ATTOUCHEMENT FUNESTE A LA SANTÉ
quand vous avez des engelures aux mains, en hyver, mettez dessus en été des fraises mûres écrasées, elles ne reviendront plus b
L’attouchement des plantes peut être funeste à la santé : au XVIe siècle le vulgaire croyait que le persil nuisait à la vue ; dans les Çôtesdu-Nord, on risque de devenir aveugle si on se frotte les yeux après avoir manié de l’euphorbe. Un médecin du XVIe siècle rapporte ainsi un préjugé qui n’a pas été relevé de nos jours : on dit aux enfans que la fleur du pavot rouge, qu’on nomme lagagne en Languedoc (de ce qu'elle fait venir les yeux rouges et chassieux à qui les regarde fort attentivement s’il ha les yeux tendres et délicats, comme ha un enfant) que le manier de la dite fleur fait pisser au lit. Aux environs de Liège les enfants qui portent à leur bouche la renoncule éprouvent le même inconvénient; en Haute Bretagne, où les primevères blanches des champs s’appellent des fièvres, on leur dit qu elles leur donneraient cette maladie, et que s'ils s'amusent à trop manier les coquelicots ils gagneront le feu sauvage 2. En Poitou, on ne touche qu'avec crainte de l’ail sauvage, ou ail à ■ la vermine, et l'on n’ose en manger, de peur de s’empoisonner. On croit dans la Gironde qu'un cèpe qui pousse sur une guenille ou un morceau de cuir, est vénéneux. Dans le Maine, les champignons, presque tous confondus sous le nom générique de pis de chien, sont le venin de la terre, son mauvais sang qui sort en pustules ; aucun paysan ne consentirait à en manger. Le cresson qui croît hors de l’eau passe en Poitou pour être vénéneux3 4. En Ille-et-Vilaine la graine de chanvre mélangée au cidre, dans la Loire-Inférieure la feuille de laitue cuite, endorment profondément b
Il suffit parfois pour éprouver des malaises ou même gagner des maladies de marcher sur certaines herbes. Au XVe siècle on disait que : Se un homme passe à pieds nuds sur le tréfilé à quatre fueilles, il ne puel cschapper d’avoir les fièvres blanches, et se c'est une femme, elle sera wihotte (trompée). Dans la Vienne, marcher sur le mouron blanc fait perdrela santé ; en Basse-Normandie, une herbe que certains croient être la belladone est aussi funeste 5.
Quelques plautes mangées ou prises en infusion influent sur les appélits sexuels ou la génération. Même à la campagne le nénufar est
1. Fr. Houssay, in Rev. des Trad. pop., t. XV, p. 3T8 ; Abbé Camille Daux. Croyances du Montalbanais , p. 7 ; Paul Sébillot. Trad., t. II, p. 336 ; M1»6 Fouquet- Suite du Recueil de remèdes , 1701, t. II, cité par Rolland. Flore pop., t. V, p. 208.
2. Laurent Joubert. Seconde partie des erreurs, p. 163 ; Paul Sébillot. Trad., t. II, p. 335; Laurent Joubert. Erreurs populaires, 1579, p. 288 ; E. Rolland. Flore pop., t. 1, p. 48 ; Revue des Trad. pop., t. IV, p. 303 ; Paul Sébillot. Trad., t. II, p. 334.
3. B. Souché. Proverbes, etc., p. 25 ; Fr. Daleau. Trad. de la Gironde, p. 28 ; X. de la Perraudière. Trad. locales, p. 6; Souché. Proverbes, p. 25.
4. Paul Sébillot. Trad., t. 11, p. 332; Irène Paquet, in Rev. des Trad. pop., t. XVI, p. 25.
5. Les Evanyiles des Quenouilles , II, 15, glose ; E. Rolland. Flore pop., t. III, p.
43; J. Lecœur. Esquisses du Bocage, t. 11, p. 293.
LES PLANTES
renommé comme anti-aphrodisiaque ; dans le Centre on dit de quelqu’un qui est très-froid, qu'il a bu de l’eau de volet, et dans la Côted'Or, quand un jeune homme est ardent auprès des filles, on lui dit : Pour te calmer on va te faire une infusion de ninfiaa. Au XVIe siècle, le vulgaire croyait qu’en mangeant des aulx on engendrait des enfants mâles ', et en Haute-Bretagne on en donne aux coqs pour les rendre amoureux.
Le nombre des plantes qui entrent dans la composition des « remèdes de bonnes femmes » et de ceux que confectionnent les médicastres champêtres, les devins et les sorciers, est très considérable. Leur liste, avec les préparations du Codex rustique oral, occuperait plus d’un gros volume, bien que l’on ne connaisse vraisemblablement qu’une faible partie de celles qui sont encore en usage. Les gens qui s’en servent ne révèlent pas volontiers le secret de celles qu’ils considèrent comme les plus puissantes ; d'ailleurs l’efficacité de plusieurs semble tenir à leur emploi clandestin. Ainsi qu’on le verra, les remèdes empruntés au règne végétal n’opèrent assez souvent que si les rémégeux ou le patient n’ont été vus par personne.
Les botanistes, les médecins et les traditionnistes qui se sont occupés de celle question ont relevé par centaines les plantes qui constituent une sorte de lieu - commun de la pharmacopée populaire ; mais ils parlent beaucoup plus rarement, sans doute parce qu’il est malaisé de les connaître, de celles qui sont rares, dont la récolte ou l'emploi sont l'objet de pratiques secrètes, auxquelles se mêlent un peu de sorcellerie ou des incantations magiques. La plupart de celles de la première catégorie intéressent plus la pharmacie que le folk-lore : je ne les noterai que lorsqu’elles s'y rattachent par quelque point, lorsque, par exemple, leur vertu tient à ce qu’on peut appeler l’analogisme, c'est-à-dire à l'assimilation, fréquente en matière traditionniste, entre l’aspect de la plante et la maladie à guérir: telles sont la chélidoine, qui en raison de son suc jaune, est employée contre la jaunisse, les petits pois qui sont en relation fréquente avec les verrues, comme certaines racines avec les dents malades ou cariées. Je rapporterai avec plus de détail les observances et les divers actes qui se rattachent plus étroitement à la superstition. Les faits relevés jusqu'ici sont moins nombreux qu’on ne serait tenté de le supposer, sans doute en raison du mystère qui souvent préside à leur emploi.
La puissance de plusieurs plantes tient à des épisodes légendaires rapportés dans les premières pages de ce chapitre. Il en est aussi
1. E. Rolland. Flore pop., t. 1, p. 1 55 ; Laurent Joubert. Seconde partie des erreurs , p. 165.