LES JEUX DE GARGANTUA
à Crillon (Jura), à Bois-lès-Pargny (Aisne), le Grès de Gargantua à Plaudren, etc., portent aujourd’hui son nom1. Quelques-uns ont été plantés par lui au cours de ses voyages, comme le menhir du Champ de la Pierre à Saint-Sornin, qu’il déposa pour boucher l’orifice d’une source, la canne qu’il piqua près du Fort La Latte (Côtes-du-Nord), au retour de ses pérégrinations 2 3. D’autres sont en relation avec ses merveilleuses faucheries ; sa Pierre à faulx se voit à Rentriche (Moselle), son verziau ou pierre à aiguiser est le menhir de Bois-lès-Pargny ; à Néaufles-sur-Risle, après avoir fauché dix-huit acres de prairie, il jeta son afïiloire du haut de la côte dans la vallée. Des menhirs à Doingt, aux environs de Guérande et de Ham sont des cailloux qui le gênaient dans ses souliers. La pierre de la Hoberie à Ussy (Calvados) était tombée de la « pouchette » du géant Guerguintua 8. Quelques menhirs ont fait partie du corps de Gargantua; à Saint-Suliac, 1 un deux est sa dent, qu’il avait avalée par mégarde, et qu’il vomit en cet endroit ; près d’Avallon, on montre son petit doigt, sans récit explicatif 4 5 * *.
Plusieurs menhirs ont servi à ses jeux : à Changé, près Mainlenon, à Ymeray (Eure-et-Loir), des pierres debout sont ses palets; un peulvan sur la lande de Pierre plate en Treilbères (Loire-Inférieure), est sa galoche et deux plateaux granitiques voisins ses palets ; les deux menhirs dits Pierres Folles du Follet à Rosnay-sur-Yon sont les « minches » qu’il employait quand il jouait avec les dolmens de Moutiers-les-Mauxfaits et de Talmond ; les trois pierres d’Avrillé lui servaient de but, alors qu’étant devin et berger il s’amusait. Un jour qu’il jouait au palet sur la hutte de Montjavoult (Oise), il essaya de jeter Pierre frite sur les coteaux de Neuville-Bosc, à deux myriamètres de là, et elle tomba dans le petit bois où on la voit aujourd’hui J. Dans le récit suivant il est en concurrence avec des joueurs dont les noms rappellent ceux de héros de contes populaires ; il est assez vraisemblable qu’on les leur a attribués à une époque assez récente. Un jour qu’il se trouvait avec deux géants de ses amis, Courte-Echine et Fine-Oreille, sur la montagne de l’Hautil au-dessus de Chanteloup, il leur proposa une partie de palet dont l’enjeu serait une colossale friture que 1 on irait consommer à
1. F. Bourquelot. ^Notice sur Gargantua , p. 3 ; F. Baudry. Mon. de Idge de pierre en Vendée , 1864. Dict.' des Gaules ; Fleury. Antiquités de l'Aisne , t. I, p. 95 ; Joanne. Bretagne , p. 476.
2. F. Baudry. 3e Mémoire , p. 13 ; PaulJSéhillot. Gargantua , p. 42, 45, 110.
3. Dict. des Gaules] Fleury. Ant. de l'Aisne , t. I, p. 218; Vaugeois. Ant. de } .aigle, p. 27; Paul Sébillot, 1. c., p. 221 ; H. Quilgars, iu Rev. des Trad. pop., t. XV, p. 543 ; Galeron. Stat. de l’arrondissement de Falaise, t. II, p. 16t.
4. Paul Sébillot. Gargantua, p. 11; Elvire de Ceruy. Saint-Suliac et ses[ traditions, p. 75-76; Ph. Salmon. Dict. arch. de l'Yonne, p. 202.
5. F. Bourquelot, p. 5 ; Paul Sébillot, p. 210 ; Ogée. Dict. de Bretagne ; F.JBau-
dry. 3e Mém. , p. 30; Cavoleau. Description de la Vendée, p. 333; Notice arch.
sur le département de l'Oise. Beauvais, 1856, in-8, p. 12.
LES MENHIRS
Cergy. Il fut convenu que celui dont le palet se rapprocherait le plus de cet endroit, serait le gagnant. A cette époque le plateau de l’Hautil était couvert de dalles en grès d’une dimension considérable. La partie commença: Courte-Ecliine se baissant, ramassa un bloc énorme qu’il jeta négligemment devant lui ; soit qu’il n’eût pas pris assez d’élan, soit que la force lui manquât, son palet alla tomber dans la Seine, en face d’Andrézy, dont il obstrua le cours pendant de longues années. Fine-Oreille à son tour lança un roc qui, après s'être élevé à une hauteur prodigieuse, s'abattit dans les environs de Jouy-le-Moutier où on le voit encore. Gargantua ramassa une dalle longue et large, mais peu épaisse, et la lança devant lui sans nul effort ; elle alla se ficher en terre à Gency, où on l’appelle le Palet de Gargantua 1 . Une autre légende s’attache à cette dalle : Gargantua ayant eu maille à partir avec un géant établi sur les hauteurs de Cormeilles-en-Parisis, entreprit le siège de la montagne de son adversaire; mais la force et le coup d’œil lui ayant manqué lorsqu’il lançait la première pierre, elle se ficha à l’endroit où nous la voyons2. Le menhir qui se dresse près de Donges (Loire-Inférieure) s’appelle la Galoche de Gargantua et autrefois la grande table du dolmen, maintenant à quelques cents pas de là, était posée sur le bout de la galoche et lui servait de pièce. Mais Gargantua passant un jour au pays de Retz, avisa de l’autre rive cette gigantesque amusette et se mit en devoir de l’abattre. 11 prit ses palets qui sont des meules en pierre de grisou, trois fois lourdes et grosses comme celles de nos moulins, et les fit voler par dessus le fleuve ; au dernier coup la pierre fut enlevée de dessus la galoche ; on la voit maintenant juste à l'endroit où elle est tombée, et le palet vint s’abattre bien loin de là 3.
D autres personnages discoboles ont employé des menhirs à leurs divertissements. Le nom de la « Palette (raquette) es faïes » donné à un de ceux de Guernesey suppose un jeu, et un autre mégalithe de cette même île est l’objet d’une légende qui rentre dans cet ordre d’idées. Un jour que le Grand et le Petit Colin, qui semblent appartenir au monde des fées, jouaient à la balle dans la plaine de Les Paysans, le Grand Colin lança la sienne avec tant de force qu’elle alla bondir presque à perte de vue. Le Petit Colin dont c’était le tour de jouer, dit à son compagnon avec mauvaise humeur que sa balle était allée hors des limites ; alors le Grand Colin piqua sa crosse en terre et déclara qu’il ne voulait plus jouer. Elle est restée au milieu de la plaine, et la
1. P. Guégan. Recherches 'préhistoriques dans le département de Seine-et-Oise. Versailles, 1880, in-8, p. 7.
2. Caix de Saint-Aymour . Etudes sur quelques monuments mégalithiques de la vallée de l’Oise. Paris, 1875.
3. Pitre de l’Isle. Dict. arch. de la Loire-Inférieure . Saint-Nazaire, p. 13.