‹ Le folk-lore de France (volume 2)Chapitre 319 sur 503 · Abbé Grivel. Chroniques du Livradois, p. 88 et suiv · texte numérisé non relu

Abbé Grivel. Chroniques du Livradois, p. 88 et suiv

DïCTQNS SATIRIQUES SUR LA NOBLESSE

celle dont voici le premier couplet, et dont plusieurs variantes ont été recueillies.

Le pauvre laboureur,

Il a bien du malheur.

Le jour de sa naissance L’est déjà malheureux.

Qu’il pleuve, qu’il tonne, qu’il grêle,

Qu’il fasse mauvais temps,

L’on voit toujours sans cesse Le laboureur aux champs ’.

Les chansons haineuses sont rares: je n'en connais que deux, en patois de la Haute-Bretagne. Celle de rille-et-Vilaine a comme refrain :

... J’naim’ pas la nobiesse ma.

Dans un couplet un paysan se plaint d’un seigneur qui « fait danser belle femme à ma » . Un autre chanson des environs d’Evran (Côtesdu-Nord) débute par :

Gomme je sortas hier de not’ taï,

J’vis un grand monsieu tout en naï Qui embrassait la femme à ma,

Que je haïs la noblesse, ma ! 1 2

Les dictons et les formulettes satiriques où sont nommés d'anciens seigneurs ont vraisemblablement été très nombreux autrefois ; quelques-uns ont persisté jusqu’à nos jours. Au pied de la tour d’une chapelle ruinée de l’Espinasse s’ouvre un tombeau à moitié enfoncé dans l’eau, et les petits enfants font en passant injure au cruel baron dont il contient les restes :

Saint Rigaud, Saint Rigaud, est pour ses mauvais coups Enterré dans l’eau jusqu’aux genoux.

A l’endroit où, suivant la légende, se tenait Mélusine quand elle assistait au siège d’Arthonnay, qu’elle brûla, et dont elle fit tuer les habitants, un gros amas de pierres a été formé par les cailloux que les gens du pays y jetaient pour témoigner leur ressentiment ; naguère encore les enfants d’Arthonnay, en se rendant à un apport qui se tient aux environs le jour de l’Ascension, ne manquaient pas d’y lancer une pierre en disant : « Tiens, voilà pour Mélusine ! » En passant près des ruines du château de Mauvezin (Hautes-Pyrénées) les montagnards proféraient des malédictions ; un seigneur de l’Angevinais en Calorguen

1. Ch. Guillon. Chansons pop. de l'Ain , p. 586 ; cf. Vincent d’Indy, in Rev. des Trad. pop., t. Vil, p. 137 ; V. Smith, in Mélusine , t. I, col. 458 ; cf. aussi la complainte du Laboureur dans La Villemarqué. Rarzaz-Rreiz, p. 363, qui semble n’avoir pas été trop retouchée.

2. A. Orain. Glossaire patois de l’ Ille-et-Vilaine, p. 170 ; Rev. des Trad. pop., t. XXI, p. 504.

LA NOBLESSE F. T LE TIERS-ÉTAT

près de Dinan a laissé un si détestable souvenir qu’en parlant d'un homme très méchant, on dit: » C’est un mauvais l’Angevinais ’. »

Le dicton : Lou senhou de liizanos, conservé dans le langage populaire, «tait comme une malédiction qui rappelait que ce seigneur fut un des derniers à percevoir quand se mariaient les serves de son domaine, le tribut établi par ses aïeux en échange du droit de prægustator. Lou senhou de Coarrase faisait allusion aux méfaits commis par ce baron vers le commencement du XVIe siècle. Meschenl couma moussu de C/talei/s vise les nobles qui habitaient le château de ce nom, en Vitrai : l’un d’eux au XVIe siècle aida au meurtre de M. de Martret, et fut condamné à la décapitation. Son fds était un duelliste déterminé; pour l’une de ses rencontres où il y eut mort d homme, il vit sa plus aute tour rasée. Un jour, dit-on, il obligea un passant à manger une ourte ( stercus ) arrosée d’un seau d'eau ; il couchait tout éperonné avec sa femme qui finit par le faire assassiner et jeter dans la Corrèze par un domestique. Une grande dame a été transformée en Croquemitaine : à Torcé (Sarthe) les mères menacent leurs enfants indociles de les mener à la méchante duchesse de Bouillé 2.

La plupart des récits où figurent les seigneurs considérés dans leurs rapports avec les roturiers ou les paysans, ont été recueillis postérieurement à la Révolution ; on en racontait sans doute un grand nombre auparavant 3 ; mais alors on n'y faisait guère attention et c est par hasard que les écrivains antérieurs à l’époque presque contemporaine nous en ont transmis quelques-uns. Plusieurs, encore populaires au XIXe siècle, sont en relation avec un des plaisirs favoris de la noblesse, et l’un de ceux dont ils se montraient particulièrement jaloux (cf. t. IV, p. 271). En Champagne un sire d’Aigremont fit dévorer par ses chiens un manant qui avait tué un lièvre (cf. t. I, p. 277). Garnier de la Sicardière eut la fantaisie de poursuivre un pauvre hère et de vouloir le forcer comme une bête fauve 4. La châtelaine de la Loyère en Loutehel, mademoiselle de la Biffardière, s’en allait toujours escortée de deux énormes chiens qu'elle lançait sur les gens qui lui déplaisaient ; on assure que plusieurs furent dévorés par eux ; les étrangers ou les

1. F. Noëlas. Légendes foréziennes , p. 108; C. Moiset. Usages , etc., de l'ionjie, p. 88; J. Noulens, in Revue d' Aquitaine, t. III, 1819, p. 9 ; Paul SébilioL. Légendes locales, t. Il, p. 151-2.

2. V. Lespy. Proverbes du Béarn, p. 50, 60 ; Champeval. Proverbes bas-limousins, p. 24; Soreau et Langlais. Traditions du Maine, p. 145.

3. Feu Lucien Deconibe, conservateur du Musée archéologique de Rennes, possédait un pamphlet de l’époque révolutionnaire, intitulé le Caporal (sans nom d’auteur ni d'imprimeur) qui faisait suite à « la Sentinelle du peuple » de Yolnay, et qui contenait un Tableau des crimes attribués aux gentilshommes. Il était divisé en articles, et le 22e du N° 2, qui n’était pas vraisemblablement le dernier, parlait d’un assassinat dont les auteurs auraient osé, vers 1768 ou 1762, couper leur victime par quartiers et la pendre aux arbres d’un champ voisin.

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