Monuments celtiques dans le Morbihan , p
En 1843, Francheville écrivait très judicieusement en parlant d’un monticule de cendres et d’ossements à demi-consumés, dans le voisinage de la Table des Marchand : Il a fallu un bien grand nombre de victimes immolées à la divinité des Celtes pour parvenir à réunir un amas de cendres aussi considérable (Ogée. Dict . de Bretagne).
LÉGENDES DE SACRIFICES HUMAINS
observer que la forme inégale et bombée de beaucoup de tables, plus unies à leur partie inférieure qu a leur partie supérieure, rendait tout à fait improbable que l on y ait jamais étendu des victimes pour les égorger *.
Les explorations faites méthodiquement depuis n’ont (fait que confirmer la justesse du point de vue auquel étaient arrivés Mérimée, le D bouquet et Alexandre Bertrand. Mais il est des théories, surtout celles dont l’apparente simplicité dispense de réfléchir, qui ont la vie dure: à l'heure actuelle, les dolmens sont encore parfois considérés comme des autels à sacrifices sanglants, non pas seulement par des personnes étrangères à la science, mais, quoique plus rarement, par des gens qui les étudient, sans se tenir au courant du résultat’ des fouilles et des conclusions qu’en a tirées la palethnologie 2.
Voici quelques légendes dans lesquelles des éléments traditionnels sont venus se souder à ceux qui, jusqu’à preuve contraire, dérivent des idées archéologiques émises par les divers visiteurs des monuments : les habitants de Saint-Nectaire, interrogés par le Dr Chabory au sujet du dolmen dit pierre de Jonas, se souvenaient que leurs anciens l’appelaient la Guillotine ; c’est là que la Révolution égorgeait ses victimes. D’après la tradition on sacrifiait tous les ans, à jour déterminé, un jeune garçon sur le principal dolmen de Peyrussas, à Saint-Jean d’Alcas. Chaque année on'dressait un autel sur le tumulus de Château-Bu, à S‘-Just (llle-et- Vilaine) et on y immolait une jeune fille 3. Près du dolmen de la Putifaix, à la Ferrière, où l’on voit une grosse pierre à cuvette très naturelle, la légende dit que lorsque la victime avait rendu assez de sang pour remplir le bassin, on lui faisait grâce de la vie. A Corzë, où un monument se compose de deux dolmens de taille sensiblement différente, juxtaposés, les victimes étaient égorgées sur la table du petit qui semble l’antichambre du grand, et comme preuve, les habitants montrent dans la pierre, un trou teint d'une matière rouge!
M. de Panaguia voit dans le dolmen un autel, au sommet duquel on invoquait
sni. en e Imsanf Inillip I ’o .... ™ 11 — 1
1873, p. 391 ; P. Bézier. Még. de l'Ille-et-Vilaine , p. 203.
CULTES ET OBSEK VAiNCES MÉGALITHIQUES
On prétendait qu’une pierre plate, à Changé, posée en équilibre sur deux pierres ordinaires, et qui forme un plan incliné et déversé avait été ainsi disposée pour que les bommes]destinés à servir au sacrifice pussent gagner facilement la partie élevée d’où ils se précipitaient sur les lances et les épées '.
Ces affirmations répétées de sacrifices humains, dont on montrait des traces sur les pierres devaient avoir une répercussion sur les paysans. Si l’on prend garde à la multitude des explications d’empreintes merveilleuses que l’on a relevées, il est aisé de se rendre compte de la facilité avec laquelle ont pu se former, à une époque très moderne, des légendes que l’on pouvait croire anciennes, d’autant, qu’à titre accessoire s’y sont joints parfois des épisodes incontestablement populaires. Pendant longtemps, ceux qui, dans un but scientifique, ou par simple curiosité, visitaient ces monuments, trouvaient en effet sur beaucoup des creux, qui pour des gens suggestionnés par les récits romantiques ou par les affirmations des celtomanes, représentaient la place de la tête et des membres de la victime : les érosions en longueur leur semblaient les rigoles creusées pour l’écoulement du sang. Sans doute ils faisaient ces remarques devant les paysans qui leur servaient de guides, en exprimant leur horreur pour ces actes barbares, et leur dires étaient répétés dans les villages, où peu à peu ils subissaient une certaine déformation. C’est là, vraisemblablement, l’origine des quelques récits recueillis de la bouche des paysans, dans lesquels il est parlé de sacrifices humains.
