LES FÉES
le considérer comme un des synonymes de dolmen dans le langage vulgaire, toutes les fois qu’il ne s’agit pas de cavernes. Au reste, le peuple attribue aux fées des grottes naturelles et à celles des constructions mégalithiques en forme de maison, des actes sensiblement parallèles, et parfois il ne les distingue guère les unes des autres. Si, comme il semble prouvé, la grande majorité des dolmens n’a été dégagée de son tumulus qu’à des époques assez modernes, il est permis de supposer que la plupart des légendes qui s’y rattachent actuellement étaient racontées auparavant, et qu’elles ont été, par assimilation, transportées des grottes naturelles aux grottes artificielles.
Beaucoup de noms des dolmens se rattachent aux fées, et supposent qu’ils leur ont servi de résidence : Dans plusieurs pays leur désignation dialectale peut être traduite par: la maison des fées. On trouve l'Oustalet de la Fade à Montdardier, V Oustaou de los Fados à Aiguèze (Gard) l'Oustal dé los Fodorellos à Viala-du-Pas-de-Jaux et au Clapier (Aveyron) la. Cabano de los Fados dans la Creuse; lou Castet de las Hagues à Saint-Ciers de Canesse (Gironde) ; la Maison dos Fées à Saint Lambert la Potherie (Maine-et-Loire) la Crambo de las Hadetas , la chambre des petites fées à Forges (Lot-et-Garonne) l’Antre des Fades à Mourioux, le Four des Fées à Aulon dans la Creuse, et à Arnac-la- Poste dans la Haute-Vienne, la cave aux Fées, le Clapas (clapier) de las Fados, appelé aussi Clapier des Sorcières (mascos) dans 1a. Lozère, la Cobono de los Mascos près de Ceyrac (Aveyron,) où ce terme désigne des fées ou des sorcières 1 . Les gens de Guernesey disent que les dolmens avaient été les maisons des fées, et la preuve c’est qu’en fouillant auprès on trouve toutes sortes de poteries 2.
Il est assez rare qu elles passent pour habiter encore des dolmens; on croit cependant quelles résidaient à une époque voisine de la nôtre dans ceux de Saint-Nectaire en Puy-de-Dôme ; sous le dolmen de la lande du Fao en Saint-Gelven vit toute une légion de fées qui en sortent à minuit pour danser sur sa table. On s’empara jadis près de celui des Fadarelles, dans l'Aveyron, d’une fée, au moment où elle mettait ses bas rouges, et on l'enferma dans une maison que l’on montre encore. Une femme de l’Ille-et-Vilaine racontait en 1880 que le mari d’une des fées de la Roche aux Fées de Gosné, détruite quand la chaussée de l’étang de Biennais se rompit, vint chercher sa grand’mère,
1. Lombard- Dumas. Mégalithes du Gard , p. 12, 61; Michel Virenque, in Mém. de la Soc. des Lettres de /’ Aveyron, 1868-1873, p. 39, 42 ; M. de Cessac. Még. de la Creuse , p. 8 ; Fr. Daleau. Carte préhistorique de la Gironde. Àssoc. française, 1876, p. 6 ; L. Bousrez. L'Anjou aux âges de la pierre , p. 45 ; Bull, monumental , t. XII, p. 37 : M. de Cessac, 1. c. p. 5, il, 16 ; A. de Mortillet. Még. de la Lozère , p. 59 ; Abbé Valadier, in Mém. de la Soc. des Lettres de l' Aveyron, 1859-1867, p. Z20.
2. Edgar Mac Cullocb. Guernsey Folk-Lore, p. 222, n. et 125 n.
LES DOLMENS
et la conduisit de force dans la grotte où une fée était en mal d’enfant. Vers 1820, on croyait dans le voisinage de la Roche aux fées d'Essé que les bonnes dames prenaient soin des petits enfants dont elles pronostiquaient le sort futur ; elles descendaient dans les maisons par la cheminée, et ressortaient par la même voie1. D'autres, comme leurs congénères dont la résidence est souterraine (cf. t. I, 451) révélaient leur présence par des paroles ou par des cris. Un homme couché sur l’herbe près du Creux des Fées, dolmen de Guernesey, entendit crier : « La paille ! la paille ! (la pelle) le fouar est caûd ! » Et une voix répondit : « Bon, j'airon de la gâche bientôt ! » D'après une variante, des paysans virent, presque aussitôt que ces paroles eurent été prononcées, un pain tout chaud sur un des sillons; l’un d’eux courut pour s’en emparer, en disant qu'il en voulait un morceau pour sa femme, mais il reçut un tel soulllet qu’il s’allongea sur le gazon 2. Des bergers prétendaient avoir entendu au-dessous de la Maison des fées à La Sauvagère, des bruits semblables à celui que produit le travail du boulanger. Le dolmen de la Planche servait de foyer aux fées; c’était sur cette pierre qu’elles venaient façonner et aiguiser leurs outils3.
Un dolmen deTrégastel, appelé Gouele an Inkinerez , lit de la fileuse, était la demeure d'une fée puissante, qui projetait son fuseau à des distances énormes, si bien qu’elle accomplissait chaque jour un travail surhumain ; on attribuait des gestes analogues à une magicienne qui se posait debout sur une sorte de dolmen du même nom en Guimaec ; si elle lançait son fuseau adroite elle atteignait le mont Roc'h glaz en Plestin, si elle le lançail à gauche, il allait tomber au cap Beg an Inkimirez en Plougasnou, à cinq ou six kilomètres delà4 5 6. Trois fées blondes et délicates venaient hier à la quenouille près de semblables monuments aux environs du Puy en Velay3.
A certaines époques de l’année, des fées étendaient, vers minuit, le linge qu’elles avaient lavé sur le dolmen de la Pierre des Vignes â Hablonville, pour le sécher aux rayons de la lune. D’autres apparaissent le vendredi et le samedi près du dolmen troué de la Pierre aux E'ées à Villers Saint-Sépulcre dans l’Oise ; une dame blanche se promenait la nuit sur les pierres du dolmen de Dommes b.
1. Chabory. Notice su r les dolmens de Saint-Nectaire. Mont-Dore, 1879, iu-18; Ernoul de la Chenelière. Még. des Côtes-du-Nord , p. 39 ; Michel Virenque, in Soc. tilt. etc. de l'Aveyron , 1863, p. 49; Paul Sébiilot. Trad., t. I, p. 120-121 ; M. de la Pilaye, in Soc. des Antiq., t. II, p. 95.