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Revue des langues romanes. 2® série, t. I,|p

LES FÉES BATISSEUSES

promenant sur les landes de Pléchàtel, elle avait sur sa tête Pierre- Longue, et dans son tablier les Pierres Blanches; son fuseau lui ayant échappé, elle se baissa pour le ramasser, et la pierre posée sur sa tête glissa et se ficha sur le sol, à la place même où était tombé le fuseau, puis celles du tablier s’envolèrent et allèrent former un peu plus loin un cordon pour le fuseau de Pierre-Longue *.

Comme les campagnardes, les personnages féminins utilisent leurs vêtements pour le transport de ces lourds fardeaux. Les menhirs de Plaudren ont été pris, à une lieue de là, par une bonne femme qui les mit dans son tablier; celui de Vieuxviel (Tarn) fut apporté dans les pans de la robe de sainte Carissime. Au temps jadis, un homme qui allait avant le jour visiter ses filets dans la baie de Rocquaine à Guernesey vit une femme de très petite stature qui, venant du rivage, gravissait la falaise. Elle tricotait en portant quelque chose dans son tablier avec autant de soin que si c’avait été une douzaine d’œufs ou un enfant nouveau-né ; lorsqu’elle s’arrêta, il la vit en tirer une pierre d’environ quinze pieds de hauteur, qu’elle dressa au milieu de la plaine aussi facilement que si elle eût piqué une épingle sur une pelote. Le menhir de la Pierre à la Femme à Saint-Georges-sur-Moulon, ainsi nommé parce que le sommet s'arrondit et représente grossièrement une tête humaine, a été pris dans la forêt de Haute-Brune, par une femme d’une beauté merveilleuse et d’une taille colossale ; elle descendait les pentes de la colline lorsque les cordons de son tablier vinrenl à se rompre, et la pierre, en tombant, s’enfonça dans le sol ; d’autres disent que c’était une fée dont le tablier de gaze se déchira1 2. Parfois ces blocs ont été abandonnés à l’endroit où ceux qui les portaient apprirentqu’ilsn’étaientplus nécessaires au monumentauquelils étaient destinés. Les fées portaient dans leurs devantières les pierres de Rumfort, qui devaient servir à la construction de la Roche aux Fées d’Essé, quand celles qui y travaillaient leur crièrent qu’il y en avait assez ; elles en piquèrent une debout et jetèrent les autres à côté. La Vierge transportait sur sa tête ou dans son tablier un gros bloc pour un clocher de la Gironde lorsqu’elle apprit qu’il était terminé ; elle le laissa tomber, et c’est le menhir de Saint-Sulpice de Faleriens ; on attribue la même origine à une pierre debout voisine de Lodève qui, dans une autre version, a été apportée par une fée, et à la grosse pierre d’Hollain, près de Tournai, que la Vierge avait placée dans son tablier pour en faire la première pierre de la cathédrale, et qu’elle déposa quand elle sul qu’un autre bloc avait déjà été employé à cet

1. P. Bézier. Inventaire des Még. de l'Ille-et-Vilaine , p. 179.

2. Mahé. Anliq. du Morbihan , p. 112 ; Rev. des langues romanes , 2e s., t. III, p. 54 ; E. Mac Culloch. Guernsey Folk-Lore, p. 125, 126 ; Laisnel de la Salle. Cray, du Centre , t. I, p. 111 ; L. Martinet. Le Berry préhistorique, p. 10S.

LES MENHIRS

usage. Douze pierres portées dans les « dornes » de douze fées, pour la Pierre-Levée près du confluent du Loing et du Lay, leur échappèrent tout à coup à la vue de la Vierge, et formèrent autant de menhirs à Bazoches-en-Pareds, dans la Vendée1. Le menhir de la Bretellière en Saint-Macaire a été placé par une fée qui avait demandé en mariage un jeune homme ; le père de celui-ci lui imposa comme condition d'apporter sur son dos, avant minuit, un bloc considérable ; n’ayant pu arriver à temps, elle le laissa tomber, et il se planta debout sur le sol. Trois menhirs dans le parc des Roches Baritaud en Vendée y ont été posés par Mélusine2.

L’archéologue Galeron a noté en Normandie une explication qui n’a pas été trouvée ailleurs : un paysan lui dit que des bergères et des fées avaient élevé, au son de leur chalumeau, les Pierres des Prés Gastines qui forment une sorte de cromlec’h 3.

Il est rare que des nains soient associés à l’érection des menhirs. Cependant les alignements de Garnac passaient, il y a un siècle, pour être l’ouvrage des Crions, petits hommes, petits démons, hauts de deux ou trois pieds, qu’on supposait avoir porté ces masses énormes sur leurs mains, car ils étaient plus forts que des géants 4.

Des personnages gigantesques figurent aussi parmi les constructeurs de mégalithes, et bien que le passage suivant de Robert Wace (XIIe siècle) parle d’une sorte de cromlec’h d’Irlande, il est probable que le poète rapportait des croyances alors communes à la France et aux îles britanniques :

Se tu veus faire oevre durable Qui mult soit bele et convenable Et dont à tos jors soit parole,

Fai ci aporter la carole Que gaiant firent en Irlande :

Une mervillose oevre graude De pierres en cerne assises Les unes sur les altres mises5.

Actuellement le géant auquel sont dûs les menhirs est presque toujours Gargantua, qui vraisemblablement a peu à peu remplacé des géants anonymes ou moins connus ; la Pierre frite près de Péronne, la Pierre Nauline ou Pierre de Gargantua dans le lit de l’Yon, d’autres

1. P. Bézier. Még. de l'ille el-Vilaine, p. 1D2 ; Fr. Daleau. Lég. des monuments mégalithiques , p. 693, in Congrès pour l’avancement des sciences. Le Havre, 1877 ; Alfred Harou, in Rev. des Trad. pop., t. V, p. 231 ; Léo Desaivre. Le Monde fan-, tastique , 1882, p. 22.

2. L. Bousrez. L'Anjou aux âges de la pierre, p. 61 ; Léo Desaivre. Le Mythe de la Mère Lusine , p. 81.

3. Monuments druidiques de l'Orne, in Soc. des Ant. de l’Ouest, t. \, 1829-1830, p. 133.

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