CHAPITRE PREMIER
LES RITES DE LA CONSTRUCTION
Des faits assez nombreux, relevés en des pays divers par des auteurs dignes de foi, constatent qu a plusieurs époques de l’histoire de l’humanité, on a cru que la durée des constructions importantes n était assurée que si, avant de les entreprendre, on avait accompli certains actes religieux. Ils avaient pour but d’apaiser les divinités sur le domaine desquelles on empiétait, et aussi d'implorer la faveur de celles qui pouvaient avoir de l’influence sur la solidité de 1 édifice ou sur le bonheur de ses habitants. Parfois on immolait une victime humaine, qui devenait un génie protecteur, ou qui était députée aux dieux comme un messager chargé d’implorer leur pardon ou de se les rendre propices.
Si loin que l’on remonte, on ne rencontre en France aucun exemple authentique du rite le plus cruel employé en pareil cas, 1 emmuremenl d’un homme vivant1. Il est vraisemblable qu’à des périodes reculées, il a été pratiqué en Gaule ; le souvenir en est resté tout au moins dans les légendes. Celles qui suivent, recueillies sur trois points du sud de la Basse-Bretagne, par trois observateurs différents, localisées par les conteurs, constatent la persistance de 1 idée de la nécessité du sacrifice, et les deux premières, bien que la date en soit indéterminée, semblent indiquer que, dans l’esprit des gens, elle n est pas extrêmement lointaine. Les ponts de Rosporden (Finistère), avaient été successivement détruits, lorsque l’on consulta une sorcière. Elle répondit qu’il fallait enterrer vivant sous les fondations, un petit garçon de quatre ans ; il devait être placé dans une futaille défoncée, tout nu, et tenir d’une main une chandelle bénite, de 1 autre un morceau de pain. Une mère consentit à livrer son fils ; et après une grande fête, 1 innocente créature fut murée. Dès lors, le pont s’éleva sans difficulté, et il dure depuis des centaines d’années ; mais depuis on a maintes fois
i. Cf. sur ce rite qui a été usité chez les peuples les plus variés, Paul Sébillot. Les Travaux publics, p. 91 et suiv., et les exemples cités dans la Revue des Trad. pop., principalement par M. René Basset, t. XI, p. 533 (Transilvanie), XVI, *401, 441 (Allemagne, Livonie, Gourlande), t. Vil, 691, 692 (Eranconie, Livonie, Monténégro), XV11I, 480 (Brunswick), VI II, 49 (Russie, Serbie), IX, 563 (Ecosse), XX, 370 (Mecklembourg), IX, p. 90 (Cedans), XX, 470 (Djenné, Afrique), VIII, 454 (Japon), Vil, 691 (Dahomey), VI, 172 (Océanie).
LES RITES DE LA CONSTRUCTION
entendu, la nuit, l’enfant appeler sa mère, et se lamenter comme au premier jour, en répétant sans cesse :
Ma chandelle est morte, ma mère,
Et de pain, il ne m’en reste guère.
On plaça aussi sous les fondations du pont de Caudan (Morbihan), qui s'écroulait toujours, un enfant qu’on avait préalablement enfermé dans une barrique, après l’avoir acheté fort cher1. On raconte aux environs de Pontivy qu’au temps jadis, quand on construisait un pont, on offrait aux dieux des eaux un sacrifice qui devait comprendre autant d’hommes que le pont avait de piles. On choisissait de préférence des prisonniers, mais s’ils manquaient, on prenait des innocents. Il était d’usage d’enfouir ces malheureux tout vivants, sous la première pierre de chaque pile. L’une de celles d’un pont que les Romains bâtissaient sur une rivière du Morbihan s’étant effondrée plusieurs fois, on décida de l’établir sur pilotis ; mais les pieux disparaissaient comme par enchantement. C’est alors qu’on résolut de sacrifier un homme vivant. On enfouit dans la vase un des ouvriers, puis on recommença à jeter des pierres ; on trouva le solide et l’on put achever le pont. Depuis, et pendant longtemps, lorsqu’on voulait mener à bien une entreprise difficile construite sur l’eau, on continua la même pratique barbare 2.
La légende a moins bien gardé le souvenir de l’époque où, suivant une évolution si fréquente qu’on peut la considérer comme régulière, des animaux furent substitués aux hommes. Sans doute cet acte, qui était déjà une atténuation, si cruel qu’il fût, inspirait moins d’horreur. Il est vraisemblable que les premiers animaux appelés à remplacer les hommes furent ceux que l’on regardait comme les plus nobles et les plus précieux 3. Peu à peu, on arriva à n’offrir aux divinités que des bêtes réputées inférieures. L’usage d’emmurer dans les constructions une créature vivante, une grenouille par exemple, pour assurer la solidité de la muraille, s’est perpétué en Anjou et dans le Maine jusqu’à une époque récente et il est possible que les chats, dont on a retrouvé les squelettes sous les fondations de plusieurs vieilles maisons de Quiberon, y avaient été placés vivants. En exécutant des réparations au château de Saint-Germain, on a mis au jour une pierre de taille dans laquelle était, en parfait état de conservation, un chat qui y avait été enfoui vivant en 1547, suivant la superstition du temps qui voulait
1. L.-F. Sauvé, in Mélusine, t. IV, col. 1i7; René Kerviler, in Rev. des Trad. pop., t. VI, p. 288 (et. aussi t. Il, p. 170-171 du Folk-Lore de France).
2. François Marquer, in Rev. des Trad. pop., t. VII, p. 65-66.
3. Je n’ai pas retrouvé en France la trace de ce stade d’évolution, qui a été relevé en Danemarck, où le vulgaire croit que lorsque l’on construit une église, il faut enterrer un cheval vivant sous ses fondations (W. Zuidema, in Rev. des Trad. pop., t. XVI, p. 512).