‹ Le folk-lore de France (volume 3)Chapitre 79 sur 506 · LES SOUTIREURS DE LAIT · texte numérisé non relu

LES SOUTIREURS DE LAIT

(Côtes-du-Nord) elles courent toutes nues, la nuit, emplissant leur baratte de la rosée prise dans les champs. Des fermières de la Mayenne font la même promenade nocturne : celle qui l’accomplit marche toute nue, traînant après elle par terre les chiffons qui servent au nettoyage du four, et elle fait le tour des maisons et des étables des fermes voisines ; elle enlève au lait des vaches comprises dans ce circuit les principes qui forment le beurre, et elle le fait passer dans son étable ; n’eût-elle qu’une seule vache, elle fera du beurre en abondance, et il n y aura qu elle à pouvoir en faire, jusqu'à ce qu’une autre ménagère, plus puissante dans 1 art des sorciers, ne délivre les villages et les femmes du sort qui pèse sur eux. On peut aussi détruire ce maléfice en allant dans un champ à trois cornières où l’on jette du sel derrière soi en disant : « Crème pour moi, et lait pour ma voisine ! 1 2 » Le sel est un préservatif contre le tarissement : en Franche-Comté, la femme à laquelle une voisine vient demander du lait pour ses besoins en jette une pincée dans le vase qu’elle va remplir, de peur que sans cette précaution sa vache ne devienne tout à coup stérile. En Normandie, pour empêcher qu’une vache que l’on vient d'acheter n’ait reçu un mauvais sort qui tarisse son lait, on lui met du sel fondu au pis et à la naissance de la queue, ainsi que dans le vase où elle doit être traite la première fois-. Pour obtenir du lait de la vache tarie les paysans du Coiron (Ardèche) mettent entre ses cornes deux branches de genêt en croix et placent deux branches de buis sur la queue en disant :

Crous de St André Duono dé lé ,

Crous de Barabas N'en douno pas.

puis ils tirent un crin de sa queue qu’ils conservent pour le brûler dès que la vache mettra bas. La recette employée dans le pays de Liège, est plus compliquée : il faut entrer à reculons dans l’écurie après s’être signé, et dire « Bonjour, ma vache. » Ensuite on se met à la traire. Le lait qui sort le premier jour doit passer par la fenêtre avec précaution j on le dépose sur le four du côté de l’orient, puis on dit : « Sois bonne, ma vache ! » et on la trait de nouveau, ün revient une troisième fois à 1 étable en marchant obliquement, on pose la main gauche sur la corne droite en disant : « Merci, ma vache. » Alors on peut traire ; après ces prescriptions, le lait sort en abondance 3. En Haute-Bretagne, on fait

1. Comm. de M. C. Fraysse ; L. Bonnemère, in Bull, de la Soc. d' Anthropologie, 1884, p. 819; G. Dottin. Les Parlers du Bas-Maine, p. 555, 463 ; cf. aussi p. 610.

2. E. Rolland. Faune pop., t. V, p. 101 : Le sel dans le lait est aussi usité dans l’Ailier, les Hautes-Pyrénées, etc. ; Tuchmann, in Mélusine, t. VII, col. 234; L. du Bois. Recherches sur la Normandie, p. 340-341.

3.. E. Rolland. Faune pop., t. V, p. 101 ; Aug. Hock. Croyances du pays de Liège,

LES MAMMIFÈRES DOMESTIQUES

faire le tour d’un champ à trois cornières, c’est-à-dire en triangle, à la vache dont le lait a disparu par ensorcellement *. En Bourbonnais, le défaiseur de sort donne le conseil de se rendre avant minuit au carrefour de la place de l’église, et d’y poser un petit pot neuf de six sous plein de la mauvaise crème ; quand sonnent les douze coups de minuit, on tourne douze fois autour de ce pot en traînant, au bout d’une corde de six pieds de long, les chaînes d’attache des vaches ; au douzième coup on s’arrête net, on fait quatre fois le signe de la croix dans quatre directions opposées, et l’on part au grand galop, abandonnant le pot et rapportant les chaînes. Un autre remède consiste à couper à chaque bête un bouquet de poils de la tète, un du garrot, un de la queue, à les tremper dans l’abreuvoir tous les jours de la semaine sainte avant le lever du soleil, et à les porter à la messe le jour de Pâques ; au retour on les fait brûler sans être vu 1 2. Dans les Vosges, si en se disposant à traire une vache on a soin de former une croix avec ses trayons en les prenant deux par deux, au cas où quelque sorcier en aurait empoisonné le lait, on voit le poison monter en bouillonnant à la surface du liquide et prendre l’apparence d’une couche d’huile. En Normandie, lorsqu’une vache cesse de donner du lait ou qu’il ne produit plus de crème, elle a été ensorcelée par un homme qui a le cordeau , et qui, par cette possession, fait passer tout le lait et tout le beurre de la bête maléficiée. Pour dissiper cet enchantement et en punir l’auteur, le maître de la vache achète un cœur de bœuf dans lequel il enfonce un paquet d’aiguilles ; puis il chauffe le tout à grand feu dans sa marmite : l’ensorceleur est obligé de venir à merci. En Ille-et-Vilaine on fait bouillir des épingles dans le lait de la bête ; elles piquent celui qui a jeté le sort, et il se hâte de l’enlever. Dans le Monlalbanais, où l’on croit que certains individus peuvent faire perdre le lait aux vaches rien qu’en les regardant d’une certaine façon, on va les chercher, et d’un simple regard, ils font cesser cette stérilité 3.

Des consultations et des présages sont en rapport avec le lait. En Lorraine, une jeune fille qui en mange peut apprendre par le nombre des gouttes qu’elle laisse involontairement tomber à terre, quel sera celui des enfants qu’elle aura quand elle sera mariée. Il arrivera infailliblement malheur à la personne qui laisse choir un vase rempli de lait. Quand le lait qu’on a mis sur le feu n’entre pas promptement en ébullition, c’est d’un mauvais augure pour la maison4.

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