LES BÊTES ENCHANTÉES
En Seine-et-Marne, on chante aussi un petit couplet plein de promesses en mettant au bout d’une perche un morceau de pain rôti l.
Plusieurs des bêtes agiles que l’homme s’efforce de capturer ou de mettre à mort déjouent toutes ses tentatives, paraissent invulnérables et se plaisent à le faire endèver. Un recueil facétieux de la Renaissance fait allusion à cette croyance : un lièvre, serré de près, passe par un chantier de charpentiers, prend en sa gueule un de leurs copeaux, le jette en la rivière de Seine, s’assied dessus, et le vent donnant dans ses oreilles comme en poupe, le passa de l’autre bord, où, se moquant des chiens, il leur montra son derrière. Un roman du XVIIe siècle parle d’un lièvre-fée qui « avoit le don de n’estre jamais pris par quelque chien qui le poursuivist. 2» Cet animal vivait dans le « pays des fées; » mais vers 4760, on connaissait à Boulay, en Lorraine, des lièvres que les chasseurs ne pouvaient atteindre, et, bien des gens croient encore, dans le Bocage normand, qu’il y a des lièvres-fées qui meurent de vieillesse après s’être joués de toutes les ruses. En plusieurs autres pays, il en est qu’on ne peut ni tuer ni blesser : en Forez, le Mami est un lutin qui prend ordinairement la forme d’un lièvre pour tromper les chasseurs ; en Haute-Bretagne, les lièvres-lutins s’amusent à faire courir ceux qui les poursuivent ; dans la Creuse, ils s’asseyent sur leur derrière, se frottent les moustaches avec leurs pattes de devant et ont l’air de se gausser des hommes ; en Auvergne, ce rôle facétieux est rempli tantôt par un lièvre, tantôt par un lapin ; en Wallonie, un lièvre énorme se met à parler pour se moquer du chasseur ; comme un autre de la Loire-Inférieure qui passe entre les jambes de celui quia cru le tuer3. De vieux chasseurs pyrénéens racontaient qu’ils avaient tiré sur un isard couché, et que celui-ci n’avait pas bougé ; il était enchanté et sa peau impénétrable aux balles. Tel autre se présentant à un chasseur qui parcourait la montagne un jour de fête, l’avait mené par des sentiers effrayants, et l’avait fait tomber dans un précipice. Il était des lièvres qui prenaient l’offensive : ceux du
1. E. Holland. Faune populaire , t. I, p. 5 ; Variétés bibliographiques , 1890, col. 37, 102 ; J. Réveillère, in Rev. des Trad. pop., t. XVII, p. 147 (Corse) ; A. Harou. Le Folklore de Godarville, p. 17 ; cf. d’autres formulettes wallonnes, in Rev. des Trad. pop., t. XVII, p. 371-372, picardes, t. XX, p. 39 ; E. Rolland, I. c., p. 7.
2. Philippe d’Alcripe. La Nouvelle fabrique des excellens traits, p. 112-113 ; Furetière. Le Roman bourgeois, éd. Picard, t. II, p. 131 ; Restif de la Bretonne parle aussi de lièvres fantastiques, et d’un entre autres qui, blessé par un chasseur, s’amuse à se faire poursuivre pendant plus de trois heures, tantôt courant, tantôt semblant l’attendre étendu sur le côté ( Les Contemporaines par gradation , p. 88-89).
3. E. Auricoste de Lazarque, in Rev. des Trad. pop., t. XIX, p. 413-414; J. Lecœur. Esquisses du Bocage normand , t. 1, p. 265 ; Gras. Dict. du patois forézien ; Paul Sébillot. Traditions, t. Il, p. 102 ; Bonnafoux. Légendes de la Creuse, p. 36 ; Paul Sébillot. Litt, orale de T Auvergne, p. 211 ; François Renkin, in Wal~ lonia, t. II, p. 49; Edmée Vaugeois, in Rev. des Trad. pop., t, XV, p. 334,
pays de Boulay arrivaient parfois en troupe, et entouraient, menaçants, celui qui avait tiré sur l’un d’eux ; pour leur échapper, il n’avait d’autre ressource que de grimper dans un arbre. Un lièvre qui se montrait aux environs et mêmedans lesruelles du bourgdeSaint-Suliac(Ille-etVilaine) poussait, en s’enfuyant, un cri que l’on prenait pour l’appel d’un réprouvé. Il semblait provoquer la poursuite et narguer ceux qui essayaient de l’attraper ; un marin qui revenait du service paria qu’il viendrait à bout de lui ; après avoir couru un soir après le maudit animal qu’il avait tenu plusieurs fois à la portée de sa main, il se saisit d’une trique et en frappa le lièvre, qui tomba sur le flanc ; mais comme il se baissait pour le ramasser, le lièvre grandit, et, prenant une figure effrayante, arracha le bâton des mains du matelot, et lui donna une belle volée J.
On parlait en Périgord au commencement du siècle dernier d’une bête nocturne, assez mal définie, qui est ainsi décrite par un contemporain : Le peuple nomme la litre, la biche, la citre ou la bélitre un animal qui a la forme d’une biche, d’une chèvre, etc. Il est très vorace et commet de grands dégâts pendant la nuit. Son poil est blanc. Il rôde autour des maisons, se tient sur le bord des chemins, et emporte les hommes, les femmes et les enfants dont il peut se saisir. Quelques paysans soutiennent qu’ils en ont été suivis pendant un quart de lieue, et qu’ils n’ont dû leur salut qu'à la vitesse de leur fuite. Souvent cet animal disparaît et se transforme en feu à leurs yeux2.