Ce sont aussi probablement les dires des archéologues qui ont amené les pâtours et les bergères à ces espèces de parodies de sacrifices que l’on a relevées en quelques endroits, comme dans la presqu’île guérandaise, et dans l’Ailier où, il y a une cinquantaine d’années, on jouait au saigneur et au saigné, sur une pierre où, disait-on, on immolait jadis des jeunes filles ?. Ceux qui connaissent l’esprit imitateur des primitifs et des enfants penseront qu'il aura suffi pour les leur suggérer, de parler devant eux de ces prétendus sacrifices1 2 3.
Un mémoire sur des monuments du Bourbonnais parle à deux reprises différentes de ces pratiques : « Les gens de Courtine sont persuadés que leur roche à bassin a été arrosée de sang humain ; le propriétaire en personne assurait que les Gaôlois sacrifiaient sur cet autel les fils de
1. L. llousrez. L'Anjou aux âges de la pierre , p. 96 ; G. Fraysse, in Journal de Baugé , 21 Juin 1902. Société des Anliq., t. 1, p. 31.
2. Quilgars. La pierre de Crugo , Revue des Trad. pop., t. XV, p. 543 ; Revue des Trad. pop., t. XIV, p. 253.
3. Le dolmen de Penhap (Mauricet. L'Isle-aux-Moines, 1878, p. 85), à l'Isle-aux- Moines, plus connu actuellement sous le nom de Pierre des sacrifices, a dû recevoir ce nom à une époque récente, et sous la même influence qui a fait appeler Autel des Druides, Cordons des Druides, etc., plusieurs mégalithes.
LÉGENDES DE SACRIFICES HUMAINS
leurs meilleurs familles ; la valeur du sacrifice était en raison du rang de la victime ». La précision même de ce témoignage le rend suspect de modernité ; les paysans ignorent, à moins qu’ils ne l’aient appris dans les livres, que leurs ancêtres se sont appelés des Gaulois. On peut supposer que l'attribution à ce peuple de sacrifices humains vient d’une lecture qui aura été répétée, ou de théories arriérées émises par des maîtres d’école et des archéologues ; le sacrifice des fils de famille rappelle trop ceux dont les histoires accusent plus justement que les Gaulois les Carthaginois et d’autres peuples orientaux, pour qu’il n’y ai t pas lieu de soupçonner l’intervention d’un document écrit. Les mêmes réserves s’appliquent à ce second passage: La tradition veut que les pierres des Fées dans les bois de Molette (Loire) aient servi à immoler des chrétiens, comme on dit dans le pays, où ce nom est synonyme d’homme *. Les paysans voisins de la Pierre Saint-Guillaume à Montenay font du diable une sorte de Croquemitaine antropophage qui apporte la nuit sur ce polissoir, les enfants qu’il a volés, les égorge et les mange ; les traces rougeâtres qu’on aperçoit sur la pierre sont les taches de leur sang1 2. Voici enfin une légende de sacrifices d’animaux : Entre Pradelles et Langogne on raconte que les moines de Pradelles venaient chaque année égorger un porc dans la grande cavité du Rocher de la Barrique 3.
Il me paraît que l’on peut conclure de tout ceci, que jusqu’à ce qu'un document antérieur au siècle dernier, et présentant des garanties de sincérité, nous ait donné des légendes parlant de sacrifices humains sur les dolmens, il est à supposer qu elles se sont formées à une époque récente sous l’influence des touristes ou des savants qui, en les visitant avec les gens du pays, répétaient les théories en faveur pendant la première moitié du XIXe siècle.
1. Levistre, in Revue scientifique du Bourbonnais , août 1900. p. 191 à 196.
2. E. Moreau. Notes sur la préhistoire de la Mayenne , p. 10.