fée qui passait par Sainte-Colombe 'Landes) portant la Peyre-Lounque attachée à sa quenouille, rencontra un vieillard inconnu qui lui dit : « Où vastu? — A Dax. — Si tu disais : S’il plaît à Dieu ! — Qu'il lui plaise ou non, la Peyre-Lounque ira à Dax ». Le vieillard, qui n’était autre que le bon Dieu, lui ordonna d’abandonner en cet endroit sa pierre, ce qu’elle dut faire, et il ajouta : Jusqu’à ce qu'il plaise à Dieu, elle ne sortira pas d’ici ». Dans une version identique comme affabulation, la fileuse n’est plus qu’une femme, et c’est une féè qui remplit le rôle du bon Dieu 3 4 5.
Bien que le trait qui suit ne se rapporte pas à un mégalithe, il constate, au XVIIe siècle, une tradition parallèle à celles qui précèdent : On montre, dans la campagne aux environs de Valence, des pierres à peu près comme des pierres de moulin trouées au milieu, dont les femmes des géants, à ce que disent les bonnes gens de ce pays-là, se servoient pour mettre au bout de leur fuseau X
Les menhirs dont l’origine est en relation avec des fileuses surnaturelles ne sont pas toujours un de leurs instruments de travail. On raconte près de Lodève qu’une fée portant un menhir sur sa tête, tout en filant sa quenouille, le laissa tomber, lorsqu’elle vit qu’elle avait été aperçue par un indiscret8. Quand la sainte Vierge filait en se
1. Legrand d’Aussy. Les Sépultures nationales, p. 184; Pitre de l’Isle. Dict. arch. delà Loir e -Inférieure, Saint Nazaire, p. 162; P. du Chàtellier. Még. du Finistère, p. 117 ; Ogée. Dict. de Bretagne ; Dr Fouquet. Monuments celtiques du Morbihan , p. 113.
2. M. Monnier, in Soc. des Antiquaires , 1823, p. 409 ; Tardy. Le menhir de Simandre. Ext. du Bull, de la Soc. de Géographie de l’Ain. 1892, in-8, p. 3.
3. J. de Laporterie, in Revue des Trad. pop., t. lit, p. 617 ; J.-F. Bladé. Contes de Gascogne, t. II, p. 380.
4. Jacob Spon. Voyage d'Italie , etc., fait aux années fbj 5 et 1676. La Haye, 1721, t. I, p. 2.