LA FASCINATION
du regard du basilic né de cet œuf anormal éclos dans du fumier, quand on a un coq auprès de soi, car il dévore la progéniture du monstre. En Berry tant que la Cocadrille n'est pas sortie de l'œuf, elle y vit sous la forme d'un serpent très délié, mais fort long. Celui qui a l'imprudence de casser l'œuf tombe mort si le serpent le voit le premier; dans le cas contraire, le reptile crève instantanément. Il n'acquiert tout son développement qu'au bout de sept ans ; au sortir de l'œuf, ce n'est toujours qu'un serpent au regard homicide ; un peu plus tard, il lui vient des pattes, ce qui accroît encore son funeste pouvoir, à tel point qu'il lui suffit de passer sous le ventre d'un bœuf pour l'éreinter '.
Dans le Loiret, après que la codrille ou cocadrille, éclose naturellement, s'est cachée dans les broussailles, les ruines ou la toiture de l'étable, il lui pousse des pattes et elle ressemble à une salamandre : elle tue aussi celui qu'elle voit la première, mais si elle est d'abord aperçue par lui, elle tombe foudroyée. En Bas-Languedoc, l'aspic né d'un œuf de coq tue celui qu'il voit le premier ; d'après une croyance girondine, le serpent issu d'un œuf cocatrix fait mourir dans l'année seulement. On raconte à Pont-1'Abbé (Finistère), qu'un serpent éclos d'un œuf de coq se glissa dans du bois mort déposé près du foyer ; chassé par les gens de la maison, il se mit à grandir, se déroula sur une longueur de plusieurs mètres, traversa un ruisseau et se précipita dans la petite montagne voisine de Treméoc, en y creusant la grotte de Toul ar Serpent-. D'autres reptiles, sans avoir la même origine fantastique, possèdent un pouvoir analogue; dans le Jura, dans la Loire, le regard de la salamandre est également mortel si elle voit avant d'être vue; dans le Bocage normand, elle peut tuer par son seul regard, et on attribue quelquefois en Ille-et-Vilaine la même puissance à l'orvet3. On croyait en Poitou, au commencement du XIXe siècle, que si un homme fixait longtemps un crapaud, il Unissait par le tuer, mais que le contraire pouvait bien arriver4.
Cette superstition du moyen âge n'a pas été relevée de nos jours : Aussi corn il avient à la wivre, qui est de teil nature que quant ele voit un home nu, si en a paor et le fuit sans soi asseurer ; et s'ele le voit vestu, si li ceurt sus. ne ne le prise noient5.
1. E. Rolland. Faune pop., t. III, p. 42; Paul Sébillot. Trad., t. H, p. 136: Abbé Grivel. Chroniques du Lirradois, p. 5; Laisnel de la Salle. Croyances du Centre, t. I, p. 198. Dans le Finistère, l'œuf de coq couvé par une cane ou par une oie produit un serpent. (E. Rollaud, 1. c, t. VI, p. 89).
2. E. Rolland, I. c, t. III. p. 42; lier, des Trad. pop., t. VI. p. Mit; F. Daleau. trad. de la Gironde, p. 9; G. -P. de Ritalongi. Les Éigoudens, p. 513.
;î- E. Rolland, 1. c, p. 79 ; J. Lecœur. Esquisses du Bocage, t. Il, p. :>l : E. Rolland, I. c. p. 21.
4. (iuerry, in Soc. des Antiq., t. NUI, p. 454. ■>■ Hichard de Fournival. Le Bestiaire d'amour, p. 9.
170 J^S KEPÎILES
L'haleine des reptiles suffit quelquefois pour amener la mort de ceux qui la respirent, et sou action pêul s'exercer jusqu'à une assez grande distance. Dans le Puy-de-DAine, le souffle, petit serpent qui vit dans les mares, les puits, sous les pierres humides, est ainsi appelé parce qu'il lue par son souille celui qu'il voit le premier ; mais on n'a point de mal si on l'apercoit'avant ; suivant d'autres, c'est une salamandre qui donne simplement la peur à celui qu'elle voit la première. La lebraude est une espèce de gros lézard noir et jaune qui respire une fois toutes les vingl-quatre heures ; si elle se trouve alors près d'un homme, d'un arhre ou d'une plante, son souffle les tue. Dans le Vaucluse, la respiration de la salamandre fait qu'une personne enfle jusqu'à ce qu'elle crève dans sa peau ; en Auvergne, ce reptile qui porte le nom de soufflet, souffle, enflebœuf, cause la mort des bœufs et des vaches ; en Berry, sa présence, même assez éloignée, suffit pour les faire enfler. Le peuple de Provence croit que le crapaud tue, par son haleine empestée, les petits oiseaux qui se trouvent dans son voisinage '.
Dans les Hautes-Pyrénées, le reptile sorti d'un œuf de coq aspire tous les êtres qui sont à sa portée et les dévore ; il fait venir à lui par la puissance de son haleine les petits oiseaux et les petits enfants. Dans le Cher, le crapaud exerce sa fascination sur les ruches : il se place devant une, ouvre la gueule et les abeilles viennent s'y précipiter. Au commencement du XIXe siècle, on disait en Franche-Comté qu'il y avait des maisons où personne ne prospérait : un basilic, né d'un œuf de coq, couvé par un crapaud et tout couvert d'yeux, y était caché sous le toit ou dans quelque trou des murs2.
C'est surtout l'attouchement des reptiles qui est funeste, et parfois mortel; certains, sans mordre l'homme, sans lui lancer du venin, peuvent le tuer en peu d'instants; cette malfaisance est attribuée même à ceux qui, comme le crapaud et la salamandre, sont inoff'ensifs. Dans le Maine, un crapaud qui monterait la nuit sur une personne la ferait mourir étouffée ; en Haute-Bretagne, il lue aussitôt l'homme couché sur le ventre s'il parvient à grimper sur son dos ; parfois arrivé à l'endroit du cœur, il s'écrie trois fois, se dresse sur ses pattes de derrière, et quand les camarades du dormeur s'approchent de lui, il est mort. Plusieurs récits populaires parlent de cette malfaisance des reptiles, comme d'une chose arrivée réellement, dont ils donnent le détail. En Basse-Normandie, on voulut autrefois savoir si le crapaud était plus dangereux que la salamandre; on plaça sous un van un
\. Paul Sébillot. LUI. orale de \V Auvergne, p. 212; K. Rolland, 1. c, p. 79; Laisnel de la Salle. Croy, du (entre, t. Il, p. 199; A. de Villeneuve. Statistique des Bouckes-du-Rhône, t. I, p. 804.
2. Eugène Cordier. Légendes des Hautes-Pyrénées, p. 34; J. Tuchiuann, in Mélnsine, t. IV, col. 482: M. Monnier, in Anliq. de France, t. IV, pu 405.