CHAPITRE V
LES VILLES
Jusqu’ici j’ai eu rarement à parler des villes : à moins qu’il ne s agisse de cataclysmes qui ont englouti des cités réelles ou supposées, elles ne figurent qu’à titre épisodique dans cet ouvrage. Il ne faudrait pas cependant croire qu’elles n’ont pas de légendes. Sans doute elles sont moins nombreuses, moins bien sues que dans les campagnes ou vers laceinture de la mer, dont la population plus dispersée, moins sceptique, a constamment sous les yeux le spectacle des phénomènes naturels mystérieux et la vue des endroits où se sont passés les événements dont la tradition garde le souvenir. Pourtant, les cités ne sont pas dépourvues de légendes, et elles ont même un caractère assez spécial pour mériter quelque attention.
A ma connaissance, on a rarement relevé celles qui se racontaient jadis parmi le peuple dans les agglomérations urbaines, et c’est presque par hasard que les auteurs des monographies des villes nous en ont conservé quelques-unes. Maintenant elles sont en voie d’effacement, sinon de disparition, et il est grand temps d’en recueillir les derniers échos. Cette enquête aurait été bien plus fructueuse à une époque qui n’est pas fort éloignée de nous, et dont peuvent se souvenir, pour l’avoir connue dans leur enfance, ceux qui sont nés vers le milieu du siècle dernier. En ce qui concerne la Haute-Bretagne, — et il en était de même dans beaucoup d’autres régions, — les villes, surtout les moyennes et les petites, étaient habitées par une population assez fixe ; quelques fils de bourgeois les quittaient pour achever leurs études, des gens de métiers allaient faire leur tour de France, mais la plupart revenaient quand ils avaient complété leur éducation scientifique ou manuelle. L immigration se bornait aux fonctionnaires, à des ouvriers venus des campagnes environnantes ; mais ils étaient en trop petit nombre pour ne pas être promptement assimilés. Quant à la vieille cité, elle restait à peu près telle qu’elle pouvait être avant la Révolution ; l’aspect des rues ne changeait guère, sinon que de temps en temps des maisons neuves remplaçaient celles qui tombaient de vétusté. Rarement on faisait des percées, et presque toujours les rues nouvelles étaient en dehors 1 enceinte. Dans ce milieu qui ne se modifiait qu’avec len-
LES VILLES
tour, chaque quartier gardait avec son ancien aspect, à peine changé, ses mœurs et ses souvenirs, et il s’y trouvait toujours quelque lieu, maison ou couvent, fontaine séculaire ou vieille croix, auquel se rattachait un récit singulier ou merveilleux. On racontait leurs chroniques aux veillées, ou dans les petites villes par les chaudes soirées d’été, lorsque les voisins, assis sur le pas des portes, causaient en prenant le frais. Il y avait même des rues où ces réunions étaient pour ainsi dire de fondation, si bien qu'elles avaient pour cette raison, à côté de leur nom otïiciel, un sobriquet qui le constatait. C’est ainsi qu’à Matignon (Côtes-du-Nord), la rue Saint-Jean, siège de l'un de ces « parlements », était surnommée le Pertuis-Caquet ; dans la même petite ville, il y avait un autre centre de réunions d'étés, dans la rue du Four, qui n'avait pas, que je sache, d'autre nom spécial, Four étant synonyme de bavardage. Je l’ai mieux connu que le premier, parce qu'il se trouvait plus près de la maison paternelle, et que l'on me permettait parfois d'y aller. Je me rappelle très bien qu’on y parlait assez souvent de ce qui s’était passé jadis à Matignon et aux environs, et bien longtemps après, en écrivant mes livres, je me suis souvenu de quelques traditions locales que j'y avais entendues, et qui étaient restées dans un coin de ma mémoire, alors que j’en avais oublié beaucoup d'autres, dont pourtant il me reste un souvenir, mais pas assez précis pour que je puisse le noter utilement.