CROYANCES ET PRÉJUGÉS 34S
D'après une légende de la côte sud du Finistère, lorsque le bon Dieu était pêcheur, il monta dans le bateau de saint Pierre qui n'avait rien pris de la nuit et lui dit de jeter ses filets ; l'apôtre obéit, sans grande conviction, mais quand il les retira, il y avait à chaque maille une poule de mer; Saint Pierre les empoignait par le dos pour les jeter à fond de cale, mais chacun de ceux qu'il louchait gardait la marque de ses doigts ; c'est pour cela qu'ils ont une tache sur le corps et qu'on les appelle: Poissons Saint-Pierre '.
La génération des poissons de mer est, comme celle des poissons d'eau douce, l'objet de croyances erronées. Le maquereau bâtard, naît, dit-on en Haute-Bretagne, de l'accouplement d'un maquereau et d'une brème, le mulet de celui d'un bar et d'une fritelle, espèce de grosse sardine. On prétend sur la côte de Menton que la couleuvre descend à la mer pour s'accoupler avec ia murène, qu'elle appelle en sifflant2. En Poitou la sole a pour origine le petit crustacé qui vit en parasite sur la carapace de la crevette. En Haute-Bretagne les œufs de squale, appelés diables à cause des espèces de cornes qui les terminent, passent pour être la gamme, c'est-à-dire l'écume de la bouche du diable en colère 3.
Suivant une opinion courante au moyen âge le hareng ne se nourrissait que d'eau, et au XVIe siècle, un poète y fait allusion :
L'on s'esbahit de la camalconte, Taulpe, haran et de la Salemandre Dout chacun d'eux ainsi que dit le compte La vie peut d'un seul élément prendre *.
On dit en Haute-Bretagne que la figure de la raie ressemble à celle du bon Dieu, et que dans sa tête se trouve une Sainte Vierge avec des anges ; à Paris on voit la Vierge et l'Enfant Jésus dans la tète du merlan. Les pécheurs provençaux prétendent retrouver dans celle du Pey de Saint Pierre la forme de tous les instruments de la Passion ; on les conservait religieusement dans plusieurs familles et on les montrait pièce à pièce B.
Les morues salées se présentent sous l'aspect d'an triangle très large et peu épais, et nombre de personnes pensent qu'elles sont plates comme des limandes ; les paysans du Loiret croient qu'elles ont une
t. Régis de la Colombière. Les Cris de Marseille, p. 218; A. Bout, in Rev. des Trad. pop., t. XVII, p. 161 ; Paul Sébillot. Trad., t. II, p. 266-1; Contes, t. III, p. 362 ; H. Le Carguet. Saint Pierre le l'ancre. Quimper, Colonec, s. d., p. 9.
2. Raoul Bayon, in Rev. des Trad. pop., t. IV, p. 291 ; J. B. Andrews, ibid., t. IX, p. 335.
3. Léo Desaivre. Croyances, p. 29; Paul Sébillot. Trad., t. M, p. 247.
4. Mellin de Saint-Gelais. 'ouvres. Bibl. elz., t. III, p. 12.
5. Paul Sébillot. Trad., t. Il, p. 269, in Rev. des Trad. pop., t. XVII, p. 161 ; He^is de la Colombière, I. c, p. 218; C" de Villeneuve. Stalistioue des Rouclies-du- Rhône,t. I, p. 801.
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tète d'homme : c'est pour cela quvon ne vend jamais cette tête, Los arêtes et la colonne vertébrale de l'orfie sont d'un vert très prononcé. Beaucoup de gens ne veulent pas manger de ce poisson, sous prétexte qu'il s'est imprégné de vert-de-gris au contact des navires, en piquant son bec dans leur doublage en cuivre. Autrefois les marins français avaient une grande répugnance pour la chair du requin; comme ers squales dévorent ceux qui tombent à l'eau, ils disaient que ce serait manger de la chair d'homme. En Haute-Bretagne on dit que celui qui mangerait la tète d'un grondin mourrait '. C'est en realité uneplaisanterie ; il n'y a pas de chair sur cette tète qui n'est recouverte que d'une peau très dure.
Les pécheurs de la Manche prétendent que la dorade change sept fois de couleur avant de mourir, Au XVIe siècle on avait, sur les côtes du Poitou, une croyance qui n'a pas été relevée de nos jours : Croiriezvous bien que le poisson meurt au son de l'artillerie ? j'ay veu (dit quelqu'un; qu'en nostre Païs de Poiclou on amenoit force Saumons, et y esloil aussi commun que l'Aloze ; mais depuis que les galères furent à Nantes, le son de l'artillerie les a faicts mourir ; ou pour le moins si bien estrangez, que nous avons été plus de dix ans sans en avoir2.
Les pêcheurs connaissent, outre le roi fantastique des poissons, certaines espèces auxquelles ils attribuent une sorte de royauté. Suivant ceux de la Manche, celles qui en sont actuellement investies ne l'ont pas toujours eue : Au temps jadis le dieu des eaux voulant visiter son domaine, prit pour le conduire la vive qui était alors le roi des poissons ; mais celui-ci, jaloux de son maître, forma le projet de le perdre et le mena dans un endroit où il y avait beaucoup de requins; comme ils s'approchaient du dieu pour le dévorer, celui-ci les foudroya; puis il maudit le traître guigri, et lui dit que son arête serait désormais remplie d'un venin dangereux, qui le rendrait odieux aux autres poissons et aux hommes3. Actuellement le rouget passe sur les côtes de la Manche pour être le roi des poissons et se faire obéir d'eux. D'autres espèces ont une royauté limitée: A la fin du XVIIIe siècle, les pêcheurs du Finistère racontaient que les sardines avaient un roi, nommé le Maigre : quand il trouvait un banc de ses sujets, il les mangeait tous, formassent-ils un monceau supérieur aux plus hautes montagnes; dès qu'ils le voyaient s'élancer hors de l'eau, la pêche était terminée et les bateaux rentraient. La vieille a, dit-on aux environs de Saint-Malo, le commandement de tous les poissons qui sont sur sa basse (haut-fond) et le congre exerce la môme autorité sur la sienne '\
1. E. Kollaod. Faunepop.. t. III, p. 117, 134 ; P. r.uyot Daubes, in Rer. des Trad. pop., t. XVII. p. 9: Paul Sébillot. Traditions, t. II, p. 257.
2. Paul Sébillot. Trad., t. Il, p. 384 j Guillaume Bouchet. Les Serées, p. 207.