‹ Le folk-lore de France (volume 2)Chapitre 94 sur 503 · SACRIFICES ET OFFRANDES · texte numérisé non relu

SACRIFICES ET OFFRANDES

qu’un de ces animaux fût enfoui vivant pour que la construction fût durable. Il y a une vingtaine d’années, pareille trouvaille fut faite à Saint-Quentin dans un des piliers d’une ancienne église dédiée jadis à saint Jacques l.

L’arrosement de la première pierre avec le sang de la victime fut un adoucissemènt de l’acte cruel de l’emmurement, et il est probable, bien que les traditions françaises soient muettes à cet égard, qu’il eut la même évolution, et qu’à l’origine on égorgeait un homme 2. On a constaté jusque dans la dernière moitié du siècle dernier des survivances de cette coutume. Jadis aux environs de Pontivy, il était d’usage d’asperger les fondations des maisous ou des églises avec du sang d’animal, principalement avec du sang de bœuf, et on l’offrait aux génies de la terre pour les empêcher de détruire les murs ; on disait aussi que cela donnait de la chance aux bâtiments et qu ils duraient davantage. Au commencement du XIXe siècle, on ne bâtissait pas une maison à Quimperlé sans répandre le sang d’un coq sur les premières pierres ; à Quimper, cette coutume s’est perpétuée jusqu’en 1862. Lorsque l’on construit une route ou un chemin de fer aux environs de Florenville, dans la Belgique wallonne, on fait encore au génie de la route le sacriiice d’une poule, d'un lapin, et quelquefois même d’un veau. Naguère dans le Morbihan, avant d’entreprendre une construction neuve, on offrait aux génies de la terre une couple de poulets: il fallait les plumer et les enfouir dans le sol au milieu de l’édifice qu’on allait élever. Quelque temps après, on les déterrait, et s’ils étaient intacts, c’était un signe de malheur; car on disait que la colère des génies n’était pas apaisée ; mais, s’ils avaient disparu, on se figurait que le présent leur avait été agréable et qu’ils les avaient enlevés 3.

L’offrande d’un liquide, surtout celle du vin, dont la couleur rappelle le sang, a été vraisemblablement une troisième atténuation du rite primitif ; elle subsiste toujours; parfois elle consiste en une libation faite sur le sol lui-mème ; plus ordinairement, le sens en ayant été oublié peu à peu, c’est un simple rafraîchissement, une sorte de pourboire dont profitent les ouvriers. L’usage, sous sa forme rituelle, semble avoir persisté en Haute-Bretagne jusqu’à une époque assez

1. X. de la Perraudière. Trad. du Maine, p. 8 ; P.-M. Lavenot, in Hev. des Trad. pop., t. VI, p. 576 ; Petit Bleu de Bruxelles, 24 août 1904 ; Joseph Orsat, in Rev. des Trad. pop., t. XXI, p. IC.

2. Cf. René Basset, in Rev. des Trad. pop., t. VIII, p. 194 (ancienne légende galloise), ibid., t. XI, p. 533 (Inde et pays des Ashantis).

3. François Marquer, in Rev. des Trad. pop., t. VII, p. 179 ; II. de la Villemarqué, in Bull. Soc. arch. du Finistère, t. XXI, p. 264. Le coq égorgé se retrouve à Leucade. (René Basset, in Rev. des Trad. pop., t. XVII, p. 565) ; Alfred Harou, in Rev. des Trad. pop., t. VIII, p. 394 ; F. Marquer, 1. c.

LES RITES DE LA CONSTRUCTION

récente pour que l’on en conserve encore le souvenir. On dit que jadis avant de commencer une route, on creusait un trou dans le sol et que l’on y versait du vin ou des liqueurs pour se concilier la faveur des esprits de la terre. Si pendant toute la durée de la construction, il ne se produisait aucun mécompte, on croyait qu’ils avaient trouvé l'offrande à leur goût, et qu'en reconnaissance ils avaient protégé les travaux ; si au contraire, il survenait des accidents, on disait qu'on leur avait donné trop à boire, et que s'étant enivrés, ils étaient devenus méchants. Parfois on mettait aussi dans ces trous de l’huile et des œufs pour rendre ces génies doux comme les objets qu’on leur offrait, et l’on était persuadé qu'après cela ils ne troubleraient jamais les travailleurs1. En Poitou, des maçons auxquels on avait donné à boire après la construction d’une voûte en arrosèrent la clef avec du vin. Un ingénieur des Ponts-et-Chaussées, fut comme M. Desaivre, le témoin oculaire de cette pratique. Vers 1877, à Gap (Hautes-Alpës), au moment de la pose du dernier voussoir formant clé, les maçons déclarèrent que la voûte ne tiendrait pas si on ne lui faisait pas boire un coup avant d’être clavée. Deux bouteilles de vin furent apportées : le premier verre fut versé dans le mortier, et c’est avec du mortier rouge que la clé de voûte fut fichée. Le surplus de la libation fut, bien entendu, distribué aux ouvriers du chantier2.

Une singulière coutume qui se rattache aux libations a été relevée à Paris en 1892, lors de la pose de la première pierre d’un hôtel : les maçons demandèrent qu’on leur donnât les verres dans lesquels ils avaient bu ; ils prétendaient que sans èela il serait arrivé malheur à celui qui faisait construire la maison 3.

Suivant une légende de la Loire-Inférieure, les fondements du Pont d’Os auraient été posés sur les ossements des envahisseurs, vaincus dans une grande bataille ; on peut la rapprocher de la croyance écossaise d’après laquelle un château-fort n’était assuré de ne pas être pris, que si des ossements d’ennemis étaient placés dans ses murailles4.

Pour détourner les mauvaises influences ou pour éloigner les esprits malfaisants, on plaçait parmi les matériaux des substances ou des objets qui sont réputés leur être odieux : les vieillards racontent en Haute-Bretagne qu’autrefois, quand on construisait un pont, on mélangeait du sel avec le mortier employé à la maçonnerie des piles, pour empêcher les fées et les sorciers qui, comme on sait, ont horreur du

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