A. Le Braz. La légende de la Mort, t. II, p
LES ARBRES
échelle, et dont le tronc était si lisse qu’il était impossible d’y monter ; mais ses fruits s’abattaient pour'que la petite Annette pût les cueillir. L’agneau d’une princesse ayant été tué par sa marâtre, une belle dame lui dit de planter les quatre pieds dans une lande ; il y vient deux pommiers et deux poiriers aux fruits superbes, dont les branches s'inclinent d'elles-mêmes quand la jeune fille a envie d’en manger; dans un conte lorrain, à l’endroit où ont été mis les os de mouton pousse un poirier aux poires d’or que seule peut cueillir son ancienne maîtresse1.
Parfois des arbres, sans être des personnages métamorphosés, accomplissent des actes analogues à ceux qu’ils feraient s’ils étaient doués de volonté et d’intelligence. Dans une légende angevine, qui n’est point écrite par un traditionniste, un seigneur a des rendez-vous avec une jeune fille sous un énorme chêne au bord d’un chemin creux ; il lui jure fidélité éternelle en disant : « Que ce chêne m’écrase, si je cesse de t’aimer! » Mais il oublie son serment, et, comme le soir où trépassa celle qu’il avait séduite, il passait sous le chêne qu’il avait prisa témoin, celui-ci se laissa tomber et l’écrasa. Les récits populaires attribuent aux arbres des actes de charité : Dans un conte alsacien, un poirier et un prunier demandent tour à tour à une jeune fille qui traverse un jardin en pleurant le sujet de ses larmes, et font ensuite tomber dans son tablier les plus beaux de leurs fruits. Le chêne sur lequel, d’après un récit de la Cornouaille, est montée la fille aux bras coupés s’abaisse deux fois par jour, pour permettre à un petit chien d’aller lui chercher de la nourriture. Dans un conte de l’Albret, la marâtre ayant voulu couper le poirier qui donnait des poires à sa belle-fille, l’arbre monte aussitôt et se tient en l’air comme un épervier2.
Les arbres qui saignent figurent dans les traditions localisées : On montre au château de Clissou un sapin qui fut planté à l’endroit où ont été fusillés des Vendéens, et l'on assure qu'il saigne si l'on y fait une entaille ; à Lanmodez, on ne peut endommager, sans qu’il en sorle du sang, une aubépine située près du rocher Kador sant Vode , chaise de saint Maudez, qui, depuis la mort du bienheureux ermite, est restée la même, sans dépérir ni croître. Les arbres qui entourent la fontaine de N.-D. de Montvallet à Changy, sont respectés depuis qu’un bûcheron ayant donné un coup de hache à l’un deux, en vit couler du sang3.
1. E. Beauvois. Contes pop. de la Norvège, de la Bourgogne. Paris, 1862, in-32, p. 244-246 ; F.-M. Luzel. Légendes chrétiennes , t. II, p/269 ; E. Cosquiu. Contes de Lorraine , t. I, p. 247.
2. Paul Pionis. Rev. des provinces de l'Ouest , janvier 1890 ; Paul Sébillot. Contes des provinces de France , p. 91-92, trad. de Stœber, Elsœssisches Volksbüchlein ; Marguerite de Belz. La Clé des champs. Paris, s. d., in-8°, p. 66 ; abbé L. Dardy. Anth. de VAlbret , t. Il, p. 273.
3. Paul Sébillot, Rev. des Trad. pop., t. XIV, p. 89; abbé Y.-M. Lucas, in Rev. hisl. de l'Ouest, 1892, p. 793 ; L. Lex. Le culte des eaux en Saô?ie-et-Loire, p. 17.